II. La sentence portée contre nos premiers parents
L’homme était, lui aussi, une image de Dieu, quoique moins parfaitement que les anges. Dans son amour, Dieu avait perfectionné la nature humaine, en écartant d’elle certaines défectuosités inhérentes à cette nature même. Ainsi l’homme deviendrait une image de Dieu plus belle et plus glorieuse qu’il ne l’était par nature. Dieu est un pur esprit, et il est entièrement indépendant de la matière, tandis que cette dépendance est naturelle à l’homme. Dieu voulut l’en délivrer en partie en l’affranchissant de la concupiscence, de la maladie, de la souffrance, de la mort et de la corruption. Par la grâce sanctifiante, l’homme fut élevé plus haut encore : il devint l’enfant de Dieu et devait participer éternellement à sa félicité En élevant l’homme jusqu’à cette hauteur, Dieu voulait faire de lui, pour toute l’éternité, un témoignage inconcevable de son amour.
Nous avons vu quel devait être le devoir de l’homme sur la terre : il devait reconnaître Dieu comme son souverain Seigneur, lui offrir le sacrifice de la soumission. C’était à cette condition que Dieu voulut accorder à nos premiers parents et à leurs descendants cet état d’élévation. Il leur défendit de manger du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal : le jour où ils le feraient, ils perdraient leurs privilèges, la vie surnaturelle de la grâce prendrait fin, leur corps serait soumis à la mort.
Nous ne savons pas en quoi consistait, à proprement parler, cette défense portée par Dieu. En
tout cas, il s’agissait pour eux d’obéir ou de n’obéir pas à Dieu. Cela ressort clairement des paroles du tentateur : « Assurément, vous ne mourrez point de mort ; car Dieu sait que le jour où vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. Vous ne serez plus sous la dépendance de Dieu ; vous serez vos maîtres, comme des dieux. » L’essence de leur péché consista donc en ce qu’ils aspirèrent à l’indépendance, sans tenir compte de la volonté de Dieu, et lui refusèrent le sacrifice qu’il leur demandait, — le sacrifice du don de soi-même.
Le châtiment suivit aussitôt la faute. Tout ce qui perfectionnait leur nature leur fut retiré, à eux et à leurs descendants ; ils furent chassés du paradis terrestre ; la terre fut maudite ; l’humanité fut dans un état de déchéance. Nous appartenons à une race que Dieu a bannie pour punir la faute de nos premiers parents. Qu’un homme perde au jeu sa fortune entière, le malheur ne pèse pas sur lui seul, il pèse sur toute sa famille. Cette situation est la nôtre. Songez à tant de maux qui, tel un torrent gonflé par les eaux, se répandent depuis des milliers d’années sur la terre ; et ces maux auraient pu être évités, si Adam et Eve n’avaient point péché ! — Le genre humain tout entier est voué à la mort, et la sentence s’accomplit chaque jour. Des millions et des millions d’hommes ont déjà subi la peine, et la dette n’est pas encore entièrement payée. Il a fallu que le Fils de Dieu se fît homme et permît que la sentence s’exécutât contre lui et de la manière la plus horrible qui se puisse concevoir. Combien donc le péché est haïssable ! Et
qu’est-ce donc que le péché pour que Dieu fasse expier ainsi par l’humanité entière la faute des premiers parents !
Ai- je péché, moi aussi ? Plusieurs fois ? souvent peut-être ? Qu’ai-je donc mérité ? — Oserai-je me plaindre encore de ceci ou de cela comme si je n’avais pas mérité d’être traité ainsi ? Ne suis-je pas vraiment un criminel à qui grâce a été faite, un criminel qui n’a rien à réclamer, mais doit se tenir satisfait de tout ce qui lui arrive, parce qu’il a mérité un traitement mille fois pire ?
Mais nos premiers parents avaient une connaissance plus claire que la nôtre, et leur volonté n’était point, autant que la nôtre, affaiblie par la passion. Dieu ne portera-t-il pas sur nos péchés à nous une sentence plus douce ?
III . Le sentence portée contre le péché d'un homme quelconque
Peut-il se faire qu’un homme quelconque, ayant sur le cœur un seul péché mortel, — le premier qu’il ait commis, peut-être, — meure et paraisse ainsi devant le tribunal de Dieu ? Nous pouvons en être convaincus : si un homme toujours fidèle à servir Dieu vient à tomber dans le péché mortel et se trouve alors en danger de mort, Dieu lui accorde la possibilité de se convertir. « Je jure par moi-même que je ne veux point la mort du pécheur, mais qu’il vive et se convertisse. » ( Ezech ., xxxm, 11.) Il le préservera de la mort, plutôt que de le laisser mourir sans lui offrir la possibilité de se convertir. — Et cependant il est possible qu’un homme
meure avec un seul péché, son premier péché mortel peut-être, sans que nous ayons le droit de reprocher à Dieu ce manque de miséricorde. Un exemple pourra nous éclairer.
Un jeune homme qui jusqu’alors n’avait jamais péché mortellement, fut un jour convoqué à une course cycliste : « Dimanche matin, 7 heures ». Comme ses parents, qui ne le lui auraient pas permis, étaient partis en voyage le samedi, il résolut de se rendre à l’invitation, tout en sachant bien qu’il lui serait impossible d’assister à la messe. Il avait encore des jours entiers pour réfléchir et examiner la chose ; mais il s’en tint à sa résolution. Il part : il est bientôt le premier, et, au milieu des applaudissements et des acclamations des spectateurs, il pédale à toute vitesse, lorsque précisément devant l’église, un chien se jette sur sa bicyclette ; le coureur perd l’équilibre, tombe à terre et reste sans connaissance, — déposé sur les marches de l’église. Il a compris la leçon que Dieu a voulu lui donner. Il s’est dit : « Je prends la résolution de ne plus jamais manquer d’assister à la messe et jé serais le pire des hommes s’il m’arrivait d’oublier cette résolution. »
Il est très possible que la pensée de Dieu fut celle-ci : « Si je n’interviens pas, sa vitesse est telle qu’il va tomber en avant et se briser la tête sur les pierres. » Mais Dieu vit également que le coureur pouvait se corriger s’il le préservait de la mort. Et nous pouvons fort bien admettre qu’il l’en préserva, en effet, d’une manière miraculeuse. — Admettons maintenant que Dieu eût prévu que ce jeune homme ne s’améliorerait point, qu’il per-
sévérerait dans la mauvaise voie où il entrait, qu’il perdrait d’autres âmes et qu’il mourrait enfin la conscience chargée de nombreux péchés. Aurait-il fait acte de miséricorde en le préservant de la mort par un miracle ?
On peut concevoir un cas semblable, s’il s’agit non pas strictement du premier péché commis, mais du premier péché commis depuis la dernière confession. — Dieu n’intervient point par un miracle pour sauver les hommes qui, par leur propre faute, sont en danger de se perdre. Il laisse les choses suivre leur cours. S’il voit qu’un homme, après un examen tranquille et avec une pleine liberté de décision, lui refuse et lui refusera encore dans la suite le sacrifice de l’obéissance, il ne se montrerait pas miséricordieux en le préservant de la mort subite, alors qu’il n’a qu’un seul péché sur le cœur.
Et quelle est la sentence prononcée sur un homme qui paraît devant le tribunal de Dieu avec un seul péché mortel sur la conscience ? « Retirez-vous de moi, maudit ; allez au feu éternel ! » Voilà l’effrayante vérité. Tout homme qui meurt en état de rébellion contre Dieu, est damné pour l’éternité.
Maintenant, je me place en pensée sur le bord de l’enfer et j’arrête mes regards sur un homme qui est, pour un seul péché mortel, damné éternellement. Il est perdu pour toujours ! Jamais il ne goûtera quelque bonheur ! Son cœur est brisé. Son cœur se consume à aspirer au bonheur et nulle part il ne le trouvera. La douleur lui arrache des cris, il se tord dans la douleur, il la rencontre partout. Et Dieu ne se laisse pas fléchir. Il voit le malheur de cet homme ; il entend ses cris, et il ne lui
envoie aucune consolation, aucun adoucissement. Il ne l’anéantit point, il ne le délivre pas. Et le malheureux reste là éternellement, pour un seul péché mortel ! Qu’est-ce donc que le péché mortel, puisqu’il mérite un tel châtiment ? Et ce châtiment, il n’est ni trop dur, ni injuste ! Si je ne puis le comprendre, c’est que mon intelligence n’est pas capable de pénétrer ce mystevium iniquitatis , ce mystère d’iniquité.
Et moi, ai-je aussi commis un péché mortel ? Alors, qu’ai-je mérité ? — Qu’un homme soit, pour un délit, condamné à la réclusion et qu’il obtienne sa grâce, il n’en est pas moins perdu pour tous les gens de bien : on ne veut plus avoir affaire à lui. Et moi, j’avais mérité la réclusion dans l’enfer éternel. J’ai obtenu ma grâce, mais j’ai commis la faute. Puis-je encore réclamer quoi que ce soit, me plaindre, élever quelque prétention ?
En terminant, je me représenterai le Sauveur sur la croix et je m’adresserai à lui : « Comment se fait-il que je sois encore vivant, que je ne sois pas damné depuis longtemps ? Peut-être en est-il, en enfer, un grand nombre qui n’ont pas péché autant que moi ! Ils sont éternellement damnés, et moi je puis encore être sauvé ! (Ou encore, si je n’ai pas péché grièvement : « Comment se fait-il que j’aie été préservé du péché mortel ? »). C’est à vous seul que je le dois, mon Sauveur. Quelle n’est pas votre bonté ! Vous êtes descendu du Ciel sur cette terre inclémente, pour payer le châtiment que j’avais mérité ! (Ou : « pour me mériter la grâce qui m’a préservé du péché. ») Afin de me sauver
de l’enfer et de m’ouvrir le ciel, vous avez été cloué sur la croix. Qu’est-ce donc que le péché, puisque vous, le Fils de Dieu, vous, très saint, très pur, l’innocence même, vous avez dû souffrir si cruellement pour les péchés ! Combien Dieu doit avoir le péché en horreur, puisqu’il le punit d’une manière si terrible ! Venez à mon aide, afin que je haïsse de tout mon cœur le péché et que je le fuie résolument ! '»
« Combien je dois vous être reconnaissant, mon Sauveur, pour votre bonté et votre amour ! Je vous dois mon bonheur éternel. Comment vous ai-je remercié jusqu’ici ? Comment dois-je vous remercier à l’avenir ? Montrez-moi ce que vous attendez de moi, ce que je dois faire pour vous et aidez-moi à vous témoigner ma reconnaissance. »
La misère de nos propres péchés
La méditation précédente nous montre comment Dieu juge et punit le péché mortel. Nous avons été terrifiés en voyant que le refus du sacrifice par la soumission entraîne une réprobation éternelle... Celui qui a péché grièvement devrait se consumer de honte en voyant ce qu’il a mérité à bon droit. Il doit se regarder comme un grand criminel, à qui l’on a fait grâce : et il peut se réjouir de ce qu’il vit encore et n’est point là où il devrait être. — A la lumière de cette connaissance portons maintenant nos regards sur nous-mêmes afin de mieux comprendre la misère du péché et de briser entièrement notre orgueil. Devant Dieu, il faut nous
faire bien humbles, bien petits, bien discrets et ne point nous imaginer que nous pouvons élever la moindre prétention, comme si nous étions quelque chose.
Cette méditation, telle qu’elle est proposée ici, suppose que l’on a péché grièvement. On ne peut pas dire que celà s’applique indifféremment à tout le monde. Il n’est pas bon, sous prétexte de s’humilier, de voir dans les fautes vénielles des péchés mortels. Il n’est pas besoin de se faire pire qu’on ne l’est en réalité. Si nous n’avons pas péché mortellement, remercions Dieu pour sa paternelle assistance qui nous a préservés de ce malheur, et examinons ce que le péché est en lui-même, afin de conserver pour lui une aversion et une haine toujours plus vives. Parmi ces considérations, plus d’une s’applique dans une certaine mesure au péché véniel ; on peut donc en faire son profit pour îoimême.
Jetons un rapide coup d’œil sur notre vie. Rappelons-nous les diverses périodes de cette vie, les lieux où nous avons séjourné, les personnes avec lesquelles nous avons été en relations, les occupations qui ont été les nôtres. Quels péchés avonsnous commis ? — Il ne s’agit pas, ici, de faire un examen de conscience détaillé, mais un rapide retour sur nous-mêmes. Chacun sait dans une certaine mesure en quoi il a manqué grièvement.
Cherchons maintenant à comprendre la malice et la corruption intrinsèques des péchés , en faisant pour le moment abstraction de cette pensée que nous avons agi contre l’ordre de Dieu. — Il est absolument inadmissible que le péché puisse jamais
avoir quelque bien, quelque excuse légitime. Dieu n’a point, comme certains le pensent, promulgué ses commandements arbitrairement, en sorte qu’il aurait pu aussi bien leur en substituer d’autres. Ces commandements sont fondés sur la nature humaine et disposés dans l’ordre le plus juste. Voyons brièvement ce qu’ils demandent. N’est-il pas raisonnable et ne va-t-il pas de soi que, par reconnaissance et respect, nous devons reconnaître Dieu comme notre Créateur, croire en lui, nous confier en lui et l’aimer ? ne point profaner son saint nom et l’honorer de la manière prescrite par lui ? N’est-il pas raisonnable et ne va-t-il pas de soi que les enfants doivent être reconnaissants envers leurs parents, dont ils ont reçu l’existence et tant de bienfaits, qu’ils doivent les honorer, les aimer et leur obéir ? Qui donc voudrait avoir des enfants s’il ne pouvait en attendre la fidélité à ces devoirs ? Et que deviendrait l’humanité, si la jeunesse croissait sans surveillance ? — La vie sociale ne serait plus possible s’il était permis de nuire aux autres dans leur santé, dans leur vie, dans leurs biens ou dans leur honneur, si l’on ne pouvait plus compter l’un sur l’autre ? Que verrait-on sur cette terre, si chacun pouvait obéir librement à ses impulsions et à ses passions ? Ce qui est une fois permis doit rester toujours permis ; ce qui est accordé à l’un ne peut être interdit à l’autre. — Les États et Gouvernements ont puni la plupart des infractions aux commandements de Dieu, parce qu’ils ne peuvent subsister sans l’appui de ces commandements.
En outre, tout péché est une victoire de la nature
inférieure sur V esprit. On pèche parce qu’on n’a pas la force morale de faire ce qu’on a reconnu devoir faire. En chaque homme, une foule de défauts et de vices cherchent à arracher à la volonté sa puissance pour se l’approprier : la paresse, l’amour de ses aises, le sens propre, l’insubordination, l’entêtement, la convoitise, la sensualité, l’avarice, le plaisir goûté à faire le mal, le désir de se signaler à l’attention, la calomnie, l’orgueil, la recherche de soi-même, l’imagination, la susceptibilité, l’irritabilité, la colère, la vengeance, etc., etc. Nous avons vu que la dignité même de l’homme demande que l’esprit conserve la haute main. Par conséquent, si ces défauts et ces vices prennent le dessus, c’est une honte, un manque de dignité, le signe d’une faiblesse et d’un manque lamentable de caractère. En commettant le péché, on agit contre ses lumières. L’esprit, l’âme n’ont rien à dire, on ne les écoute plus. Ce que demandent le caprice, les passions, les penchants aveugles, on le fait. L’empire de l’esprit est détruit : la tourbe des impulsions inférieures s’impose et réduit l’âme en esclavage. L’homme devient un être lamentable dont personne ne peut faire cas. Il est contraint de se mépriser lui-même.
Il suffit de nous rappeler ce que nous pensons des autres qui s’égarent ainsi, pour reconnaître à quel point le péché est, en lui-même, méprisable et haïssable. Comme nous le condamnons sévèrement chez les autres ! Nous ne trouvons pas de mots pour condamner la. bassesse, l’abjection, l’indignité de leur conduite. Le roi David nous donne ici un exemple instructif. Afin d’épouser la femme d’Urie,
qu’il avait déjà amenée à manquer à son devoir, il donna l’ordre de placer Urie au poste le plus dangereux dans le combat et de l’abandonner aux ennemis. Dieu envoya alors à David le prophète Nathan, qui, recourant à une parabole, montra au roi ce qu’il avait fait. Un pauvre homme, lui ditil, n’avait qu’une petite brebis qu’il aimait beaucoup et à laquelle il était très attaché. Un homme riche, qui avait de nombreux troupeaux, reçut la visite d’un étranger ; il ne voulut point prendre de ses propres brebis pour donner un banquet à son hôte, mais il prit celle du pauvre. Et David irrité contre cet homme se leva et s’écria : « Vive le Seigneur ! L’homme qui a fait cela est un fils de mort ! » Je le ferai châtier! Alors, le prophète lui dit : « Tu es ille vir. Vous êtes cet homme. » Les yeux de David s’ouvrirent, et il se rendit compte de l’indignité de sa conduite. — Ouvrons les yeux, nous aussi. Supposons qu’un autre ait fait ce que notre conscience nous reproche ; comment le jugerions-nous ? — Comment nous jugent ceux qui savent peut-être ce que nous avons fait ? Que penseraient-ils s’ils savaient tout ? Ne devrais-je pas rentrer sous terre ? Quelle honte pour moi, s’ils apprenaient ceci et cela ? — Suis-je donc meilleur parce qu’ils ne le savent pas ? Dieu le sait. Les anges et les saints le savent. Que- suis-je à leurs yeux ?
Que suis-je donc , pour me permettre de telles libertés ? Parmi les millions d’habitants de ma patrie, combien en est-il qui me connaissent ? Combien parmi les deux milliards à peu près des habitants de la terre ? Si je n’étais pas là, s’aperce- *vr ait-on de mon absence ? Lorsqu’un jour, je
disparaîtrai, qu’y aura-t-il de changé ? Tout au plus, pendant un peu de temps quelques-uns se souviendront-ils de moi ! Puis, bientôt, tout sera dit. Personne ne me regrettera.
Que suis-je comparé aux anges et aux saints du ciel ? En une nuit, un seul ange mit à mort tous les premiers-nés des Égyptiens. Suis-je quelque chose en face des légions célestes, de leur beauté, de leur puissance, de leur gloire ?
La création tout entière, qu’est-elle devant Dieu ? Nous l’avons vu : à une échelle de 1 à 100 milliards, la terre n’est qu’un grain de poussière de 1/8 de millimètre de diamètre. Devant Dieu, l’univers entier n’est qu’un grain de poussière insignifiant. Qu’est-ce donc que la terre devant lui ? Et moi, que suis-je ?
Que suis-je en moi-même ? Qu’ai-je que je n’aie pas reçu ? Des millions et des millions d’hommes n’ont-ils pas eu, n’ont-ils pas autant que moi et davantage encore ? Jusqu’où peuvent atteindre ma conscience et mes forces ? Quelle pauvreté que l’homme ! Un léger malaise, une légère maladie peuvent paralyser ses forces. Qu’est-ce que le corps dont on fait trop souvent tant de cas ? N’est-il pas la source de nombreuses fautes, de nombreux péchés ? Tant de misères, tant de corruption ne viennent-elles pas des appétits et des tendances physiques ? Ce corps, qui nous est commun avec les animaux et fait de chacun de nous un animal, voudrait nous ravaler au-dessous de l’animal ! Lorsque je serai mort, on creusera un trou profond, on y déposera mon corps de peur qu’il n’empoisonne les environs. Alors, que süis-je donc vraiment?
Ai-je de quoi me figurer que je suis quelque chose ? Comment n’avoir pas le dégoût et la honte de moimême lorsque je vois ce que je puis m’attribuer ou revendiquer pour moi seul : péchés, manquements, imperfections, peut-être des pires espèces ? Ne dois-je pas me regarder comme un abcès purulent, d’où suppure toute cette corruption ? « Qui êtesvous, homme, pour contester avec Dieu ? » ( Rom ., ix, 20.) « De quoi, terre et cendre, pouvez-vous vous enorgueillir ? » ( Eccl ., x, 9). « Vous vous êtes levés contre le souverain du ciel. » (Dan., v, 23) et vous avez dit : « Je ne vous servirai pas. »
Enfin , qu est-ce que Dieu , que j’ai offensé par mes péchés ? Il est infiniment sage. Pour lui, pas de mystères, pas d’énigmes ni de questions non résolues. Il pénètre jusqu’au fond le plus intime de toutes choses, dans toutes leurs connexions. — • Et moi, que sais-je ? A chaque instant, je remarque les défaillances de mon esprit. De toutes parts, ma science rencontre des bornes, et ce que je sais, je le dois en très grande partie à d’autres que moi et à une pénible étude. Je ne saurais rien des questions les plus importantes, si Dieu ne me les avait pas révélées. Et ce Dieu qui sait tout, qui est infiniment sage, m’a indiqué la voie qui doit me conduire à la véritable perfection et à mon bonheur. Et, par le péché, j’ai dit : « Je sais mieux que vous ce qui m’est bon. »
Il est omniscient. Il connaît mes pensées les plus secrètes. Il me voit alors même que je suis seul ou que je suis dans l’obscurité. Comme je veille sur mon honneur ! Je cherche à cacher ou à dissi-
a l’école de saint ignace.
muler tout ce qui pourrait me rabaisser aux yeux des hommes. Et pourtant je ne crains pas de faire, sous les regards de Dieu, des choses qui me rendent méprisable devant lui et dont je serais profondément honteux, si elles venaient à la connaissance des hommes. Dieu les a vues : qu’importe que les hommes les ignorent !
Il est tout-puissant. Je suis tout entier entre ses mains. Quelle n’est pas notre impuissance en face des forces de la nature : orages, tremblements de terre, inondations ! Et pourtant ces forces ne se font sentir que sur telle ou telle petite partie de la terre ! — Avec quel poids la terre tourne autour du soleil ! Quelle puissance dans les feux du soleil et dans ces milliards d’étoiles fixes ! Et cependant ces forces restent des forces créées, limitées. — Quelle est donc la puissance qui les contraint à suivre fidèlement leur route ? Et Dieu, en les créant, n’a rien perdu de sa propre puissance. Sa toutepuissance n’est même pas, pour ainsi dire, mise à contribution, elle ne s’épuise point à organiser l’univers. Il peut, à chaque seconde, créer un monde nouveau, aussi grand, plus grand que celui que nous voyons ; donc, 60 par minute, 3.600 à l’heure, 86.400 par jour, et ainsi, jour par jour, année par année ; et, après des milliards et des milliards d’années, il n’aurait rien perdu, rien dépensé de sa toute-puissance : elle ne serait ni amoindrie, ni affaiblie! Que suis-je donc devant lui? — Et je me souviens de la comparaison avec les fourmis et je m’imagine que je leur ai marqué sur la terre une ligne, que je leur interdis de franchir. Si l’une d’entre elles, dressant la tête, me disait : « Je franchirai
cette ligne », il me suffirait de poser mon pied sur elle et elle serait écrasée. — Je suis, devant Dieu, beaucoup moins qu’une fourmi devant moi. Et Dieu m’a, par ses commandements, tracé une ligne çt défendu de la franchir. Et moi, par mon péché, j’ai dit : « Je la franchirai quand même ! » Ne devrait-on pas se rire de ma folie ? Dieu me tient en son pouvoir, bien plus que ma puissance ne s’impose aux fourmis.
Il est souverainement juste. Il donne à chacun ce qu’il mérite. Il me montre un ciel éternel où il me récompensera surabondamment, si je le sers, comme c’est mon devoir de le faire. Nous avons vu de quelle effroyable manière il punit celui qui lui refuse l’obéissance. Par le péché, je n’ai pas donné à Dieu ce à quoi j’étais obligé. Méconnaissant mon devoir, j’ai été infidèle et j’ai déclaré : « Je renonce à votre ciel et je ne m’inquiète pas de votre enfer. »
Il est la Beauté éternelle , infinie. Il possède, dans une mesure infinie, tout ce qui mérite de notre part un effort, tout ce qui est noble, grand, aimable, capable de rendre heureux. Et tout ce qui s’offre à moi, ici-bas, pour me charmer, susciter mon enthousiasme, m’inspirer la joie, ravir mon admiration, n’est qu’un pâle reflet de ses infinies perfections. — Et moi, à quel point je suis pauvre, imparfait, dépourvu de toute valeur, haïssable même et repoussant ! C’est de Dieu seul que je puis attendre grandeur, bonheur, aide, contentement. Et par le péché, je l’ai dédaigné, lui, le Bien infini; je lui ai préféré un bien apparent, une bagatelle terrestre ! Si, du moins, j’en étais resté là ! J’ai attaché plus de prix à tout ce qui est bas, vil,
haïsable ; j’ai sacrifié Dieu à ces vilenies et j’ai dit : « En vous rien n’est à mon goût ! Les joies du péché me sont plus chères ! »
Il est infiniment bon . Par pure bonté, il m’a créé. Je dois être pour l’éternité un témoignage de son indicible amour. Il a mis en œuvre sa toute-puissance et sa sagesse pour m’assurer tout le bonheur et toute la gloire que lui seul, Dieu infini, peut communiquer. Il est descendu du ciel sur la terre, afin de me mériter à nouveau le bonheur perdu. Toutes ses pensées pour moi sont des pensées d’amour, d’un amour noble et sincère et il voudrait me rendre éternellement heureux. — Et moi, au lieu de me souvenir de ses bienfaits et de me montrer reconnaissant, je l’ai, dans ma malice, grièvement offensé et j’ai fait sciemment ce que je savais être rigoureusement défendu par lui. A l’égard des hommes qui m’avaient fait du bien ou dont j’espérais tirer quelque avantage, je me montrais respectueux et je veillais à ne rien faire qui pût les indisposer contre moi. Et moi, dont le bonheur temporel et éternel est entre les mains de Dieu, moi qui suis entièrement sous sa dépendance, je croyais n’avoir nul besoin de garder pour lui le moindre respect, comme si sa faveur ne m’importait en rien. Je l’ai traité comme une nullité complètement négligeable.
Sachant bien que le Sauveur a dû souffrir si cruellement pour mes péchés, je ne me suis pas abstenu de pécher. On l’a bafoué, on lui a craché au visage, on s’est moqué de lui ; il voulait expier mon orgueil; et moi, je dressais fièrement la tête et je refusais de m’incliner. Il a été cruellement flagellé — pour mes péchés de la chair ; et je m’aban-
donnais à ces dégradants plaisirs. Il a souffert de la faim et de la soif — pour mon intempérance ; et je me délectais en des joies interdites. Il portait sur ses épaules meurtries la lourde croix — pour mon immortification, et je suivais paisiblement la voie large, la voie des plaisirs. Il mourut sur la croix — par amour pour moi, pour me sauver, et je n’en étais pas touché au point de lui offrir par amour pour lui tel ou tel sacrifice au profit de mon âme.
Peut-être suis-je allé plus loin encore et ai-je passé du côté des ennemis du Sauveur, en égarant d’autres âmes. J’ai contrarié ses intentions miséricordieuses sur mes semblables, en les entraînant à se révolter contre lui.
Et maintenant, je rappelle à ma pensée que j’ai été créé uniquement afin de glorifier Dieu en le reconnaissant pour mon souverain Maître et Seigneur. Je dois me conformer aux dispositions que, dans sa sagesse, il a établies afin de me perfectionner et de me rendre de plus en plus semblable à l’image divine. Mon principal devoir est de faire le bien et de coopérer à la réalisation des desseins de Dieu. Ainsi, je serai, pour l’éternité, un témoignage de son amour et je prendrai part à son infinie béatitude. — Et je n’ai point tenu compte de ces vues miséricordieuses du Seigneur ; j’ai voulu marcher dans les voies par moi choisies ; j’ai méprisé sa souveraineté, méconnu la mission pour laquelle Dieu m’a créé et sans laquelle je n’ai aucune valeur, aucune raison d’être ; j’ai semé le désordre et la corruption.
Ne dois-je pas m’étonner de vivre encore? que la création entière ne se soit pas tournée contre moi pour m’anéantir ^Lorsque Lucifer se révolta contre Dieu et déclara : « Je ne vous servirai point », Michel se dressa contre lui et le précipita dans l’abîme. Pourquoi, lorsque j’ai péché, un ange n’est-il pas venu pour me jeter dans l’enfer ? — Lorsque la malice des hommes se fut multipliée sur la terre, le déluge vint y mettre fin. Une pluie de soufre et de feu détruisit Sodome et Gomorrhe et anéantit leurs habitants. Pourquoi les forces de la nature ne se sont-elles pas déchaînées contre moi ? Pourquoi un éclair ne m’a-t-il pas foudroyé ? Pourquoi la terre ne s’est-elle pas entr’ouverte pour m’engloutir ? Pourquoi les bêtes sauvages ne m’ont-elles pas mis en pièces ? — Rien de cela ! Au contraire, les anges et les saints priaient pour moi, intercédaient en ma faveur. La terre me supportait, et, pour moi, prodiguait ses dons ; le soleil, la lune, les étoiles brillaient pour moi, la nature m’offrait ses joies et restait à mon service. Et Dieu, que j’ai si grièvement offensé, dont j’ai blessé le cœur si paternel, que faisait-il ? — Dieu ne me punissait pas, il m’épargnait et songeait de quelle manière il pourrait me sauver. Je deviendrais ainsi un témoignage plus éclatant encore de son amour, s’il me pardonnait, s’il payait lui-même les peines que je méritais et consentait, malgré mon indignité, à m’associer éternellement à sa gloire !
Accablé, et comme -brisé sous le poids de mon iniquité, mais en même temps soutenu par la bonté, la patience et la miséricorde de Dieu, j’adresse tout d’abord ma prière finale à la très sainte Vierge
l'enfer I
Marie. Elle est le refuge des pécheurs. Qu’elle daigne m’obtenir de son divin Fils une triple grâce : Que je comprenne d’abord à fond combien mes péchés sont haïssables, et que je les déteste de tout mon cœur ; — que je voie bien ce qui, dans ma conduite, doit être corrigé, afin que j’y porte remède et dispose ma vie conformément à la volonté de Dieu ; — que, comprenant enfin le folie et la corruption du monde, de ses convoitises et de son orgueil, qui m’ont conduit au péché, je prenne la ferme résolution de fuir tout ce qui est mondanité et vanité. — Conduit par Marie, je m’adresse alors au divin Sauveur. De tout cœur, je le remercie de m’avoir épargné, de m’avoir retiré de la misère du péché, de m’avoir, par sa mort sur la croix, donné la possibilité d’être éternellement heureux. Je lui promets, avec le secours de sa grâce, de corriger ma vie et je lui demande cette même triple grâce. — Plein de confiance, je m’adresse enfin au Père céleste, je le remercie de son secours et de son amour : je lui promets de me corriger et je lui demande la même triple grâce.
L’enfer
Nous avons vu ce qu’est le péché mortel, comment Dieu le juge et le punit. Nous devions nous sentir pénétrés de crainte et de terreur en voyant avec quelle terrible rigueur il le punit. Et ainsi, nécessairement, le ferme propos de reconnaître sans réserve la souveraineté de Dieu — ferme propos
qui était déjà la conclusion du Fondement — se trouve affermi. Mais nous sommes libres et nous restons libres. Nous avons donc la possibilité d’en décider autrement. Nous ne pouvons pas une fois pour toutes fixer notre volonté. Aussi longtemps qu’il vit, l’homme peut violer ses résolutions les plus fermes, ses serments les plus sacrés. Il peut se présenter des circonstances dans lesquelles la tentation de ne suivre que nos propres désirs et de ne pas tenir compte de la volonté de Dieu, devient très pressante. Nous devons donc nous établir fortement dans la crainte du Seigneur et bien considérer où nous allons, si nous mourons en rébellion contre la volonté de Dieu. Des saints euxmêmes ont avoué que, seule, la pensée de l’enfer éternel les a détournés du péché. Nul n’est assuré, aussi longtemps qu’il vit, de ne point se perdre ! Sans doute, nous devons avoir pleine confiance en l’aide paternelle de Dieu, et rester bien convaincus qu’il vient à notre secours si, de notre côté, nous faisons tout ce que nous pouvons. Mais, d’autre part, nous devons nous croire capables de tout, si Dieu ne nous aide pas ; et il ne nous aide qu’à la condition que nous demandions et méritions son assistance.
Il est des hommes qui ne pensent pas volontiers à l’enfer ; il en est d’autres qui nient son existence. L’enfer les gêne. Au fond, la raison en est peut-être que rien, mieux que l’enfer, ne met sous les yeux de l’homme sa petitesse, son insignifiance. L’enfer lui montre qu’en soi l’homme n’a aucune valeur, que sa seule importance, sa seule raison d’être consiste en son devoir de glorifier Dieu, en sorte que
l'enfer I
c’en est fait de lui pour l’éternité, s’il ne remplit pas ce devoir. C’est là un coup mortel porté à l’orgueil de l’homme, qui s’imagine volontiers avoir quelque importance par sa propre personne, par sa propre puissance. Les désirs et les efforts d’un très grand nombre d’hommes tendent avant tout à jouer unrôle important, à se concilier l’attention, le respect, à intervenir partout, à exercer quelque influence, à pouvoir dire leur mot en toutes choses, à montrer qu’ils sont lày que rien ne peut marcher sans eux, que leur manière de voir et leur volonté sont prépondérantes. Ils croient donc n’avoir pas besoin de Dieu, pouvoir se tirer d’affaire sans lui, sans tenir aucun compte de sa volonté. Ils ne peuvent ou ne veulent pas penser qu’il est possible qu’ils aient fini leur rôle, que vraiment ils n’aient ni la moindre valeur, ni la plus petite importance et que Dieu les soumette à des peines éternelles, sans se soucier d’eux davantage. Ils tiennent la question pour tranchée, et dès lors, la doctrine de l’Église n’est plus exacte, parce que, dans leur orgueil, ils ne veulent pas comprendre ni reconnaître que, s’ils ont une valeur et une importance, c’est en glorifiant Dieu, et que s’ils ne veulent point se soumettre à la souveraineté de Dieu et devenir ainsi les témoignages de son amour infini, ils devront le glorifier en attestant sa justice, sa sainteté et sa majesté suprême. — Et ainsi, avec une clarté effrayante, se révèle en même temps l’infinie majesté de Dieu qui, sans être obligée de s’arrêter en rien à l’épouvantable malheur des damnés, les jette dans un enfer éternel, parce qu’ils n’ont point voulu le reconnaître pour leur Maître. Dieu seul
est grand, et tout le reste n’a d’importance qu’à la condition de le glorifier. Il laisse à notre nature libre le choix de la manière dont nous voulons le faire.
Soyons humbles et reconnaissons franchement que nous ne sommes absolument rien. Alors, il ne nous sera pas difficile de croire à la révélation divine affirmant qu’il y a un enfer éternel.
Avant de faire notre méditation sur l’enfer, il est bon de nous bien pénétrer d’abord de cette conviction : qu il y a réellement un enfer. Cette vérité est si redoutable qu’en la méditant, une question se présente malgré nous à notre esprit : « Est-ce réellement la vérité ? Est-il possible qu’il y ait un enfer éternel ? »
Tout d’abord, il est possible qu’il y ait un enfer. Y a-t-il une raison pour que cela soit impossible ? Découvrons-nous dans cette affirmation une contradiction intrinsèque ?
On pourrait faire cette objection : Un enfer éternel est contraire à la justice . Il est sans proportion a\ec le péché qui ne dure qu’un moment. Réponse : Aucun délit n’est puni proportionnellement à sa durée ; mais selon sa grièveté. Or, la grandeur d’une offense se mesure d’après la distance qui sépare l’offenseur de l’offensé, et, ici, la distance est infinie.
On objecte encore : Dieu , cependant , est miséricordieux, Réponse : Dieu est ineffablement miséricordieux ; en d’autres termes, il garantit à chacun, aussi longtemps qu’il vit, la possibilité du pardon. Mais, avec la mort, la miséricorde cesse, et elle doit cesser. En effet, si la miséricorde mettait Dieu dans l’impossibilité de punir éternellement le coupable, Dieu n’aurait plus aucun moyen de refréner, ici-bas,
l’enfer I
ceux qui font le mal. Un homme pourrait alors dire à Dieu : « Je ne m’incline pas devant votre volonté. Vous pouvez commander autant que vous le voulez, menacer autant qu’il vous plaira : je fais ce que je veux. Après la mort, vous pouvez me punir à votre gré, je ne puis m’y opposer. Mais pourtant vient un moment où la punition prend fin. Vous pouvez alors m’anéantir, — peu m’importe, — ou bien, il faut m’admettre dans le ciel. Mais, je ne m’incline pas devant votre volonté ! » Et Dieu, le Dieu toutpuissant se trouverait en face d’un tel homme et il ne pourrait se faire respecter ! Le méchant pourrait faire sa volonté piopre, triompher et se moquer de Dieu, qui serait alors devant lui comme un père affaibli par l’âge, en butte aux insolences d’effrontés garnements. Peut-on penser que Dieu se laissera traiter de la sorte ?
Mais, comment Dieu peut-il créer des hommes , dont il prévoit qu ils se perdront ? Combien cette objection, que l’on met toujours en avant, est absurde, on le voit aisément en réfléchissant aux conséquences qui en découleraient, si elle avait quelque valeur. Dieu, en effet, ne pourrait créer aucun homme, dont il prévoit la condamnation. Alors, tous ceux qu’il crée, seraient assurés de ne point se perdre. Us pourraient vivre dans le plaisir, sans rien se refuser, se livrer à toutes leurs passions. Ils seraient ceitains ne de point tomber en enfer ! 11 faudrait alors que dans l’autre vie, Dieu en finit avec eux de quelque manière, s’ils ne se converl issaient pas auparavant. Et, cependant, il ne pourrait les damner ! — Mais la raison fondamentale pour laquelle cette objection ne prouve rien, est la suivante : Si Dieu ne
pouvait créer ceux dont il prévoit qu’ils abuseront de leur liberté et, par conséquent, se perdront par leur propre faute, il ne serait pas libre. Et ces hommes pourraient le lui reprocher, le braver et lui dire : « Vous ne pouvez nous créer ! Si vous nous créez, en effet, nous abuserons de notre liberté ; nous refuserons de nous soumettre à vous. Après notre mort, vous devriez nous punir éternellement, et vous ne le pouvez pas ! Donc, vous ne pouvez pas nous créer. » Conclusion en contradiction avec la liberté de Dieu et son absolue souveraineté : Il a le droit de créer qui il veut et de le mettre en face de cette alternative : reconnaître sa souveraineté ou ne point la reconnaître. Assurément, il doit donner à chacun la grâce suffisante pour arriver au salut, et, en effet, il la donne à chacun. Dès lors, celui qui refuse de se soumettre à lui, doit subir les conséquences de son refus.
Mais un châtiment qui aurait une fin ne serait-il pas suffisant ? Ce châtiment serait un purgatoire, et sur la plupart des hommes, il ne fait pas ou il fait peu d’impression. Ils se disent : « On finit bien par en sortir. » Les hommes pourraient alors vivre à leur gré, dans la certitude qu’ils finiraient tout de même par entrer dans le ciel.
iV’î/ a-t-il donc aucune conversion possible après la mort ? Si quelque conversion était possible, les hommes la différeraient jusqu’après la mort, et ils n’auraient aucun motif efficace d’avoir l’horreur du péché.
Je ne puis pas comprendre que Dieu inflige aux pécheurs un châtiment éternel. Vous avez parfaitement raison. Aucun homme ne peut comprendre
l’enfer I
cette vérité. Mais il ne s’ensuit nullement que le fait soit impossible. Déjà dans l’ordre naturel il est quantité de choses que nous ne pouvons comprendre, bien que les ayant sous nos yeux. Qu’est-ce que l’électricité ? Qu’est-ce que la vie ? Posez aux savants ces questions et beaucoup d’autres encore, et vous ne recevrez aucune réponse. Dans l’ordre surnaturel, quand il s’agit de Dieu, nous ne pouvons rien comprendre pleinement. Avez-vous mesuré son éternité, calculé son immensité, pénétré les secrets de sa sagesse, de sa toute-puissance, de sa sainteté, de son amour ? Et vous vous étonnez de ne pouvoir comprendre sa justice ? Vous devez croire à sa justice comme vous croyez à tant d’autres vérités.
Il peut donc y avoir un enfer. Jamais homme, malgré tous ses efforts, n’a pu démontrer le contraire. — Que ne fait-on pas, d’ailleurs, pour se préserver d’un malheur qui peut arriver ? A combien d’assurances ne voyons-nous pas recourir chaque année en vue de se garantir contre telle ou telle éventualité ? Donc, si l’on pouvait démontrer seulement qu’un enfer éternel est possible , tout homme raisonnable devrait chercher à s’assurer contre un pareil malheur.
Or, il est vraisemblable qu’il y a un enfer éternel : la conviction de tous les peuples l’atteste. Certes, de tout temps, on a vu des incrédules, mais jamais un peuple incrédule. Il est scientifiquement démontré ' que la croyance à la punition des méchants dans l’autre vie a été générale chez tous les peuples. Déjà, chez les païens de l’antiquité, nous trouvons de frappantes descriptions d’un monde souterrain
où les méchants subissent une peine éternelle. Il en est ainsi, par exemple, chez les Égyptiens, les Grecs et les Romains. Et pourtant il n’est pas de doctrine plus gênante pour l’homme que celle-là. Que n’a-t-on pas tenté pour en démontrer la fausseté, pour la faire oublier, pour la rejeter ! On a tout essayé, on a mis en œuvre toutes les ressources que l’intelligence la plus vive pouvait offrir pour réfuter les preuves attestant l’existence de l’enfer. Négation, plaisanterie, railleries, on n’a rien épargné : on s’est moqué de ceux qui croyaient à l’enfer, on les a tournés en ridicule. Et, cependant, les peuples sont restés fidèles à cette croyance. — Regardons enfin, d’un côté, ceux qui croient à l’enfer, et, de l’autre, ceux qui nient son existence. Que voyonsnous ? Tous ceux qui aiment la noblesse, la pureté, la sainteté croient à l’enfer ; tandis que les méchants veulent le nier. Qui donc a raison ?
La raison intime de cette croyance universelle est la voix de la conscience , qui ne laisse jamais le méchant en paix, alors même qu’il n’a rien à craindre sur cette terre. Comme elle sait tourmenter, cette voix ! comme elle sait torturer ! Les païens ne l’ignoraient pas et ils ont créé la tradition des esprits vengeurs, qui poursuivent et torturent ceux qui ont fait le mal. Quelle est profonde la parole du roi David : « Peccatum meum contra me est semper . Mon péché m’est toujours présent à l’esprit ! » Qu’est-ce que cette voix qui ravit à tant d’hommes toutes les joies de la vie, les trouble, les rend malades et parfois les jette dans la folie, dans le désespoir et les pousse au suicide ? — On a prétendu que