‹ La pensée directrice des exercicesChapitre 11 sur 52 · L ENFER I · texte numérisé non relu

L ENFER I

c’était le résultat d’une fausse éducation. Comment expliquer alors que ceux-là même qui pensent ainsi, entendent cette voix et qu’elle ne leur laisse aucun repos ? D’après certain professeur d’Université, tout ce qu’on dit de cette autre vie n’était qu’un moyen d’effrayer les bonnes vieilles femmes. Lorsque vint pour lui l’heure de la mort, il fut pris d’angoisse et, changeant de langage, il demanda un prêtre, désavoua publiquement son enseignement et se réconcilia avec l’Église. Plus d’une fois, aussi, ceux qui, en bonne santé, avaient nié l’enfer, ont, à l’approche de la mort, réclamé un prêtre, et la porte est restée fermée au prêtre. La chambre du moribond fut alors témoin de scènes effrayantes. La mort de Voltaire nous en a laissé les plus terribles exemples. On rapporte que le malheureux se tordait sur son lit, gémissait et poussait des cris, ouvrait des yeux hagards et répétait : « Satan est là pour m’emporter. » La plume se refuse à décrire une telle scène. Ses amis qui étaient présents disaient : « Si le diable pouvait mourir, il ne pourrait avoir une fin plus épouvantable ! »

Quelle est cette voix ? Il n’y a qu’une seule explication : Dieu l’a mise au cœur de l’homme, afin que nul, dans l’autre vie, ne puisse se plaindre et dire : « Je n’en avais pas conscience ! » On peut ne pas écouter cette voix, n’en pas tenir compte, chercher à l’étouffer, arriver peut-être à lui imposer silence ; mais nul ne peut dire : « Je ne l’ai point entendue. » — C’est pourquoi cette voix ne peut mentir. Il n’est pas admissible que Dieu avertisse et effraie l’homme pour l’amener à éviter la damnation à

tout prix et que, cependant, en l’autre vie, l’homme puisse dire : « Le mal n’était pas si grand ! Il n’y a pas d’enfer éternel ! »

Encore une question : Qu’avons-nous vu depuis l’explosion de la guerre mondiale ? Un héroïsme qui, durant des siècles, s’imposera à l’admiration ; mais aussi des crimes que le monde n’avait jamais vus. Rappelons-nous les manœuvres des profiteurs de la guerre, des agioteurs, des coulissiers, après la guerre. Quelles nouvelles avons-nous apprises de Munich, de la Hongrie, de la Russie ? D’après le rapport d’un Anglais, les bolchévistes auraient, de leur propre aveu, fait périr, jusqu’en 1924, plus de 1.746.000 hommes. L’épouvante nous saisit lorsque nous lisons les souffrances endurées par les bannis et les prisonniers, par un grand nombre de prêtres catholiques. Qui porte la responsabilité de telles abominations ? Et, maintenant, je demande : Tous ces attentats contre le bonheur de l’humanité, tous ces forfaits resteront-ils sans aucune sanction ? Pouvons-nous admettre que tant d’infortunés, tant de malheureux qui ont subi des infamies, ont dans leur détresse vainement invoqué le ciel, que leurs larmes et leurs prières sont tombées dans le vide ? Là-haut, il est quelqu’un qui les entend et qui, un jour, jugera toutes choses. Il y a un jugement dernier ! Tous, nous y comparaîtrons. Les archives des cœurs seront ouvertes. Les machinations, les pensées, les actions les plus secrètes seront mises en pleine lumière devant Dieu qui sait tout. Avec une inflexible justice, il jugera la faute et prononcera la peine méritée par toute faute non expiée. Contre sa sentence, il n’est point d’appel, il n’est

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pas de révision. Et sa toute-puissance procédera à l’exécution de la sentence. Personne n’y échappe, pas d’évasion possible ! La sentence doit être irrévocable. En effet, si, même après d’innombrables siècles, des coupables sortaient de l’enfer, il importerait peu d’avoir été sur terre un héros ou un criminel. Le châtiment aurait pris fin et alors commencerait également pour eux une éternité de bonheur ! Le sentiment de la justice proteste en nous. Après avoir fait tous nos efforts pour éviter de nous perdre, penser que, pour l’éternité entière, nous serions réunis à ceux qui, jusqu’à la mort, ont persévéré dans le mal !

Donc, il est vraisemblable qu’il y a un enfer éternel. Ce que nous venons de dire ne nous permet pas d’aller plus loin dans nos conclusions. Pour arriver à une certitude absolue, nous avons besoin d’autres preuves plus solides, qui établissent cette redoutable vérité. Ces preuves, Dieu lui-même nous les donne.

Il est certain qu’il y a un enfer éternel. Dieu nous l’a révélé. Les textes de l’Ancien Testament l’attestent déjà. Nous savons que, dans la parabole du mauvais riche, le Sauveur nous le montre dans l’enfer et demandant à Abraham d’envoyer quelqu’un à ses frères pour qu’ils ne viennent point eux-mêmes où il est. Et Abraham répond : « Ils ont Moïse et les prophètes : qu’ils les écoutent ! » Le Sauveur entend nous dire par là que chacun peut, d’après les écrits de Moïse et des prophètes, reconnaître clairement qu’il y a un enfer. Lorsqu’il en parle en prêchant sa doctrine, il suppose que la croyance à l’existence de l’enfer est une chose

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

qui va de soi. Et voilà pourquoi il n’insiste pas sur ce côté de la question. La manière dont il mentionne l’enfer le montre bien. Il regarde comme une hypothèse inadmissible que quelqu’un puisse ne pas croire à cette vérité ; et, en même temps, ses paroles ne permettent pas de révoquer en doute l’existence de l’enfer. Nous en avons une preuve évidente dans les termes qu’il emploie en parlant du Jugement dernier. Tous les hommes, dit-il, paraîtront devant son tribunal. Les bons seront séparés des méchants. Après avoir béni les justes, le Juge se tournera vers les méchants et prononcera cette sentence : « Retirez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. » Et, il ajoute, en parlant des méchants « Et ils iront au supplice éternel. » — Impossible d’affirmer plus clairement l’existence de l’enfer. Les Apôtres enseignent ce que le Maître a enseigné, et telle est la doctrine constante de l’Église. Doctrine de l’enfer, doctrine de la Rédemption, le christianisme tout entier, — tout s’enchaîne dans cet enseignement ; et l’Église a fait de l’existence de l’enfer un dogme de foi.

Il y a donc un enfer éternel. Et quiconque meurt en état de rébellion contre Dieu tombe en enfer. — Cette vérité peut gêner les hommes, leur être désagréable ; ils peuvent se révolter contre elle, la déclarer incompréhensible ; — cela ne change en rien la réalité. Il ne reste qu’une chose à faire : croire cette vérité et — compter avec elle.

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L’enfer

Essayons de nous représenter l’enfer. Ici, nous ne sommes point réduits à des conjectures : Les paroles du Sauveur sont parfaitement claires. Méditons attentivement les termes de la sentence prononcée par lui au jour de Jugement dernier. Une sentence ne peut être équivoque.

« Retirez-vous de moi ! » — Loin de moi ! Un missionnaire visitait un jour un asile d’aliénés. Dans une salle, il aperçut une jeune fille qui pouvait avoir une vingtaine d’années, et se distinguait par les traits de son visage et la grâce de sa personne. Elle brodait un parement d’autel. « A quoi destinez-vous ce travail ? » demanda-t-il. Pas de réponse. Il répète sa question ; même silence ! En quittant la salle il veut se renseigner. « Comment est-il possible qu’une j^une fille, dont le visage respire pareille noblesse, soit folle ?» — « Elle est ici depuis peu de temps », lui explique-t-on. « Elle devait se marier et voulut un jour rendre visite à son fiancé. Elle gravissait les marches de l’escalier, lorsqu’elle l’aperçut et l’entendit crier : « Va-t’en ! Je ne veux plus avoir affaire avec toi. » Ces mots lui ont fait perdre la raison. Elle avait cru être enfin au comble de ses désirs et trouver son bonheur en épousant cet homme ; et, à cette pensée, son cœur goûtait la joie la plus intime. Et voilà que son cœur se brisait ! et sa raison sombrait ! — Une heure semblable attend chacun des hommes ; un moment vient où

il se dit : « Me voici arrivé au but. » C’est le moment où son âme se sépare de son corps et où il reconnaît Dieu dans l’éternité. Le damné connaît beaucoup mieux que nous ce qu’est Dieu. En même temps, il saisit cette vérité : « C’est en Dieu que se trouve le bonheur pour lequel j’ai été créé, un bonheur ineffable, indestructible, éternel ! » Il voudrait chanter sa joie de pouvoir enfin satisfaire toutes ses aspirations au bonheur ; il voudrait se presser sur le cœur paternel de Dieu pour y être éternellement heureux ! Et voilà qu’en face de cet homme se dresse, dans toute sa majesté, un Dieu infini, et, comme un éclat de foudre, retentissent ces mots : « Loin de moi ! » — Après un regard jeté vers le ciel perdu, après un dernier écho des chants d’allégresse qui retentissent là-haut, — c’est un cri de désespoir, et le damné se trouve dans l’enfer et se dit : « C’en est fait de mon bonheur ! »

Ici-bas, sur la terre, l’homme peut se faire illusion, s’imaginer qu’il n’a pas besoin de Dieu pour être heureux. Il peut s’occuper de mille choses, qui lui offrent le repos, la distraction, le plaisir, etc. Rien de tel dans l’autre vie. En Dieu seul se trouve tout ce qui peut apporter à l’homme la joie et le bonheur ; en dehors de Dieu, il n’y a que ténèbres. Etre repoussé par Dieu, c’est donc se voir exclu du bonheur !

Et cette parole : « Loin de moi ! » le damné l’entendra encore une fois au Jugement dernier. Son corps est là, réuni à son âme, et il faut comparaître devant Celui qui juge le monde. Que ne donneraient pas les méchants pour se dérober ! Leurs fautes, leur malice vont être dévoilées devant le monde entier.

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Ils crieront : « Montagnes, tombez sur nous ! collines, couvrez-nous ! » Vains efforts ! La toute-puissance de Dieu les contraint à se présenter devant son tribunal. Tous voient leurs parents, leurs frères, leurs sœurs, leurs amis, tous ceux qu’ils ont connus. Vers eux les damnés lèvent leurs regards, et la fureur du désespoir s’empare d’eux en voyant que ceux-là sont sauvés dont ils s’étaient moqués sur la terre en les poursuivant de leurs railleries. — Alors, paraît le juge du monde ! Un jour, au jardin de Gethsémani, le Sauveur se montra face à face à ses ennemis. Ils avaient devant eux Celui qui, par amour pour nous, « a pris la forme d’esclave ». A sa demande : « Qui cherchez-vous ? » ils répondirent : « Jésus de Nazareth. » — « C’est moi, je le suis ! » dit-il. A ces mots, tous reculèrent et tombèrent par terre. Mais, maintenant, il se présente à ses ennemis, en sa qualité de Juge du monde, de Roi de gloire ; le nimbe de la divinité ceint sa tête ; il les regarde comme s’il voulait leur dire : « C’est moi que vous avez méprisé, dont vous avez violé les commandements, dont vous avez méconnu et rejeté l’Église. » Dans l’épouvante qui les saisit, ils voudraient fuir, tomber à la renverse les uns sur les autres. Étendant sur eux ses mains que les clous ont transpercées, il proclame la sentence : « Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. »

Et, tandis que le Sauveur et ses élus s’élèvent dans le ciel, la masse des damnés, telle une avalanche, s’écroule dans l’abîme. Et, maintenant, le corps est, lui aussi, livré au châtiment. Quand un malheur nous menace, quelles angoisses n’éprouve-

t-on pas. Plus d’une fois, dans un naufrage, dans un incendie, les scènes les plus cruelles se sont passées, parce que, en proie à l’angoisse, égaré par la terreur, chacun cherchait à se sauver. Plus terribles seront l’angoisse et la terreur du damné, lorsque, pour la première fois, il verra des yeux de son corps cette mer de flamme et tous les démons ; lorsqu’il sera contraint de se dire : « C’est là que je vais ! » Épouvanté, il cherche à s’échapper, mais toute sa résistance est inutile, et il disparaît dans l’abîme qui se referme sur lui. Pour jamais, le voilà condamné aux pleurs et aux grincements de dents.

11 a maintenant la part qu’il a choisie. Il ne voulait pas entendre parler de Dieu ; il s’est séparé de Dieu ; il a proclamé qu’il n’avait pas besoin de Dieu pour être heureux, qu’il pouvait se suffire à luimême. Nous avons le choix : Dieu... ou l’enfer ! Nous recevons ce que nous avons choisi ; il faut faire notre choix sur cette terre, et Dieu ne commet aucune injustice, lorsqu’il donne à chacun ce que chacun a choisi.

Maudits ! L’homme tout entier, dans toutes ses facultés, est maudit. Il conserve toutes ses facultés, mais elles ne peuvent plus servir qu’à le torturer. Tout ce que ses sens lui apportent, tout ce qui occupe son esprit, lui prépare la souffrance. Considérons seulement quels reproches le damné doit se faire à lui-même. Sur cette terre, il n’est pas d’amertume plus grande que celle d’un malheur dont on est soi-même la cause. Lorsqu’on reconnaît que, par légèreté, par manque d’attention, dans l’ivresse peut-être, on a causé une catastrophe, on serre les

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poings, on grince des dents et ce sont des cris de fureur. Quand Esaü, nous dit l’Écriture Sainte, s’aperçut qu’en perdant son droit d’aînesse il avait tout perdu, il poussa des cris de fureur, des rugissements : Irrugiit clamore magno. Et le Sauveur nous dit qu’il en est de même pour les damnés. Ils voient maintenant comment ils ont sacrifié leur bonheur. Toutes les occasions dont ils ont négligé de profiter pour leur salut, se présentent à leur esprit, et ils répètent : « Si j’avais alors fait ainsi et profité de cette occasion ! Si j’avais rompu avec cette personne ! Si j’avais mieux prié ! Si je m’étais plus souvent approché des sacrements! Si... si...» et toujours, c’est la même conclusion : « Il est trop tard maintenant ! — Qu’ai-je retiré de ces plaisirs ? Que me reste-t-il de tous ces efforts, de toute la peine que je me suis donnée ! Quelle n’a pas été ma folie ! Perdre le ciel pour de telles choses ! » Et dans leur colère, ils revoient toute leur vie, ils s’agitent, ils se débattent, furieux d’avoir, par leur folie, perdu leur bonheur. Ils cherchent comment ils pourraient s’échapper de l’enfer. Peine inutile ! Vains efforts ! Et, de nouveau s’impose à eux le souvenir de ce qu’ils ont fait avec tant de légèreté ; ils se rappellent comment Dieu avait tout disposé pour les sauver ; comment, dans leur malice, ils ont rejeté toutes les grâces. Et désespérés, ils maudissent Dieu qui les a créés, les parents qui leur ont donné l’existence, ceux qui les ont entraînés au péché ; ils se maudissent eux-mêmes. — Ici-bas, sur cette terre, on ne peut supporter d’entendre des plaintes et des gémissements. Des cris jetés dans l’excès de la souffrance nous touchent jusqu’au

fond de nous-mêmes. Combien plus effrayant l’enfer avec les plaintes, les gémissements, les cris arrachés par la souffrance et le désespoir à tous les damnés !

Dans le feu ! Le Sauveur insiste sur ce mot et dans la sentence qu’il prononce en sa qualité de juge et en d’autres occasions encore. La peine du feu ! Jusqu’à trois fois, il répète que, dans l’enfer, le feu ne s’éteint pas. Il nous montre le mauvais riche se plaignant des souffrances qu’il endure dans les flammes. Il nous dit qu’au jour du Jugement dernier, les anges jetteront les méchants dans la fournaise du feu. (Matth., xih, 50.) Celui qui ne demeure pas en lui, qui est le cep de la vigne, sera jeté au feu. (Jean, xv, 6.) Déjà, dans l’Ancien Testament, le feu est indiqué comme le châtiment des méchants dans l’autre vie. Et l’Apocalypse de saint Jean nous parle à plusieurs reprises de l’étang de feu et il nous dit que les damnés seront torturés par le feu et le soufre. — S’il n’était question du feu qu’une seule fois, on pourrait peut-être donner à ce mot un sens différent ; mais, ce même mot se répétant d’une même manière, il faut reconnaître que, dans l’enfer, il y a un feu mystérieux qui torture les damnés. Ce ne peut être notre feu naturel, puisque les démons n’ont pas de corps et que les damnés jusqu’au Jugement dernier n’en ont pas non plus. C’est donc une torture si terrible que le Fils de Dieu voulant nous donner une idée de sa violence, ne peut la faire comprendre qu’en rappelant les souffrances causées par le feu, et nous savons qu’elles sont les plus horribles. Un jour, un zeppelin s’écrase tout en flammes près de Berlin. On

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se hâta de se porter au secours de l’équipage. Presque tous étaient devenus la proie des flammes ; un seul homme restait encore vivant. Comme on s’empressait de le soulager, il reprit soudain connaissance et s’écria : « Tuez-moi ! Je ne puis supporter davantage ces tortures ! » Quelques instants après, il succombait. Comment s’imaginer tout ce qu’il y a dans ces mots : Le damné est plongé dans cette mer de feu ! ce feu le pénètre tout entier, comme il pénètre le fer : le front, la poitrine, les entrailles, tout est de feu. Ces souffrances, le Sauveur les a annoncées : il nous dit que, dans l’enfer, il y aura des hurlements causés par la douleur ; il ne dit pas : Il y aura des larmes, des gémissements, des cris, mais des hurlements. — Point d’adoucissement. Le mauvais riche demande une goutte d’eau ; cette goutte d’eau lui est refusée. Qu’était-ce qu’une goutte d’eau et quel soulagement lui aurait-elle apporté ! Elle ne lui est pas accordée !

Enfin : Quelle est la durée de V enfer ? Une heure ? Passer une heure dans le feu, quelle chose épouvantable ! L’enfer dure plus longtemps. — Un jour ? Lorsqu’une rage de dents ou quelqu’autre souffrance empêche de dormir, la nuit paraît incroyablement longue. L’enfer dure plus longtemps. — Un an ? Une année entière, sans aucun soulagement, sans un instant de sommeil, et souffrir, et brûler, et crier sa torture ! Cette seule pensée aurait de quoi rendre fou ! L’enfer dure plus longtemps. — Cent ans ? davantage encore ! — Mille ans ? davantage ! Supposons qu’un damné verse, à chaque millier d’années, une larme et qu’un

ange la recueille. Jusqu’à présent Judas n’aurait versé qu’une larme. Combien de temps faudrait-il encore pour que les larmes de Judas remplissent un verre d’eau ? un seau ? une citerne ? — pour qu’elles forment un petit étang, — un lac, — une mer ? — Et alors même, dans l’avenir le plus lointain, un jour viendrait enfin où les larmes de Judas auraient formé une mer qui inonderait la terre entière, qui s’épandrait de tous côtés, au point d’engloutir les astres eux-mêmes, — rappelonsnous l’immensité de l’univers, — Judas serait encore aussi éloigné de sa délivrance qu’il l’est aujourd’hui ! L’enfer dure éternellement ! — « Retirezvous, maudits, allez au feu éternel!» — «Le châtiment est éternel ! Le feu ne s’éteint jamais ! La paille sera jetée dans le feu inextinguible. Les damnés seront tourmentés dans le feu et dans le soufre... et la fumée de leurs tourments s’élèvera dans les siècles des siècles. » ( Apoc ., xiv, 10.)

Il est vraiment horrible de tomber entre les mains d’un Dieu irrité, dont on n’a point voulu reconnaître la souveraineté.

En terminant, je me réfugierai auprès de mon Sauveur en croix et je le prierai selon que mon cœur m’inspirera de le faire. Lui seul peut me sauver des horreurs de l’enfer. Combien je dois lui être reconnaissant de m’avoir fait don de la vraie foi, de m’avoir jusqu’ici gardé avec tant d’amour, préservé de dangers si nombreux, comblé de tant de grâces qu’il me suffît de faire preuve de bonne volonté pour être à l’abri de ce malheur ! Que serais-je devenu, si j’avais vécu parmi les incrédules, dans

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un milieu corrompu ? Je ne puis le remercier assez pour son assistance et sa bonté. Du meilleur de mon cœur, je lui dirai : « Ne projicias me a facie tua. Ne me rejetez pas loin de votre face. »

La mort

Pour mettre sous nos yeux, d’une manière frappante, les grandes vérités du Fondement, il n’est rien de tel que la mort. Devant la mort, tous les charmes du monde, tous les attraits des plaisirs des sens, de l’amour-propre, de la recherche de soimême, s’évanouissent. La réalité est là, devant nous, dans toute sa nudité et, là aussi, nous voyons notre Maître et souverain Seigneur faire valoir ses droits : « Je suis le Seigneur, ton Dieu. » Jamais, mieux qu’à l’heure de la mort, nous ne constatons avec une telle évidence, avec une clarté aussi victorieuse la vérité de cette parole. A cette heure, Dieu, notre Seigneur, nous intime trois ordres d’une extrême gravité.

Sortir de ce monde . — Je dois mourir un jour. Dieu l’a ordonné ainsi. Je puis tout imaginer, faire n’importe quoi, il m’est absolument impossible de me dérober à cet ordre. Aucun homme raisonnable ne met en doute cette vérité qu’un jour son tour viendra. Avec une force irrésistible, chaque jour, chaque heure, chaque minute me rapproche du moment de ma mort. Pour moi viendra une dernière année, un dernier mois, un dernier jour, une dernière heure, une dernière minute, une dernière seconde : et je ne serai plus ! Je reste impuissant

devant ce fait : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière. » Dieu l’a dit ; et, un jour, son ordre s’accomplira en moi.

Un jour, je ne serai plus qu’un cadavre. Les yeux sont éteints et ils ont cessé de voir. Mes oreilles ont, pour la dernière fois, perçu un son, et elles n’entendront plus, jusqu’à ce que les trompettes du Jugement dernier retentissent. Les mains et les pieds sont sans mouvement. La poitrine a exhalé son dernier souffle; pour la dernière fois, le cœur a battu. Le sang s’immobilise dans les veines. L’âme a quitté le corps. Les membres se refroidissent et deviennent rigides. Le médecin déclare que je suis mort. — Que je doive mourir, c’est d’une certitude absolue. Le Seigneur l’a voulu ainsi.

Quand ? Je l’ignore. Dieu doit fixer mon heure. Je meurs quand il veut que je meure. Ce sera peutêtre bientôt, dans un an, dans deux ans, ou plus tard. Je n’en sais rien, cela dépend de sa toutepuissance, et il décide toutes choses selon son bon plaisir. Il n’a point à tenir compte de mes désirs. Il est le Seigneur et Maître.

Comment? Cela également, je l’ignore. Je ne puis choisir la manière dont je mourrai : c’est à Dieu à en décider à son gré. Mourrai-je subitement, frappé par la foudre, dans un accident, de mort violente, ou bien après une longue ou courte maladie ; aurai-je un prêtre pour m’assister ? autant de choses incertaines. Tout est entre les mains de Dieu et il dispose de tout comme il lui plaît. Il est le Maître et Seigneur. Je n’ai qu’à m’incliner.

Ou ? Dans mon lit, dans la rue, en wagon, en

LA MORT

auto, ou ailleurs ? Je n’en sais rien. Dieu règle toutes ces choses.

En ce qui concerne les diverses circonstances de la mort, je n’ai pas un seul mot à dire. Tandis que, jusqu’à présent, Dieu m’a laissé le choix, il me montre maintenant que je suis entièrement sous sa puissance et qu’il est le Maître. Il n’est nullement tenu d’avoir le moindre égard pour moi. Que je sois jeune encore ou dans la force de l’âge, que je forme de grands projets et médite des œuvres importantes, que je sois indispensable pour le succès de telle ou telle affaire, que ma mort soit même une perte pour l’Église/* — de tout cela, je n’ai p^s à me préoccuper ; ce sont détails secondaires. Une seule chose importe : l’accomplissement de la sainte volonté de Dieu. Il est le Seigneur et Maître. Lorsqu’il m’appelle, je dois obéir ; c’est là le dernier sacrifice qu’il demande de moi. Que je le veuille ou non, je dois faire ce sacrifice.

Cet ordre : « Il faut sortir du monde », que ne renferme-t-il pas encore !

D'abord , Dieu m'enlève tout ce que je possède en ce monde. Aussitôt que je suis mort, rien ne m’appartient plus. De mon vivant, je pouvais prendre telle ou telle disposition, selon les circonstances. Après ma mort, tout passe en d’autres mains, et voilà des propriétaires nouveaux, libres d’en user à leur fantaisie; le partage sera vite fait. Je n’étais qu’un usufruitier, un administrateur, et non pas un propriétaire. Tout m’est enlevé à présent, tout ce que j’aimais : souvenirs qui m’étaient chers, présents faits par des amis, fruits de mes fatigues

et de mes travaux, il me faut tout laisser ; il n’est plus rien qui m’appartienne. — Tout appartient au Maître !

Il m'arrache à tous ceux qui me tiennent de près. Ils restent, et moi, je pars! Les liens les plus étroits sont brisés. Il ne m’est plus permis de rester parmi eux, de m’entretenir avec eux, de voir leur cher visage, de goûter leur affection ou leur sympathie. Ils me pleureront et se souviendront de moi... combien de temps ? Les larmes se sèchent, le souvenir va s’affaiblissant ; d’autres prendront ma place ; ...je serai bientôt oublié. Pensons-nous souvent à ceux que nous aimions et que nous avons perdus ? Il en sera de même pour moi. Je n’y puis rien. Lorsque Dieu appelle, il faut dire adieu à tout et à tous.

Il m'arrache à toutes mes occupations . Elles suivent leur cours... sans moi ! D’autres me remplacent dans mes travaux, dans mes fonctions, dans ma situation. Je n’ai plus rien à dire, plus d’ordres à donner. Je suis rayé des cadres. Dieu l’a voulu ainsi. — C’est bien le cas de dire : « Non omnis moriar ». « Je ne mourrai pas tout entier » ; en d’autres termes : je ne disparaîtrai pas tout entier. Je me survivrai en quelque chose : par une œuvre que j’aurai créée, par l’influence que j’aurai exercée autour de moi, par mes paroles et mes exemples. Cette œuvre, cette influence sont-elles marquées du sceau de ma soumission à la volonté de Dieu ? Sont-elles une preuve de mon amour pour Dieu et pour le prochain ; ou bien une preuve de mon égoïsme ? ou ?...

Il m'arrache à toutes les jouissances de ce monde .

LA MORT

Elles sont finies pour moi. Peut-être sont-elles remplacées par la souffrance, la maladie, les infirmités de tout genre, la douleur, une pénible agonie. Tout a pris fin ! Il en est selon la volonté de Dieu. Impuissant devant cette volonté, je dois m’incliner, accepter tout ce que Dieu m’envoie. Il en est qui souffrent cruellement jusqu’à ce que la mort les délivre. Si Dieu me demande cela, je dois me soumettre. Il est le Maître. Il n’a pas à tenir compte de mes désirs, de mes angoisses, de mes souffrances.

Combien vaine, combien folle cette activité qui se borne aux choses de la terre ! S’y attarder, s’y attacher par toutes les aspirations du cœur, par tous ses sens et toutes ses pensées, par toutes ses espérances et ses craintes, quelle folie ! Quel épouvantable réveil pour ces insensés, lorsque leurs yeux s’ouvrent à la réalité, lorsqu’un jour, Dieu qu’ils ont négligé, revendiquant ses droits de Souverain, leur dit : « Sortez du monde ! » et leur arrache tout ce qu’ils ont aimé en y attachant trop de prix. Ils se trouvent ajors les mains vides devant lui !

Dans le tombeau ! « Tu es poussière et tu retourneras en poussière. » C’est la parole de Dieu, et cette parole se réalise maintenant. Mon corps est un composé d’atomes. Ces atomes existaient bien longtemps avant que la vie ne me fût donnée ; par l’alimentation, ils se sont assimilés à moi. Ce mode de combinaison est maintenant rompu. Ce qui subsiste le plus longtemps à présent, c’est le squelette avec la tête de mort. — Même alors, si la dislocation du corpr est retardée, il n’y a là qu’un cadavre immobile froid, insensible. On lui

donne les noms de « restes mortels », de dépouille terrestre ou mortelle.

Il a rempli son rôle ici-bas. Dieu me l’a donné pour être la demeure de l’âme, le serviteur et l’instrument de l’âme. Il nous est permis de le parer, comme il convient de parer la demeure des âmes immortelles, des enfants de Dieu. Nous devons travailler à faire de lui l’instrument apte, actif et résistant de l’âme ; — veiller sur lui comme sur un serviteur fidèle qui peut être admis à prendre part aux joies et aux satisfactions permises, afin de servir de meilleur gré sa maîtresse. — Mais le corps ne doit point devenir la chose principale. L’âme ne doit pas devenir l’esclave de son serviteur. Trop facilement l’homme s’imagine que le corps est son vrai « moi » personnel, que l’esprit, l’âme ne sont là que pour veiller au bien-être du corps. Que reste-t-il enfin des soins exagérés, des gâteries, des délicatesses dont ce corps a été l’objet ? Que reste-t-il de sa beauté, de sa force ? Que reste-t-il des joies coupables auxquelles nous l’avons associé ? « Au tombeau ! » Et dans le tombeau qu’on recouvre de terre, c’est pour lui la corruption qui commence. Dieu l’a voulu ainsi et je ne peux m’y opposer.

Entrez dans Véternité ! Voilà, grave entre tous, l’ordre que Dieu nous fait entendre à l’heure de la mort. A l’instant même où l’âme se sépare du corps, elle paraît devant son juge, et, pour la première fois, avec une écrasante clarté, je reconnais l’infinie souveraineté de Dieu. Il est devant moi dans la grandeur de sa majesté, dans l’éclat de sa sainteté, dans la lumière de son omniscience, dans l’incor-

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ruptibilité de sa justice. « Rends compte de ton administration ! » Impossible de songer à se défendre, à se dérober, à mentir, à déguiser. Impuissant, sans défense, me voici en présence de l’infinie Majesté de Dieu. « Quid sum miser tune dicturus ? »

« Que dirai-je alors, malheureux que je suis ? » Je n’ai rien à répondre, parce que je vois que tout ce qu’il dit est la vérité ; que tout ce que, sur la terre, je voulais me faire accroire, est sans consistance; que toute résistance est impossible.

« Rends compte de ton administration 1 » Qu’il est terrible de paraître devant le juge éternel, lorsque, sur des points de grave importance, on n’a point voulu s’incliner devant la souveraineté de Dieu, lorsqu’on meurt en état de rébellion contre lui ! Ah ! quelle foudroyante clarté fait reconnaître au coupable sa faute, son injustice ! Et c’est alors la redoutable sentence : « Loin de moi ! » et l’enfer l’engloutit... et c’en est fait! — Et pendant que, sur la terre, on pleure sa mort, tandis qu’on lui adresse d’honorables adieux, qu’on dépose sur sa tombe de magnifiques couronnes, il est dans l’enfer et jette des cris de fureur. — A quoi bon, sur cette terre, se guider d’après son propre plaisir, ne rien négliger pour se faire un nom, acquérir des richesses, exercer quelque influence ? Une seule chose importe : reconnaître la souveraineté de Dieu et s’incliner devant lui !

Ceux dont les dispositions à l’égard de Dieu n’ont pas la correction qu’elles doivent avoir, sont grandement exposés au danger de mourir dans cet état de rébellion contre lui. Malgré la connaissance

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

qu’ils ont de cette incorrection, malgré tous les avertissements et toutes les exhortations de leur conscience, malgré toutes les remontrances de la grâce, de l’Église, de leur confesseur, ils ne peuvent se résoudre à s’incliner devant la volonté de Dieu. Ils ne veulent recevoir aucun ordre, mais se conduire eux-mêmes, agir comme ils l’entendent. Ils n’ont pas rempli le devoir principal de leur vie. La mort est alors, pour ainsi dire, le trait final, la signature apposée au livre de leur existence, et il est facile de comprendre quel est le résultat. — Mais ceux-là aussi qui ne se décident point assez à combattre leurs passions, à travailler sérieusement à leur conversion, à prendre, dans ce but, les moyens nécessaires et, dès lors, retombent dans le péché et restent des semaines, des mois entiers dans cet état, ceuxlà ont également à craindre d’être appelés soudain à comparaître devant leur Juge. Quiconque commet délibérément une faute grave, doit craindre d’avoir, l’instant d’après, à répondre à l’appel de son juge. Rends compte de ton administration ! L’ordre est le même pour ceux qui meurent en état de grâce. Sans doute, dans les choses les plus importantes, ils se sont soumis à Dieu, mais peut-être, en nombre de cas, se sont-ils guidés d’après leur volonté propre. Le sacrifice du don de soi-même n’a pas été fait complètement. Et maintenant, Dieu demande compte de tout. — Quel usage as-tu fait des biens et des jouissances du monde, de tes facultés, du temps, de ton corps ? Toutes choses t’avaient été données pour en faire un bon usage, pour me glorifier. Tu n’étais que le gérant, l’économe. Le Maître c’est moi !

LA MORT

Ton devoir était de faire le bien. Comment as-tu rempli ce devoir ? — Ici-bas, sur celte terre, on trouve mille raisons pour justifier sa conduite. Maintenant, les véritables mobiles de notre conduite sont mis en lumière. Chacun voit ce qu’il était en réalité. Chacun reconnaît avec une précision redoutable que la recherche de soi-même, le manque de charité, la préoccupation de ses commodités, le caprice, etc., ont inspiré ses actes. Et tous les prétextes, toutes les prétendues justifications que l’on mettait en avant, n’ont rien à faire ici. Tout ce qui n’a pas été effacé par la contrition et la satisfaction, doit être expié !

Jusqu’à la mort, Dieu laisse à l’homme la liberté d’action. Il lui laisse le soin de choisir s’il veut ou ne veut pas reconnaître librement sa souveraineté; et c’est là uniquement ce qui fait l’importance de la vie. Dieu seul fixe à quel moment est fini le temps au cours duquel l’homme a décidé de son sort pour l’éternité. Alors, il fait signe à la mort, et, avec une irrésistible puissance, la mort arrache l’homme au monde et le conduit devant le tribunal de Dieu. Maintenant, l’homme doit répondre de la manière dont il a employé le temps de l’épreuve. Puis, c’est la sentence qui vaut pour l’éternité.

Et, d’absolue nécessité, il en est ainsi pour tout homme. Quelle folie n’y a-t-il pas à ne point se soucier de cette irréfragable vérité, à se conduire comme un insensé, comme si l’on devait rester éternellement ici-bas et que l’affaire la plus importante soit de se ménager toutes ses aises, de jouir de toutes les joies, de tous les plaisirs de ce monde ! Qu’il est

épouvantable d’entendre soudain ces ordres : « Quittez le monde! Descendez dans le tombeau! Entrez dans l’éternité ! » Sur combien de tombeaux ne pourrait-on pas écrire ces mots qu’un homme voulait faire graver sur le sien : « Ci-gît le fou qui a quitté la terre sans s’être demandé sérieusement pourquoi il y était venu ? »

Ces trois appels, ces trois ordres intimés par la mort sonnent tout autrement aux oreilles du véritable sage. Mieux il a mis sa vie d’accord avec les vérités fondamentales de l’existence, plus les commandements de la mort perdent de la terreur qu’ils inspirent ; mieux encore, ils peuvent être les bienvenus. Ils annoncent la fin de l’épreuve ! « Tu peux, disent-ils, quitter le lieu de ton exil. Fini, le temps des travaux, des luttes, des tentations, des souffrances, des adversités, des illusions, des déceptions ! Viens maintenant recevoir ta récompense pour tout le bien que tu as fait sur la terre. Ton juge est celuilà même pour lequel tu as travaillé durant ta vie entière. Et tout le bien que tu as fait autour de toi, il le récompensera comme fait à lui-même. Sur la terre, tu as glorifié Dieu par le sacrifice du don de toi-même ; désormais, tu seras pour toute l’éternité un témoignage de son amour, car il montrera aussi en toi et par toi quelle ineffable récompense il réserve à tout ce que sur la terre on a fait pour lui. » Et, ainsi, la mort n’est plus un hideux squelette : elle est pour toi la messagère qui t’invite à l’éternel repos.

LE JUGEMENT DERNIER

Le jugement dernier

A l’heure de la mort, la souveraineté de Dieu se révèle avec une suprême clarté à chaque homme en particulier. Un jour, au Jugement dernier, elle se révélera à l’humanité tout entière, dans la splendeur de sa majesté et de sa gloire. Jusque-là, les hommes devaient croire en Dieu ; ils pouvaient choisir entre cette double alternative : reconnaître ou refuser de reconnaître la souveraineté de Dieu. Mais alors, ils verront cette souveraineté ; ils comprendront ce que signifient ces mots : « Je suis le Maître et Seigneur! » Alors, impossible de nier, de douter, d’ignorer ! Les hommes n’ont plus à choisir s’ils veulent ou ne veulent pas se soucier de Dieu et reconnaître sa souveraineté. Elle se montre à eux avec une telle évidence, avec une telle clarté, et en même temps avec une force si irrésistible, qu’elle devient l’unique pensée qui puisse encore occuper leur esprit, qu’il n’est plus question de songer à se révolter contre elle, à ne point s’en mettre en peine, ou à tenter de s’y soustraire. Quelle n’est pas la petitesse, l’iftipuissance de l’homme en présence des forces de la nature : incendie, tremblement de terre, ouragan, inondation, etc... Et tout cela n’est rien en comparaison de la fin du monde, du jour où le Seigneur se montrera pour juger tous les peuples de tous les temps.

La fin du monde sera annoncée par des prodiges formidables dans V ordre de la nature. A l’ordre admirable qui règne dans la nature, à la grandeur de l’univers, l’homme doit maintenant reconnaître la sagesse

et la toute-puissance du Créateur, qui a disposé toutes choses au moyen des lois de la nature. Ils sont nombreux ceux qui n’entendent pas le tangage de la nature et ne comprennent pas la leçon qu’elle leur donne ! Ils pensent que tout marche de soimême et ils parlent de lois immuables. Oui, immuables, mais aussi longtemps qu’il plaît à Dieu. Un jour viendra où il les abrogera. Comme le Sauveur nous le dit, il y aura des prodiges dans le ciel ; le soleil s’obscurcira, la lune perdra sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. La création entière sera bouleversée. Avec un bouillonnement effroyable, la mer se déversera sur le rivage. Il y aura de grands tremblements de terre, des pestes, des famines et d’autres terreurs extraordinaires, et les hommes sécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver.

Dieu montrera d’abord qu’il est le Maître et Seigneur du monde. Il avait disposé la terre en vue des hommes pour le temps de leur épreuve. Mais trop souvent ils ont agi comme s’ils en étaient les mhîtres, se conduisant à leur gré ; comme si les limites qu’ils établissaient, les droits qu’ils possédaient devaient durer éternellement. L’heure est venue où toutes choses perdent leur valeur et ne signifient plus rien. Les travaux, les préoccupations terrestres ont pris fin et tous les hommes, sans aucune exception, sont dans la seule attente de ce qui doit arriver. D’un seul coup, tout ce qui avait tant de prix à leurs yeux, tout ce qui leur a coûté tant de fatigues et de tourments, et causé tant d’illusions, cesse d’avoir une importance quelconque : ils n’y pensent

LE JUGEMENT DERNIER

même plus. Mais cette grande vérité, dont ils n’ont pas voulu s’inquiéter, que peut-être ils ont niée, la voici qui s’impose à eux pour les accabler : « Ego Dominus. Je suis le Maître ! » Et le Maître leur prend tout, il brise tout.

Tandis que les liommes sont ainsi en proie à l’angoisse et à la terreur, soudain paraît dans le ciel le signe du Fils de Vhomme : la Croix. Ses bras s’étendent, tels deux puissants rayons de lumière, et tous, dans l’attente, lèvent vers elle leurs regards, les bons avec confiance : « O crux ave, spes unica ! O Croix, notre unique espérance » ; les méchants, avec épouvante.

La Croix est le symbole de rentier sacrifice de soimême à Dieu , et celui de la charité la plus désintéressée à Vêgard du prochain. Ce sont là les deux grands préceptes donnés à l’homme : amour de Dieu, amour du prochain ; et ils donnaient à la vie sur la terre sa signification et son importance. L’homme devait reconnaître la souveraineté de Dieu et être l’image de Dieu en faisant le bien. Cela seul qui s’inspirait de ces sentiments avait une grandeur véritable, la seule véritable grandeur dont l’homme est capable; cela seul avait une valeur pour l’éternité. — En ce sens, l’homme peut s’appliquer la parole : « In hoc signo vinces. Tu vaincras par ce signe. » Si ta vie est la traduction de la vérité symbolisée par la Croix, entière reconnaissance de la souveraineté de Dieu et amour désintéressé du prochain, tu n’as rien à craindre lorsque paraîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme. Tu triompheras de la mort et de l’enfer. — Mais celui dont la vie n’est pas marquée de ce signe, celui qui, loin

de marcher sous le signe de la croix, a laissé régner en lui l’égoïsme et la volonté propre et non point l’amour de Dieu et du prochain, celui-là reconnaîtra avec une effrayante clarté que tout ce qu’il estimait si haut, en s’y attachant avec tant de confiance, est sans valeur, sans consistance, et sera rejeté comme un fatras inutile. Il n’a rien alors en quoi mettre sa confiance... il n’a point voulu la Croix! La croix, spes unica , l’unique espérance !

Le signe du Fils de l’homme annonce V avènement du Juge du monde. Alors, dans sa majesté et sa puissance, il apparaîtra sur les nuées du ciel. — Tous les souverains du monde se plaisent à faire leur entrée solennelle dans une ville ou à se montrer, en quelque circonstance de fête, dans tout l’éclat de leur cour, entourés des grands du royaume, des ministres, des généraux, portant sur leurs uniformes chamarrés d’or, les décorations et les insignes des Ordres, récompenses de leurs services. Mais que les hommes sont petits, ridiculement petits devant Dieu ! Que signifie tout cet éclat, lorsque le Roi de gloire, entouré des milices innombrables des anges et de la splendeur de la cour céleste, paraît dans le firmament !

Il fait un signe, et les anges se dispersent sur la terre, les trompettes du Jugement retentissent et l’épouvante s’empare des hommes. Les morts se réveillent dans leurs tombeaux. Ils se lèvent, chaque âme se réunit au corps qu’elle a habité ; et les voilà devant le Juge éternel qui a pris place sur son trône. Quel spectacle ! Ils arrivent de tous les côtés. Impossible de résister, de fuir ! Sa volonté s’impose. « Ego Dominus. Je suis le Seigneur ! »

LE JUGEMENT DERNIER

L’humanité tout entière, depuis Adam et Ève jusqu’au dernier-né d’entre les hommes, est rassemblée devant le Juge. Le Jugement dernier commence. Tout s’illumine d’une clarté foudroyante et tous voient à la lumière céleste, l’agitation du monde disparu. Tout est mis en lumière : les hontes et les turpitudes les plus secrètes, les intentions et les manœuvres les plus cachées. Pour tous, sans exception, tout se ramène à une seule question : « Comment as-tu reconnu la souveraineté de Dieu, en te soumettant à sa volonté ? Quel bien as-tu fait ? » Tout le reste est sans valeur. — On verra alors clairement comment chacun a été une source de bénédiction ou de malédiction, quel a été le résultat de ses actes. Quelle joie pour ceux qui, fidèles à leurs devoirs, ont fait le bien, répandu autour d’eux le bonheur ! Tous ceux auxquels ils ont été utiles, qu’ils ont sauvés, s’empressent autour d’eux avec reconnaissance et jubilation. Mais quelle terreur attend ceux dont les paroles, les exemples ou l’influence ont nui au prochain, l’ont égaré et conduit au malheur ! Leurs victimes se dressent devant eux pour les maudire.

Maintenant il n’y a plus à demander : « Comment Dieu a-t-il pu permettre telle ou telle chose ? » Dieu est le Maître ; il peut, à son gré, imposer à chacun son épreuve, sans avoir à tenir compte de nos désirs ou de nos intérêts terrestres. On verra alors comment les méchants ne pouvaient empêcher la réalisation des intentions de Dieu, comment, au contraire, Dieu se servait d’eux pour donner aux bons une occasion de reconnaître plus glorieusement encore sa souveraineté, en lui demeurant fidèles dans la souffrance.

dans la lutte, dans les persécutions et jusque dans la prison et la mort. « Tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu », tout, même et surtout les maux, les pires adversités. Toute la Providence de Dieu dans le gouvernement du monde se révèle alors dans toute sa sagesse, sa justice et son amour. Avant tout, on verra que tout recevra sa sanction, le bien comme le mal. Par une juste compensation que nous cherchons en vain ici-bas, chacun recevra selon ses œuvres. Quelle terreur pour les méchants, quelle cruelle déception ! « Ergo erravimus ! Nous nous sommes donc trompés ? » « Nos insensati ! » Dans notre sottise, nous nous sommes moqués des gens de bien, nous tenions leur vie pour une folie ; et maintenant, ils sont comptés parmi les enfants de Dieu, et nous sommes perdus pour l’éternité ! — Cette sagesse vient trop tard ! et l’erreur commise est à jamais irréparable ! — Les justes voient combien ils ont été sages, en supportant patiemment l’injustice, en acceptant généreusement la souffrance. Leur récompense sera éternelle.

Dès l’apparition du Juge, la séparation a commencé à s’établir entre les bons et les méchants, sans avoir égard à ce que chacun a été sur la terre, sans tenir compte des fonctions remplies, des richesses amassées, de la classe sociale, de l’éclat plus ou moins grand de la vie, de la gloire ou de l’obscurité ; toutes choses qui n’ont rien à faire ici. Il ne s’agit maintenant que d’une seule question : Ont-ils, dans la place que Dieu leur avait assignée, rempli leur devoir envers le souverain Seigneur ?

La séparation est faite. S’adressant aux bons, le

LE JUGEMENT DERNIER

Juge leur dit avec amour et bonté : « Venez, les bénis de mon Père ! prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde. » Et, s’élevant dans les airs, ils iront se ranger parmi les anges, autour du trône de Dieu. Quel spectacle magnifique ! Le Roi de gloire est sur son trône éternel ; les rayons de la couronne de la Divinité ceignent sa tête, les innombrables phalanges des anges et des saints l’entourent et, dans l’allégresse incommensurable de leur bonheur, proclament et chantent sa gloire et son amour.

Mais, soudain, le Juge du monde se lève de son trône et se tourne vers ses ennemis. Il est là devant eux, dans toute la grandeur de sa divinité, dans tout l’éclat de sa majesté, dans l’autorité de sa toute-puissance et de son incorruptible justice. Il fixe sur eux un regard terrible. Eux aussi, il les a rachetés par sa croix ; pour eux aussi, il est mort ; il a tout offert pour les sauver... et ils n’ont pas voulu ! Ils ont méconnu ses aimables intentions ! Par son attitude, maintenant, par son regard, il leur crie : « Je suis Celui que vous avez renié, dont vous avez violé les commandements, méprisé l’amour, méconnu l’Église. Vous vouliez être vos propres maîtres ; vous refusiez de reconnaître ma souveraineté. En réalité, vous vous êtes soumis à Satan. Vous avez obéi à ses suggestions et, à son service, vous avez combattu contre moi. Je vous ai dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie ». Vous n’avez pas voulu suivre cette voie, la seule qui vous aurait conduits au bonheur. Vous n’avez pas voulu me croire, et vous vous êtes confiés aux enseignements de guides aveugles. Vous avez méprisé la

vie véritable, pour vous jeter dans le tourbillon des jouissances vulgaires, et votre âme y a perdu la vie de la grâce. Je voulais vous sauver. Voyez mon cœur percé par le fer de la lance : ce cœur, il a battu pour vous aussi ; il vous a aimés, vous aussi, jusqu’à la mort. Mais, vous m’avez repoussé, vous m’avez haï et persécuté; et, maintenant, c’est moi qui vous rejette ! » — Alors, étendant ses mains qui gardent de glorieuses cicatrices : « Retirez-vous loin de moi, maudits, dans le feu éternel, qui a été préparé à Satan et à ses anges ! » — Les damnés jettent des cris de désespoir; en vain ils essaient de se défendre, de se dérober, ils sont plongés dans l’abîme qui les engloutit ; un ange en scelle l’entrée... c’est fini pour l’éternité !

Le grand drame du Jugement dernier est joué. — Dieu appelle chacun à l’existence pour remplir le rôle qui lui est confié et par là glorifier le Seigneur. L’homme doit librement accomplir sa mission. 'Dieu veut qu’on le serve librement ; il veut que, librement, on s’incline devant sa volonté. Pendant leur séjour sur la terre, il laisse apparemment aux hommes la responsabilité d’eux-mêmes ; il ne les contraint pas à reconnaître, malgré eux, sa souveraineté. Mais, pour chacun, un jour vient, où il est convoqué à rendre compte de la manière dont il a joué son rôle. Un jour vient, enfin, où le Maître et Seigneur appelle l’humanité entière à rendre ses comptes. Et, alors, la vérité éclate dans toute son évidence : « Ego Dominus ! Je suis le Seigneur ! »

LA MISÉRICORDE DE DIEU

La miséricorde de Dieu

Comme nous l’avons vu, le plan de la création se ramène en définitive à ceci : Nous sommes appelés à être des témoignages, des preuves de l’amour de Dieu. Nous devions donc examiner comment ceux qui refusent de se soumettre à Ja souveraineté de Dieu sont damnés éternellement. Il fallait que la crainte et la terreur s’emparent de nous en méditant la rigueur avec laquelle Dieu punit le péché. Alors, une question se posait : Comment l’amour de Dieu peut-il se concilier avec un enfer éternel ? — Nous ne pouvons comprendre l’enfer qu’à la condition de méditer tout ce qui se passe avant qu’un homme ne soit damné. A la porte de l’enfer, on pourrait écrire ces mots : « Mépris de la miséricorde ! » La Sainte Écriture nous dit ( Eccl. , xvi, 12) : « Les châtiments de Dieu se répandent comme sa miséricorde ». Le châtiment est d’autant plus grand que plus grand est l’amour qui a été méprisé.

Si nous voulions nous faire une idée complète de la miséricorde de Dieu, nous devrions d’abord méditer la bonté du Sauveur qui est mort sur la croix pour le pécheur. Nous devrions, en outre, méditer comment Dieu a cherché à préserver l’homme du péché, combien il l’exhorte et l’encourage, comment il lui offre sa grâce pour prévenir la faute. — Nous nous bornerons cependant à esquisser la miséricorde que Dieu témoigne à l’homme après que Je pécheur a commis une faute grave.

Pour comprendre mieux la grandeur de cette miséricorde, rappelons ce que le péché mortel est

devant Dieu. Il est, tout d’abord, une offense commise envers Dieu et un défi jeté à Dieu ; c’est le refus conscient de la soumission à sa souveraineté. Quand on réfléchit dans le calme, on ne peut comprendre qu’un homme ose se révolter contre Dieu. Quelles peines ne se donne-t-on pas pour se gagner la bienveillance d’une personne dont on dépend d’une manière quelconque, par exemple, dans l’attente d’un héritage. On évite avec soin tout ce qui pourrait la mécontenter et l’on s’ingénie à lui procurer quelque satisfaction, à lui témoigner des égards. Qu’on est fier d’avoir quelque crédit auprès des personnages haut placés ! Comme le négociant se montre aimable et gracieux avec ses clients, quelle peine il se donne pour eontenter leurs désirs ! Et cela, parfois, pour gagner quelques centimes !

Notre bonheur, soit pour le temps, soit pour l’éternité, dépend entièrement de Dieu. Tout est entre ses mains. Et nous voyons cependant cette chose incompréhensible, incroyable : le pécheur ne se souciant en rien du bon plaisir de Dieu ! Il agit comme s’il n’importait en rien d’avoir égard à Dieu ! Il sait que Dieu a, sous peine de damnation éternelle, défendu telle ou telle chose, et cette chose, il l’a faite tranquillement, et peut-être même il se fait une gloire de transgresser l’ordre de Dieu, d’avoir ce « courage » ! D’autres traitent Dieu comme une quantité négligeable, et ne se préoccupent nullement de savoir si telle chose est défendue ou non ; ils agissent pleinement à leur gré. Quelle offense et quel outrage fait à Dieu par le péché ! Quel mépris de Dieu !

En même temps, le péché est une noire ingrati-

LA MISÉRICORDE DE DIEU

tude envers Dieu . Lorsqu’on est venu en aide au prochain, dans une grave circonstance, nous avons pu constater que les obligés comprenaient le service rendu : ils témoignaient avec larmes et avec joie leur profonde gratitude envers leurs bienfaiteurs, publiaient leur bonté, leur libéralité, et s’estimaient heureux quand l’occasion se présentait de montrer leur reconnaissance, toujours empressés à rendre service, à faire plaisir.

A Dieu nous devons tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons. Énumérer ses bienfaits serait chose impossible. Loin de se montrer reconnaissant, le pécheur offense son plus grand bienfaiteur. Dieu l’a créé afin qu’il soit un témoignage éternel de son amour. Pour lui, l’Homme-Dieu est mort sur la croix. Et le pécheur n’en a cure, il n’y songe pas, il ne s’en souvient pas. Froidement, il fait ce qu’il sait sévèrement défendu par Dieu. — Peut-être est-il allé plus loin encore, en passant du côté de Satan, — pour entraîner les autres au péché.

Nous avons vu aussi combien la malice d’un péché est horrible aux yeux du Seigneur, à quel point Dieu doit le haïr puisque, pour un seul péché, il a damné ses anges. — Souvenons-nous-en, si nous voulons comprendre la grandeur de sa miséricorde.

Quelle est la conduite de Dieu à l’égard du pécheur ?

1. Dieu tolère et supporte le pécheur avec une inconcevable patience. — Il ne le punit pas aussitôt, comme il l’aurait mérité. Non seulement, il suspend

la sentence, mais il lui offre la possibilité de se relever. Il ne lui laisse pas pour réfléchir un laps de temps déterminé dont il devra profiter afin de se convertir ; non : avec une inlassable patience, il attend pendant des mois, pendant des années, pendant des dizaines d’années, sans cesser de le combler de ses bienfaits. Il ne lui envoie pas pour le punir malheur sur malheur. Peut-être même les choses n’en vont-elles que mieux pour le pécheur ; peut-être, sous le rapport des avantages terrestres, ne souffre-t-il pas d’offenser Dieu. — Cette patience est d’autant plus inconcevable que, souvent, il ne s’agit pas d’un seul péché ; souvent le pécheur accumule péché sur péché. Certains ne se confessent point ; d’autres font une mauvaise confession et communient dans de mauvaises dispositions. Il en est qui font, il est vrai, une bonne confession et promettent de se corriger ; le Sauveur leur pardonne leurs fautes, rentre dans leur cœur pour leur venir en aide ; mais, quelques jours après, ils le chassent de leur cœur par de nouveaux péchés, commettent fautes sur fautes, puis viennent de nouveau se confesser. De nouveau, le Sauveur leur pardonne ; de nouveau, il rentre dans leur cœur, pour se voir, quelques jours ou même quelques heures plus tard, contraint à céder la place à Satan. Et cela se répète encore et encore ! Qui donc se laisserait si longtemps traiter de la sorte ? Et, s’agirait-il d’un fils unique, combien attendraient moins pour déclarer que leur patience est à bout ! — Souvent, les hommes se laissent traiter ainsi, parce qu’ils ne peuvent faire autrement ou ne savent pas comment réagir. Ils sont désarmés.

LA MISÉRICORDE DE DIEU

Mais Dieu a le 'pécheur pleinement en sa puissance. Il peut le punir comme il veut. Il peut le faire mourir et le jeter dans l’enfer. Il ne le fait pas. Avec une inlassable patience, il attend ; il tolère que ces offenses se prolongent des années et des dizaines d’années. Un jour, un vieillard, âgé de quatre-vingt-quinze ans, vint trouver un missionnaire. Depuis quatre-vingts ans il ne s’était pas approché des sacrements. Il avait été soldat, il avait pris part à de nombreuses campagnes, et Dieu ne l’avait pas laissé tomber : Dieu l’avait épargné, préservé de la mort et tiré de tous les dangers.

Par sa conduite envers le traître Judas, le Sauveur nous montre jusqu’à quel point Dieu pousse la patience. Il avait choisi Judas, pour faire de lui un apôtre ; Judas devait devenir un saint, un grand saint ; mais il se laissa gagner par l’amour de l’argent et, ainsi, il fut d’abord un voleur, puis un traître. Lorsqu’il abandonna le Sauveur, il voulut encore faire de sa trahison « une affaire » et il vendit son Maître pour trente misérables deniers. Il osa même, en signe d’amitié, donner à Jésus un baiser, signe par lequel il le livrait à ses ennemis. Le Sauveur n’ignorait rien des dispositions de Judas. Il lui donne à entendre et il lui montre bien qu’il sait tout ce qui se trame. Mais il le supporte, il ne le punit pas ; il attend si peut-être Judas se convertira. Et, lorsque Judas lui donne ce baiser de traître, il l’accepte et se contente de lui dire : « Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ? » Il l’appelle encore son ami ! Qui donc d’entre nous ne serait heureux d’entendre de la bouche du Sauveur une

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parole si affectueuse ! Et cette parole, le Sauveur la dit au traître, au moment même où le traître le livre à ses ennemis ! Même, en ce moment, il ne le châtie pas encore ! Il veut, dans la mesure où cela dépend de lui, rester encore un ami. Il fait une dernière tentative pour le sauver.

Et, cependant, la miséricorde de Dieu n’est pas encore épuisée. Non seulement Dieu attend et supporte le pécheur avec une inconcevable patience, mais il va plus loin.

2. Il appelle et cherche le pécheur. — Lorsqu’un homme a été offensé, il s’attend à ce que l’offenseur vienne lui présenter ses excuses. Si un subordonné offense son supérieur, peut-être le chef de l’État, on ne saurait penser que l’offensé fasse personnellement les avances, pour toucher le coupable, le ramener à l’ordre et à la bonne entente et lui offrir son amitié. Quel est le puissant personnage qui consentirait à s’abaisser ainsi ? Dieu le fait. Bien qu’il soit l’offensé, malgré l’infinie distance qui le sépare du pécheur, il cherche par tous les moyens possibles à le ramener à lui.

Le Sauveur nous l’enseigne par la parabole du figuier stérile. Le maître veut le faire abattre, parce que, depuis des années, il n’a donné aucun fruit. Mais le jardinier intervient : « Laissez-le encore un an, afin que je laboure au pied, et que j’y mette du fumier, afin de voir si, après cela, il portera du fruit. » Ici, le figuier représente le pécheur dont le Sauveur prend soin, pour que, peutêtre, il se convertisse.

Cette sollicitude de Dieu pour le pécheur se montre d’une façon plus touchante encore, dans

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la parabole de la brebis perdue. Le berger laisse là les quatre-vingt-dix-neuf autres brebis de son troupeau pour s’en aller après celle qui s’est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve. Comment imaginer Dieu s’empressant à la recherche du pécheur ! Ne dirait-on pas que Dieu a réellement perdu quelque chose, si le pécheur se perd, et qu’il semble ne pas pouvoir s’en passer ? Et nous savons cependant que Dieu n’a rien à perdre ni à gagner de la part des hommes ! Mais, dans son amour infini, il a pitié du coupable qui est en danger de se perdre pour l’éternité. Il ne songe pas à ce que le pécheur a fait : il ne voit que le malheur qui le menace, il voudrait l’en préserver. — Et, si le pécheur refuse sa grâce, il ne s’en indigne point. Il renouvelle ses tentatives pour le sauver. Il lui envoie de nouvelles grâces, il multiplie les avertissements jusqu’à ce que le pécheur se convertisse, et, un jour enfin, le pécheur vient se confesser. « Cela, dit-il, ne peut durer plus longtemps ! Je n’ai aucun repos, ni jour, ni nuit. Il faut que je me réconcilie avec le Seigneur ! »

Pour encourager le pécheur, le Sauveur recourt aux plus belles paraboles. Les plus touchantes — celles de la brebis perdue, du bon pasteur, de l’enfant prodigue — n’ont pas d’autre but. Le Sauveur répète qu’il n’est point venu pour les justes, mais pour les pécheurs. Au pécheur qui veut se convertir il n’impose pas de dures conditions, de rigoureuses pénitences : il ne lui demande qu’une chose, qu’il doit lui demander, la fuite du péché. Afin de faciliter au pécheur son retour, il le traite avec amour et bonté.

Nous en avons le plus admirable exemple dans l’histoire de la femme adultère. — Une femme avait été surprise et reconnue coupable d’adultère ; d’après la loi, elle devait être lapidée. Les ennemis du Sauveur croyaient avoir là une bonne occasion de le mettre en contradiction avec la loi. Ils connaissaient sa bonté pour les pécheurs et ils se disaient : « Il ne se résoudra pas à confirmer cette sentence de la Loi ! » Ils conduisirent la femme en sa présence au temple : « Maître, dirent-ils, Moïse nous a ordonné dans la Loi de lapider les adultères. Quel est donc sur cela votre sentiment ?... » Mais Jésus, se baissant, écrivait avec son doigt sur la terre. Nous ne savons pas ce que le Sauveur voulait dire. Ecrivait-il les péchés des accusateurs ? Indiquait-il qu’il ne voulait point avoir affaire avec son interlocuteur et, dirions-nous maintenant, qu’il lui tournait le dos ? Nous l’ignorons. Mais ses ennemis insistèrent ; ils continuaient à l’interroger. Il se leva, les fixa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Puis, se baissant de nouveau, il continua à écrire sur la terre. Ses ennemis se retirèrent l’un après l’autre. Alors Jésus se relevant dît à la femme : « Femme, où sont vos accusateurs ? Personne ne vous a-t-il condamnée ? » Elle lui dit : « Non, Seigneur. » Jésus lui répondit : « Je ne vous condamnerai pas non plus. Allez-vous-en et à l’avenir ne péchez plus ! » — Quelle bonté ! Il ne dit pas aux juifs qu’ils devaient lui épargner la présence de cette pécheresse ; il ne traite point l’adultère avec mépris ; il ne lui met point sous les yeux la honte de son péché. Il voit qu’elle est tombée par fai-

LA MISÉRICORDE DE DIEU

blesse, et il cherche à la sauver. Avec quelle sagesse il se tire lui-même du piège tendu par ses ennemis ! Il ne leur laisse aucune prise sur lui. Et, alors, c’est la douce exhortation : « Allez-vous-en et, à l’avenir, ne péchez plus ! »

Enfin, et sur sa recommandation, l’Église s’emploie sans cesse à la conversion des pécheurs. Pour eux elle prie, elle fait pénitence, elle travaille. Si tant de charité de la part de Dieu demeure inutile, il recourt aux derniers moyens : il menace, il inspire la crainte. Voilà pourquoi il tient à ses ennemis un discours menaçant, comme une dernière tentative faite pour les ramener à la raison. Et, lorsque la sentence est enfin prononcée, et lorsqu’il permet que le coupable meure soudain dans le péché, peutêtre reconnaîtrons-nous dans l’éternité que c’était là encore une preuve de sa miséricorde. Il a frappé ainsi ceux dont il prévoyait que, même s’il prolongeait leur vie, ils ne se convertiraient point et mériteraient un châtiment plus terrible encore. Ce serait, en même temps, un avertissement donné à d’autres en vue de leur conversion.

Mais nous savons aussi combien le Sauveur souffrait lorsqu’il devait punir. Il a pleuré sur Jérusalem et il a dit : « Jérusalem ! Jérusalem ! si tu reconnaissais du moins en ce jour ce qui peut te procurer la paix. Mais cela est caché à tes yeux !... Combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants autour de moi, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! Mais tu ne l’as pas voulu ! » Au pécheur il peut aussi dire : « J’ai tout fait pour te sauver, mais tu ne l’as pas voulu ! »

3. Dieu accueille avec le plus grand amour le pécheur qui revient à lui . — D’abord, il ne rejette aucun pécheur revenant à lui. Ses péchés fussentils plus nombreux encore et plus horribles, le pécheur eût-il perdu d’autres âmes et causé un mal effrayant : « Je ne jetterai point dehors celui qui vient à moi », dit le Sauveur (Jean, vi, 37). « Si tes péchés sont rouges comme l’écarlate, tu redeviendras blanc comme neige. » Avec quelle douceur il a accueilli la pécheresse, dont l’inconduite était connue de tous ! Il la défend contre le pharisien et il la renvoie avec ces mots : « Tes péchés te sont pardonnés, va en paix ! »

Dans la parabole de la brebis perdue, il nous montre quel accueil attend le pécheur. Que fait le pasteur lorsqu’il retrouve la brebis égarée ! Est-ce qu’il la frappe, la punit pour témoigner son mécontentement de ce qu’elle s’est fait chercher si longtemps ? Au contraire, il a pitié de la pauvre bête et, pour lui épargner la fatigue du retour, il la porte sur ses épaules jusqu’au bercail. — Autre exemple plus touchant encore dans la parabole de l’enfant prodigue. Un jour, le père aperçoit au loin quelqu’un qui s’approche ; son aspect est celui d’un malheureux, rendu méconnaissable par le vice et les privations ; vêtu de haillons, il n’a même point de chaussures. Personne n’aurait pensé voir le fils d’un riche personnage. Mais les yeux du père le reconnaissent aussitôt. Le père sent-il la rougeur de la colère lui monter au visage, parce que son fils ose se présenter à lui de la sorte ? Se rappelle-t-il sur quel ton ce fils a réclamé sa part d’héritage, de quelle manière il est parti, comme si rien n’était

LA MISÉRICORDE DE DIEU

assez bon pour lui dans la maison paternelle ? comment il a dissipé son héritage dans une vie criminelle ? Se dit-il que ce fils revient parce que l’extrême misère l’y contraint ? Rien de pareil : une seule pensée l’absorbe tout entier : « Mon fils est revenu ! » Il n’attend pas que le coupable implore son pardon ; il ne se demande pas à quelles conditions il consentira à l’accueillir. Il se hâte au-devant de lui : et, comme son fils veut se prosterner à ses genoux, il le relève, le serre dans ses bras et, sur le front du repenti, un baiser paternel scelle la réconciliation. — Ainsi Dieu accueille quiconque revient à lui sincèrement repentant.

La miséricorde de Dieu se montre encore en ce qu’elle accorde au pécheur repentant la rémission totale de sa dette . Nous voyons là une chose qui va d’elle-même. Mais, afin de nous montrer ce que cela signifie, le Sauveur emploie une parabole. Un débiteur devait à son maître 10.000 talents, environ 40 millions de francs, — somme énorme. Comme il était dans l’impossibilité de s’acquitter, le maître, sur sa demande, lui remet' la dette. Un péché mortel crée une dette autrement lourde. La somme de dix mille talents, quelques-uns arriveraient peutêtre à la payer. Mais aucun homme ne peut, par ses propres ressources, acquitter la dette contractée par un seul péché mortel. Si Dieu remet au pécheur cette dette, c’est uniquement à cause des satisfactions que son Fils mourant sur la croix lui a offertes. Pour la rémission de chaque péché, il faut, pour ainsi dire, que le sang du Fils de Dieu serve de rançon. — Quelle n’est pas la bonté de Dieu ! De même que l’enfant prodigue n’est point reçu par son père

en qualité de mercenaire, mais est rétabli dans tous ses droits de fils, de même, dans sa conversion, le pécheur retrouve sa place parmi les enfants de Dieu. Bien plus, tous les mérites qu’il avait acquis auparavant et que le péché lui avait fait perdre, lui sont rendus. Il n’a pas besoin de recommencer à nouveau. Tout est pardonné et oublié.

Dieu ne garde pas non plus rancune. Quel que soit le passé, tout ira bien, si la conversion est sincère. Trois fois Pierre avait honteusement renié le Sauveur, et Pierre est devenu le premier Pape. Paul, Augustin avaient grièvement péché, et ils sont devenus de grands saints !

Il y a davantage encore, — une chose inconcevable ! Quand les hommes ont à pardonner, il leur en coûte grandement, il leur faut lutter durement contre eux-mêmes. On les entend parfois répéter : « C’est bien, je veux pardonner, mais je ne puis oublier ! » — Dieu pense-t-il de même ? Lui en coûte-t-il d’accorder le pardon à un pécheur ? Loin de là, c’est une joie pour lui. Le père du prodigue apprend à tous avec joie que son fils est revenu. De même le pasteur se fait une joie d’informer amis et connaissances que la brebis perdue a été retrouvée. Et alors le Sauveur ajoute cette parole presque incompréhensible ; « Je vous le dis : dans le ciel, la joie sera plus grande pour un seul pécheur converti que pour quatre-vingt-dix-neuf justes. » Comment se peut-il que Dieu ait plus de joie pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatrevingt-dix-neuf justes ? En ce converti il peut, mieux que dans les quatre-vingt-dix-neuf justes, manifester son amour infini : c’est lui-même qui

LA MISÉRICORDE DE DIEU 195

expie la faute, qui acquitte la dette contractée par le pécheur ; il le reçoit comme son enfant, comme l’héritier du ciel. Et notre grand Dieu est dans l’allégresse parce qu’il peut de cette manière inconcevable, incompréhensible, prouver mieux son amour !

O mon Dieu, comme vous nous aimez ! Jusqu’à quel point votre amour pour nous vous aveugle, vous rend, pour ainsi dire, insensé, puisque vous nous traitez comme si vous ne pouviez être heureux sans nous. Vous qui êtes Dieu et un Dieu offensé, "vous prenez sur vous le châtiment que nous avons mérité, vous expiez pour nous sur la croix et, pour nous sauver, vous faites tout. Vous supportez avec une indicible patience le pécheur qui vous outrage avec insolence. Vous l’appelez à vous, vous allez à sa recherche et, lorsqu’il revient, vous l’accueillez avec l’amour le plus grand, vous lui remettez sa dette que vous avez payée pour lui sur la croix, vous lui ouvrez de nouveau votre ciel ! Et, alors, vous vous réjouissez parce que vous pouvez, par cette incompréhensible manière, manifester votre amour. En vérité, votre miséricorde dépasse toutes vos œuvres (Ps. clxiv, 9). « C’est surtout en épargnant le pécheur et en ayant pitié de lui que vous montrez votre toute-puissance. » (Prière de l’Église.) « Bénis le Seigneur, ô mon âme, et n’oublie jamais ses bienfaits ; il a guéri toutes tes langueurs ; c’est lui qui a racheté ta vie de la mort ; il te couronne de miséricorde et de grâce. — C’est le Seigneur qui fait miséricorde; — il est plein de tendresse et de douceur ; il est lent à punir et prodigue de miséri-

corde. Il n’est pas irrité pour toujours ; ses ressentiments ne sont point éternels. Il ne nous a pas traités selon nos offenses, il ne nous a pas punis selon nos iniquités. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa miséricorde s’élève et s’affermit sur ceux qui le craignent. Autant le couchant est éloigné de l’aurore, autant il a éloigné de nous nos iniquités. Comme un père s’attendrit sur ses enfants, ainsi, le Seigneur a pitié de ceux qui le craignent. Il connaît notre argile, il sait que nous ne sommes que poussière. Mais la miséricorde du Seigfieur est éternellement sur ceux qui le craignent. » (Ps. Cil.)

Sur la porte d’entrée d’un antique monastère, on pouvait lire ces lignes : « C’est avec peine que Dieu se détache de l’homme, car il a donné pour lui son sang et sa vie. Dieu ne rejette personne si de luimême l’homme ne se perd pas ! »

De même qu’une mère ne peut laisser son enfant, Dieu ne peut abandonner l’homme. Le cœur d’une mère s’attache tout particulièrement à l’enfant dont elle a eu à souffrir beaucoup. C’est pourquoi Dieu s’attache à l’homme « pour lequel il a donné son sang et sa vie ». Il ne rejette personne. Un jour un homme, — un voleur et un meurtrier, — fut enfin arrêté, condamné à mort et conduit au supplice. Par bonheur pour lui, l’exécution devait se faire à la même heure et au même lieu où le Sauveur allait être crucifié. Son supplice se trouvant être le même, le malfaiteur fut attaché à la croix à côté de Jésus. Par les blasphèmes vociférés autour de lui, il comprit que Jésus s’était donné pour le Messie. Il retrouve la foi de son enfance, la grâce

LA MISÉRICORDE DE DIEU

opère en lui son œuvre, et il fait cette timide prière : « Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez dans votre royaume ! » Si nous avions été près de lui, nous lui aurions peut-être crié de se tenir tranquille et de ne point importuner le Sauveur dans ses souffrances. Nous aurions engagé le Sauveur à ne point se soucier de ce criminel. Le Sauveur nous aurait répondu : « Et moi, je veux avoir pritié de lui ! » — Quoi donc ? Avoir pitié de lui ? Il a bien souvent mérité la mort et l’enfer. Il faut pourtant qu’il soit puni pour ses crimes. » — « Ce n’est point nécessaire, j’expie pour lui !» — Et que voulez-vous donc faire de ce voleur, de cet assassin ? » — « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ! » — L’éternité ne nous suffira pas pour comprendre tout ce qu’il y a de consolation et de bonté dans cette parole ! Qui d’entre nous tendrait la main à cet homme ? Qui le recevrait dans sa maison ? Chacun refuserait pareille compagnie. Et Dieu l’accueille dans son ciel, pour l’éternité ! Peutil pousser plus loin sa bonté et sa miséricorde ? En vérité, Dieu ne rejette personne ! Lorsqu’un homme se perd, la faute n’en est jamais à Dieu, mais au pécheur, qui n’a pas voulu. Dieu n’impose jamais la contrainte : il nous laisse à notre libre arbitre et n’y touche pas. « Celui qui t’a créé sans toi, ne te sauvera pas sans toi ! », dit saint Augustin. C’est par la libre décision de sa volonté que l’homme doit faire son salut. Jusqu’au dernier moment, Dieu est prêt à pardonner. Si le pécheur n’accueille pas la grâce, s’il repousse la main paternelle de Dieu, s’il meurt dans la révolte contre Dieu, il se perd par sa propre faute. — Prions enfin d’obtenir de ne

point nous perdre, pour qu’il nous soit donné d’attester dans l’éternité combien le Seigneur est bon et miséricordieux.

L’appel du Roi1

Revenons brièvement sur les méditations de cette première Partie.

J’ai été créé pour glorifier Dieu ici-bas par le sacrifice du don de moi-même. Tel est le but, le devoir essentiel de ma vie. C’est la seule raison de mon existence. C’est mon devoir le plus important, le plus pressant, et je ne puis m’y soustraire. Si je remplis ce devoir, Dieu fera de moi, pour l’éternité, un témoignage, une preuve de son amour. — Tout ce qui est terrestre n’a quelque valeur que dans la mesure où cela m’aide à atteindre ce but ; ce doit être pour moi un moyen, mais jamais une fin. En tout ce que je fais, dans ma conduite entière, je dois me demander : « Qu’est-ce que Dieu veut de moi ? », et non pas : « Que voudrais-je ? »

Si je refuse d’accomplir l’ordre de Dieu, pour agir selon mon plaisir, je commets un péché. Le péché est donc le refus du sacrifice par le don de

1. Sur le rôle et l'importance de cette méditation dans la structure des Exercices , voir notre article publié dans la Zeitschrift für Aszese und Mystih (1933, pp. 46 et suiv.). Voir également notre opuscule Le Christ-Roi (Verlag des Johannesbundes. Leutesdorf a. RL. 8-10 mille). L’article de la Zeitschrift est intitulé : « La contemplation de regno Christi est-elle un appel à l’apo stolat ? »

l’appel du roi

moi-même. Alors, je ne remplis pas le but en vue duquel j’ai été créé; et comme ce but est le seul pour lequel Dieu pouvait créer, je ne puis, en quittant la vie, être un témoignage de la bonté de Dieu : je ne puis plus glorifier que sa justice. J’ai vu comment Dieu punit le péché par un châtiment éternel. — Ces considérations ont dû confirmer en moi la résolution de me soumettre, de me donner à Dieu sans condition et complètement, comme c’est déjà pour moi un inéluctable devoir.

J’ai vu aussi que le Sauveur à qui je dois de ne pas être perdu sans ressource, et de pouvoir encore arriver au but et qui, pour moi, pour mes péchés, est mort sur la croix, m’a mérité le pardon et la grâce. Profondément touché de tant d’amour et de bonté, de tout ce qu’il a fait et souffert pour moi, je me suis demandé ce qu’en retour j’avais fait pour lui, ce que je veux désormais faire pour lui.

Une double conclusion est donc le résultat des méditations faites jusqu’ici : Je veux me donner, m’abandonner à Dieu et témoigner ma reconnaissance au Sauveur. Mais je ne sais pas encore comment le faire pratiquement. La contemplation de 1’ « Appel du Roi » me l’apprendra.

Parce que les choses terrestres et sensibles font sur nous, bien plus que les choses spirituelles et surnaturelles, une profonde et vive impression, saint Ignace nous propose d’abord une comparaison. Il fait en cela comme le Sauveur, lorsque, pour amener la foule à comprendre ses enseignements, il recourait aux paraboles. Cette comparaison doit

éveiller en nous les dispositions en rapport avec le but de la contemplation proposée.

Elle est tout à fait dans l’esprit du temps où vivait saint Ignace. Le saint la rattache avant tout à trois idées. — A cette époque, la chevalerie était en grand honneur, et Ignace restait un vrai chevalier jusqu’au fond de l’âme. Le chevalier représentait le type idéal de l’homme libre, noble, distingué. Être chevalier, cela voulait dire se signaler par les qualités du corps et de l’esprit ; chevalerie, cela signifiait enthousiasme pour tout ce qui est grand et noble, bravoure intrépide, endurance dans les fatigues et les privations. Les livres de chevalerie racontaient les exploits des héros et les jeunes chevaliers s’inspiraient de ces exemples et souhaitaient que l’occasion leur fût donnée de se distinguer à leur tour. C’était surtout à la cour d’un roi puissant qu’un tel espoir pouvait trouver sa réalisation ; et les chevaliers se rendaient à la cour, se mettaient au service du prince et s’exerçaient dans des tournois. Plus le roi était puissant et glorieux, plus on le servait avec amour.

A cette époque, l’idée d’ « empereur » était une idée très répandue, l’idée d’un empire chrétien ayant à sa tête un empereur et le Pape. Cet empereur serait, comme le Pape, élu par Dieu, et le monde entier lui serait soumis. Telle était la théorie.

Mais l’idée reposait sur la réalité : il y avait le danger turc. La Terre Sainte, Constantinople étaient entre les mains des Turcs ; ils avaient pénétré en Espagne ; leurs cruautés allaient se multipliant : ils traînaient en captivité ou massacraient les

l’appel du roi

habitants des pays conquis, livraient les villes au pillage, ravageaient les contrées. L’Europe entière tremblait devant eux. Voir la puissance des Turcs brisée, la Terre Sainte reconquise, — tel était le désir le plus ardent de tous, le souhait partout manifesté.

Et telles sont aussi les pensées que saint Ignace suppose ici. Songeons à ce que pouvaient être les idées, les plans et les vœux d’un jeune chevalier de cette époque, dont le cœur brûlait du désir de se signaler par quelque exploit, cherchant autour de lui le roi le plus grand, pour se mettre à son service. Il voit avec un profond dégoût les cruautés commises par les Turcs et, en son âme de chrétien, il souffre de savoir que la Terre Sainte est en leur pouvoir. Qu’un roi se présente ; il est l’élu de Dieu ; tous les autres princes lui sont soumis ; et il appelle ses sujets à une croisade contre les Turcs. Il se mettra lui-même à la tête des troupes, il partagera avec elles les fatigues et les privations des expéditions. Ceux qui le suivent devront être contents de voir qu’il n’est pas mieux traité qu’ils ne le sont. A la fin de la campagne, tous auront une part égale du butin.

Demandons-nous maintenant ce qu’un jeune chevalier répondrait à l’appel d’un roi si magnanime, si digne d’être aimé. Sans l’ombre d’une hésitation, il accueillerait avec des transports de joie l’heureuse nouvelle ; non seulement il se déclarerait tout piêt, mais il réclamerait comme une très grande faveur l’autorisation de prendre part à l’expédition. On voit, par les paroles mêmes de saint Ignace, que son cœur se révolte à la seule

pensée qu’un chevalier pût agit autrement; on sent quel serait son mépris pour ce malheureux !

Saint Ignace, on le voit, recourt à une comparaison : il nous y présente une simple possibilité. Mais, au fond, il nous met en face d’une véritable réalité.

Voici devant nous un chef, le Chef idéal par excellence : le Sauveur ! C’est un Roi. A la question posée par Pilate, il a dit : « Oui, je suis Roi » (Jean, xviii, 37). Mais il n’est pas l’un quelconque des rois de la terre : ces rois sont ses sujets aussi bien que les autres hommes. Il est le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs. « Son règne ne finira jamais ». Il est le Roi de gloire ; mieux encore... il est Dieu. En lui réside la plénitude de la divinité. Il peut dire : « Mon Père et moi, nous sommes un ». « Avant qu’ Abraham ne fût, je suis (Jean, viii, 58). « Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre » (Matth., xxviii, 18). Mais sa gloire, il n’en fait pas montre. Il la voile afin que nous ayons confiance en lui. Il veut être comme l’un d’entre nous. Il est tout amour et bonté. Dès qu’il se montre, la foule accourt autour de lui, s’attache à lui des jours entiers, oublie toute nourriture, afin d’écouter sa parole. Quelle n’est pas sa sagesse ! Ses enseignements sont si nobles, si élevés, qu’il n’est pas une seule doctrine morale qui n’y soit renfermée, pas une seule qui lui soit comparable. En elle, rien de contraire à la dignité de l’homme, à la raison, aucune contradiction. Tous les problèmes de la vie y trouvent leur solution . — En vain, les ennemis du Sauveur cherchent à l’embarrasser par des questions captieuses ; il répond avec une merveil-

l'appel du roi

leuse sagesse, et honteux, ils sont réduits au silence. Sa volonté est toute-puissante. S’agit-il de commander à la tempête, aux flots, aux poissons, à la maladie, à la mort, au démon, sa volonté s’accomplit aussitôt. Rien ne lui est impossible. — Il est sans reproche, il peut dire à ses ennemis : « Qui de vous m’accusera de péché ?» — Judas lui-même n’a jamais découvert un reproche à lui faire. Et pourtant les ennemis de Jésus ont le regard perçant.

Y eut-il jamais un Chef salué avec une telle allégresse par tous ses sujets, prêts à lui consacrer leur amour, leur confiance, leur travail, leurs biens etleur vie ! Dans tous les temps, d’innombrables multitudes d’hommes se sont rangées sous ses ordres et ont sollicité la faveur de pouvoir travailler, combattre, souffrir, mourir pour lui. Des milliers et des milliers d’hommes ont préféré se soumettre aux plus cruelles tortures et au martyre, plutôt que de lui être infidèles. Des centaines de millions d’hômmes ont cru à ses paroles avec une foi inébranlable, fondé sur ses promesses leurs espérances, consciencieusement obéi à ses préceptes, et, aux heures les plus graves de la vie, où toute consolation terrestre fait défaut, trouvé le repos et la paix, la force et l’assurance en lui, leur Sauveur crucifié. Et au cours des siècles, est-il quelqu’un qui, à l’heure de la mort, se soit repenti de l’avoir fidèlement servi ? Personne.

Pendant dix-neuf siècles le Christ a exercé son autorité sur les hommes et son influence reste toujours la même : « Christus heri et hodie , ipse et in sæcula ( Hebr ., xm, 8). Le Christ est le même, hier, et aujourd’hui et dans toute l’éternité. » Il

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

agit sans connaître ni interruption ni faiblesse, malgré l’hostilité, la haine, le mépris, les railleries, que le monde n’épargne ni à lui, ni à ses fidèles.

Toute grandeur terrestre, qu’est-elle donc devant lui qui dépasse tout de la grandeur de Dieu ? Toute gloire terrestre s’éclipse devant lui, comme les étoiles devant le soleil.

Les méditations précédentes nous ont appris à connaître ce Sauveur. Nous avons vu que c’est à lui que nous devons de n’être point perdus pour l’éternité. Nous nous sommes demandé ce que nous voulons faire pour lui, afin de lui témoigner notre reconnaissance, de répondre à son amour et à sa bonté. Et maintenant il se présente à nous et nous exprime son désir. — Il va de soi que je répondrai à ce désir !

Que demande le Sauveur ? — Satan avait réussi à contrarier les desseins de Dieu sur l’homme. Il avait amené nos premiers parents à refuser à Dieu le sacrifice de la soumission à sa volonté. Le péché avait eu des conséquences redoutables. Presque partout, la connaissance de Dieu s’était obscurcie. Au lieu de lui offrir la glorification, la terre répondait à son Créateur par des offenses. Loin d’être le royaume de Dieu, elle devenait le royaume de Satan. Au lieu de se donner à Dieu, les hommes se donnaient au péché, a.u monde, à Satan. Pour la plupart, ils étaient exposés au danger d’être réduits à glorifier, non plus l’amour et la bonté de Dieu, mais sa justice. L’humanité était sur la voie de l’enfer éternel.

Dans son miséricordieux amour, Dieu résolut de

l'appel du roi

sauver les hommes. Il leur enverrait son Fils. Tout d’abord il expierait les péchés sur la croix, afin de mériter à tous le pardon. En outre, il serait pour les hommes le maître et le guide . Par sa parole

ET PAR SON EXEMPLE, IL LEUR MONTRERAIT COM- MENT ILS DEVAIENT PRATIQUER LE DON DEUX-

memes a dieu, afin d'être , dans l'éternité , des témoignages de l'amour de Dieu . Le plan originel de la Création — la Royauté de Dieu — sera merveilleusement réalisé par le Sauveur dans le nouvel ordre de la grâce.

C’est ainsi que le Sauveur se présente à tous les hommes et à chacun d’eux en particulier, et les appelle à le suivre. Il veut nous délivrer d’une captivité, d’une servitude bien plus dure que la domination des Turcs ; la servitude de Satan, la perte éternelle. Il veut nous conduire à la victoire sur nos ennemis, au bonheur éternel. Il nous invite à nous joindre à lui : c’est à une croisade qu’il nous appelle, à la lutte contre tout ce qui menace de nous entraîner à déserter Dieu , à lui refuser notre soumission à sa sainte volonté ; à la lutte contre le monde, contre la triple concupiscence, contre les passions. Nous sommes certains de vaincre, si nous -voulons faire notre devoir. Rien sans lutte ; mais la victoire est assurée, si nous suivons notre Chef ; pas d’échec possible. Le bonheur éternel sera notre récompense. Le Chef marchera à notre tête. Par amour pour nous, afin de nous inspirer le courage et de nous venir en aide, il partagera tout avec nous, il prendra même sur lui la plus grande part des fatigues et des travaux, et son exemple et sa grâce

viendront à notre secours. C’est ainsi qu’il veut établir le grand royaume de Dieu, dont l’unique mission est la glorification de Dieu.

Notre réponse peut-elle être douteuse ? — Nous avons été créés pour glorifier Dieu. C’est ici-bas notre devoir le plus pressant, notre unique devoir, et en même temps notre bonheur éternel est attaché à l’accomplissement de ce devoir. Il nous suffit de jeter les yeux sur les hommes qui ne suivent pas le Christ, sur l’enfer et ses terreurs, pour reconnaître le danger qui nous menace, si nous refusons de nous joindre au Sauveur. Déjà, nous avons résolu de nous donner entièrement à Dieu. Et maintenant voici devant nous le guide que Dieu luimême nous a envoyé spécialement pour nous montrer comment réaliser notre résolution. On ne peut pas imaginer un guide plus grand, plus aimable. En le suivant, nous ne pouvons nous perdre ; et, sans lui, il n’est pas de salut. Pas d’autre guide pour nous mener à notre but. Il est, en outre, tout amour, toute bonté : il ne veut que notre bonheur. Il a scellé son amour du sang de son Cœur. En terminant la méditation sur le péché, nous nous sommes déjà demandé comment nous pourrions lui témoigner notre reconnaissance. Et le voici qui vient à nous et nous invite à le suivre. Combien souvent et avec quel enthousiasme des chefs d’armée n’ontils pas été suivis ! Il fallait endurer les fatigues, les privations, s’exposer aux blessures, à la mort, et quelle était la récompense ? — Le Sauveur ne veut pas d’une grandeur et d’une puissance acquises à nos dépens. Il veut nous conduire à notre bonheur. Dans ce combat, aussi longtemps que nous restons

l’appel du roi

à côté de lui, les ennemis ne peuvent nous nuire. Nous ne pouvons pas être vaincus. Et à la fin, c’est une gloire éternelle qui nous attend. Notre Chef est le Roi éternel. Un jour, il récompensera tout ce que nous aurons fait pour lui par une éternelle béatitude.

Pourrions-nous hésiter un seul instant à nous joindre à lui avec joie ? Saint Ignace le dit avec raison : « Tout homme qui a du jugement et de la raison s’offrira généreusement à toutes les fatigues et à tous les travaux. » Telle doit être la réponse de tout chrétien. Il doit être décidé à combattre la triple concupiscence, les passions, chaque fois qu’elles chercheraient à le faire agir contre la volonté de Dieu.

Mais il en est qui ne se contentent pas de cette réponse. Il est des caractères nobles, courageux, résolus, qui recherchent toujours ce qu’il y a de plus élevé, de plus généreux ; qui brûlent de se signaler par des exploits. Ils ont compris qu’ils n’ont été créés que pour glorifier Dieu par le sacrifice du don entier d’eux-mêmes, que telle est pour eux, sur cette terre, l’affaire la plus importante. Dominés par la grandeur et la souveraine majesté de Dieu, non seulement ils veulent se donner à lui autant qu’il le demande, mais ils cherchent ce qu’ils pourraient faire pour le glorifier davantage encore. — Lors donc que le Sauveur se présente comme un guide envoyé par Dieu, ils sont fermement résolus à se dévouer tout entiers à ce Chef glorieux et à sa noble cause, à se signaler à son service par le don d’eux-mêmes, aussi fidèle, aussi parfait que possible. Leur vie entière sera l’union

intime avec le Fils de Dieu, dans le travail, la lutte et la victoire.

Dans le combat auquel il les appelle, ils ne se borneront point à repousser les attaques de l’ennemi : ils passeront à V attaque contre tout ce qui pourrait empêcher ou compromettre le don absolu d’euxmêmes à Dieu. Pour honorer davantage Dieu et plaire mieux encore à leur glorieux Chef, ils se déclarent prêts à rester dans la plus étroite union avec lui et à suivre son exemple en attaquant la sensualité, l’amour de la chair et du monde. Ils veulent lui offrir le sacrifice plus méritoire et plus difficile du don d’eux-mêmes.

Voilà une belle et importante résolution qui s’étend à la vie entière de l’homme, aux pensées, aux actes. C’est pourquoi saint Ignace veut que cette offrande se fasse aussi solennellement que possible. Mais rappelons-nous que cette complète donation de soi-même ne doit pas être une vaine formule, une belle et éloquente phrase, et qu’il s’agit ici d’une résolution qui doit se traduire par les actes.

Sans doute saint Ignace songeait alors aux solennités célébrées à la cour des rois, lors de l’admission d’un nouveau membre dans l’Ordre des Chevaliers. Tous les grands, tous les dignitaires du royaume étaient là. Le roi, accompagné de la reine, des princes et princesses, faisait son entrée solennelle et prenait place sur son trône. Alors, le récipiendaire s’avançait, s’agenouillait devant le roi qui le frappait légèrement de l’épée et l’armait ainsi Chevalier.

l'appel du roi

C’est ainsi que nous devons nous présenter à la Cour céleste. Dieu, dans son infinie majesté, est assis sur son trône éternel. Près de lui se tient la Reine du ciel, la Mère de Dieu. Voici les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges. Autour du trône des légions d’anges. Je m’avance, je m’agenouille respectueusement et je dis :

« Roi éternel et souverain Seigneur de toutes « choses, en votre présence, en présence de votre « glorieuse Mère et de toute la cour céleste, je « m’agenouille pour vous offrir, avec votre grâce « et votre secours, le sacrifice du don de moi-même. & Je proteste que je désire, que je veux — et que « c’est de ma part une détermination bien réflé- « chie et arrêtée, pourvu que ce soit pour votre « plus grand service et pour votre plus grande « gloire, vous imiter, vous, mon divin Chef et Guide, « dans le combat contre tout ce qui pourrait empê- « cher ou amoindrir l’entière donation de moi- « même à Dieu ; et c’est pourquoi je suis prêt, à « votre exemple et en étroite union avec vous, « à supporter tout ce que vous avez supporté vous- « même par amour pour moi, pauvreté, opprobres, « injures, si Votre Sainte Majesté daigne me choi- « sir et m’admettre à cet état de vie. »

DEUXIEME SECTION

L’importance et la leçon de la vie terrestre de Jésus

Avant de commencer à contempler la Vie du Sauveur en détail, nous devons chercher à nous rendre compte de son importance et des leçons qu’elle nous donne.

Réparer la désobéissance de nos premiers parents, telle était la principale mission du Christ. Il devait donc être obéissant jusqu’à la mort sur la croix. Mais, par cette mort sur la croix, il n’expierait pas seulement le péché d’Adam et les péchés de tous les hommes ; sa vie entière serait l’expression de l’absolue soumission à la volonté du Père. Ainsi, au cours de sa vie entière, il expiait déjà tous les péchés de tout genre, et cette expiation était en rapport avec la nature particulière de chacun de ces péchés. En même temps, il nous offrait en sa vie le plus magnifique modèle à imiter, dans la manière de pratiquer le don de nous-mêmes à Dieu : Il nous suffirait de le regarder pour trouver en toutes circonstances lumière, courage, force et consolation. Enfin, par son obéissance, il nous mérita d’innombrables grâces, qui nous aident à suivre son exemple. — Expiation, exemple, grâce, triple but de la vie entière du Sauveur. Dans sa

DEUXIÈME SECTION

vie publique, il y ajoutera ses enseignements et ses miracles.

Nous comprenons maintenant les mystères de ses premières années. Elles n’étaient pas simplement des années d’attente jusqu’au moment où il pourrait commencer sa vie publique ; car il aurait pu, comme Adam, paraître en ce monde à l’état d’homme adulte. Sa jeunesse n’avait pas non plus seulement pour fin d’attester la vérité de sa nature humaine, bien que ce but fût certainement aussi dans les intentions de Dieu. Il voulait, dans ces années de jeunesse, nous donner les leçons les plus importantes, les plus persuasives et en même temps satisfaire pour les péchés de ceux qui ne conforment point leur vie à ces enseignements, et enfin nous mériter la grâce d’imiter son exemple.

Il faut, en outre, bien remarquer que, dans la vie du Sauveur, rien n’est laissé au hasard. — Lorsqu’un chef d’État, un prince de l’Église fait son entrée dans une ville, on veille avec le plus grand soin à l’accueillir, à le servir avec honneur, à lui assurer une résidence digne de lui ; on met tous ses soins à ne rien oublier, à ne rien négliger. Alors Dieu ne devait-il pas, afin de préparer l’apparition de son Fils, disposer toutes choses en détail avec la sagesse la plus haute ? — En étudiant le règne animal et le règne végétal, les forces de la nature, nous constatons déjà un ordre merveilleux; tout est prévu, tout est disposé avec une sagesse et un art admirables ; rien n’a été négligé ou oublié. Bien plus importantes que ces choses terrestres étaient la vie et l’œuvre de l’Homme-Dieu. Il était la grandiose révélation de Dieu ; sa vie devait être un

l’incarnation

modèle pour tous les hommes de tous les temps. On comprend donc que Dieu, dans ce but, ait tout réglé avec une infinie sagesse et jusqu’aux moindres détails. Il prévoyait tout ce qui pouvait survenir; toutes les circonstances lui étaient connues. En Dieu, il n’y a ni oubli, ni négligence. Sa puissance lui permet de plus de tout disposer comme il juge bon de le faire. Pour lui, pas d’imprévu, pas d’échec, pas d’erreur. Il ignore le caprice. C’est donc pour les raisons les plus sages qu’il a voulu cette préparation et non une autre. — Nous savons également que les évangélistes ont écrit sous l’inspiration de l’Esprit-Saint. Par conséquent, ils nous racontent toutes les particularités qui, dans l’intention de Dieu, ont une importance spéciale pour nous.

Ces vérités, ne les perdons jamais de vue en méditant la vie du souverain Maître.

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Un coup d’œil jeté sur l’humanité à l’époque de la naissance de Jésus-Christ nous montre où conduit le refus du sacrifice par le don de soi-même à Dieu. A en juger d’après les apparences, c’est une époque de haute civilisation ; mais, dans la réalité, cette civilisation cache une effrayante corruption morale. Qui s’éloigne de Dieu, se tourne vers les créatures. Au lieu de s’élever, l’homme se dégrade. On ne croyait plus au seul Dieu ; on adorait d’innombrables idoles. On voyait des hommes se prosterner devant des animaux : — serpents, chats, bœufs, devant le soleil, la lune, les étoiles ; les

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hommes imploraient leur assistance et leur offraient des sacrifices. Quel abaissement ! Ajoutons à cela une épouvantable misère morale. Un historien, très au courant des choses de l’Antiquité, J. Dollinger, a écrit :

« Les vices rongeaient les nations jusqu’à la moelle... Les hommes étaient dans l’indigence de tous les biens véritables...

« A Rome, tous les hommes éminents de l’époque éprouvaient un sentiment de découragement ou de tristesse ; ils reconnaissaient l’inutilité de la lutte contre la corruption régnante ; ils voyaient l’impuissance des lois ; ils ne découvraient nulle part le germe d’une vie nouvelle, d’une régénération morale et politique... A la fin, le découragement les accablait : ils sentaient que tout ce qui est terrestre reste sans consistance, sans goût, et que la vie humaine n’est qu’une grande bouffonnerie.

« La vie n’avait plus aucun prix ; chaque jour, on voyait quantité d’hommes livrés à la mort par simple passe-temps... On se débarrassait de la vie devenue un fardeau... A Rome, le mépris de la vie et le suicide étaient à l’ordre du jour...

« L’École des Stoïciens avait été contrainte d’avouer que la véritable sagesse, l’idéal de la vertu et de l’héroïsme moral n’avaient pas encore paru sur cette terre. Déjà Cicéron avait décrit l’enthousiasme qui saisirait les hommes, s’ils étaient un jour assez heureux pour contempler, vivante et personnelle, la vertu parfaite. [De Fin ., 5, 24, 69.) Partout on sentait que les besoins moraux et spirituels n’étaient pas satisfaits... On aspirait à une doctrine vraiment divine, qui délivrerait de la con-

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fusion des opinions, des conjectures sur le but de l’existence, sur la destinée de l’homme après la mort ; on souhaitait une règle et une discipline de la vie pour mettre fin aux caprices et au bon plaisir de chacun et donner à la vie consistance et confiance. » ( Paganisme et Judaïsme , pp. 727 et suiv.).

Telle était alors, telle est aujourd’hui encore l’humanité sans Dieu. C’en est fait de la lumière, de la certitude, de la force, par conséquent aussi du bonheur véritable, de la joie, et finalement on court le danger de la perte éternelle. Sans la croyance en Dieu, sans le sacrifice du don de soimême à Dieu, l’homme descend au niveau d’une vie purement naturelle, au niveau de l’animal. L’esprit ne peut prendre son élan vers les hauteurs. L’égoïsme, la recherche de la jouissance, bien qu’il s’efforce peut-être de le pallier, sont les seuls stimulants de ses pensées et de ses actes, de sa conduite entière. Le refus de ce sacrifice conduit à tout ce qui est vil, commun, coupable ; tandis que ce même sacrifice conduit à tout ce qui est grand, noble, élevé ; il libère l’homme du péril de sombrer dans les bas-fonds de la vie, il fortifie sa volonté, l’amène à dominer la matière au lieu de se laisser asservir par elle. Le sacrifice du don de soi-même est la source de la perfection et l’acte le plus noblement moral que l’homme puisse faire.

Ici, une question se pose : Pourquoi Dieu a-t-il choisi Adam et Eve pour être les premiers parents de Vhumanité , alors qu’il prévoyait qu’ils lui refuseraient le sacrifice du don d’eux-mêmes ? Il aurait pu assurément créer un autre couple, qui se serait

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fait une joie de se soumettre à lui. S’il a choisi Adam et Ève, il doit y avoir une raison de ce choix, puisque ses desseins sont toujours parfaitement sages.

Rappelons-nous que Dieu ne peut créer qu’en vue de sa glorification. Sur cette terre, c’est par le sacrifice du don d’eux-mêmes que les hommes doivent glorifier Dieu ; puis, dans l’éternité, ils seront les témoignages, les preuves de sa bonté, et ils le glorifieront ainsi. — Or, Dieu a vu comment sa majesté peut être glorifiée avec plus de magnificence encore. On aurait pu dire : « Il est facile à Dieu de manifester son amour ! cela ne lui coûte rien ! » Les hommes n’auraient pas manqué d’objecter : « Dieu est à l’aise pour commander ! il ne sait pas combien il nous est dur de nous soumettre à sa volonté !» — La chute de nos premiers parents devait offrir à Dieu la possibilité de montrer toute la ferveur, la puissance et la profondeur de son amour : lui-même se ferait homme ; sur la croix, il expierait les péchés des hommes, qu’il admettrait de nouveau à participer à sa béatitude, en sorte que le bonheur dont nous jouirions dans l’éternité porterait, pour ainsi dire, cette marque : « Acheté sur la croix au prix du sang du Fils de Dieu ! » En même temps, en sa nature humaine, le Fils de Dieu prendrait sur lui-même tout ce qui nous est demandé, dans une mesure bien plus large que celle qui est la nôtre ; il accomplirait, il souffrirait tout ce qu’il exige de notre part. Et ainsi la terre deviendrait enfin le théâtre du sacrifice le plus glorieux pour Dieu et le plus entier qui se puisse concevoir. Nous l’avons vu : le sacrifice du don de soi-même

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est le sacrifice le plus précieux que la création puisse offrir à Dieu. Dès lors, si le Fils de Dieu, sur la croix, s’offrait à son Père par le sacrifice le plus parfait du don de soi-même, la création présentait enfin à Dieu l’oblation la plus riche et la plus noble : il était impossible de rendre à Dieu plus de gloire. — Ainsi la faute de nos premiers parents donnait la possibilité de procurer à Dieu , et sur cette terrey et dans toute réternité, une glorification véritablement infinie .

Manifestement il était dans les desseins de Dieu de ne venir ainsi au secours des hommes qu’après seulement qu’ils auraient tout tenté pour se sauver par eux-mêmes et reconnu la vanité de leurs efforts. Examinons d’abord comment il voulut sauver l’humanité. Il ne recourut point aux écrivains de la Grèce et de Rome, ni aux philosophes, ni aux artistes, ni aux athlètes, ni aux vainqueurs dans les jeux, mais à la doctrine de la Croix, à la grande leçon qui nous apprend à porter notre croix. La croix est le symbole du don le plus parfait de nousmêmes à Dieu et de V amour le plus désintéressé pour le prochain . Cette doctrine, le Fils de Dieu devait l’enseigner par sa parole et par son exemple. Elle a alors sauvé le monde, elle seule peut aujourd’hui encore transformer le monde. « Il n’y a point de salut par aucun autre que Jésus-Christ, car nul autre nom sous le ciel n’a été donné aux hommes dans lequel nous devions être sauvés. » (Ac£., iv, 12). Il n’en va pas autrement aujourd’hui. De lui seul nous pouvons attendre le salut ; et, aujourd’hui comme alors, la parole de l’apôtre reste vraie ; La doctrine de Jésus-Christ est « un scan-

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dale pour les juifs, et une folie pour les gentils, mais la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour les fidèles ». (I Cor., i, 23). Et cette vérité, Paul la prêche sans employer l’éclat ou la subtilité des philosophes, afin de « ne pas anéantir l’efficacité de la croix de Jésus-Christ. » (/ Cor., i, 17.)

Prétendre sauver l’humanité d’une autre manière, c’est folie et présomption. Penser que l’Église doit s’incliner devant la science moderne, c’est aveuglement et impardonnable imprévoyance. Ces savants devraient se ptosterner humblement devant la croix et avouer leur impuissance. La doctrine du Christ demeure et demeurera la vérité ; elle a renouvelé et elle renouvellera le monde ; elle ne perdra rien de son influence, alors que ces modernes philosophes, avec leurs doctrines, seront à peine connus par leurs livres et auront perdu toute influence.

Le moment était venu que Dieu, dans ses insondables conseils, avait fixé pour l’Incarnation de son Fils. Envoyé par lui, l’archange Gabriel vint annoncer à la Vierge élue qu’elle sera la mère du Fils de Dieu. Bornons-nous ici à considérer, en la bienheureuse Vierge, son entier abandon à la volonté de Dieu. — Elle a entendu le message et elle demande : « Comment cela se fera-t-il ? » Évidemment, d’accord avec son fiancé, elle avait fait vœu de virginité ; et voici que l’ange lui apprend qu’elle sera mère. Elle ne voit pas de conciliation possible entre son vœu et cette annonce. L’ange résout la difficulté, et la Vierge aussitôt donne son consentement. Connaître la volonté de Dieu et se conformer à cette volonté, c’est pour elle une seule et

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