‹ La pensée directrice des exercicesChapitre 9 sur 52 · II. — Les Méditations de la première semaine · texte numérisé non relu

II. — Les Méditations de la première semaine

La nature du péché

Nous sommes créés pour glorifier Dieu. Sur cette terre, nous le glorifions en reconnaissant en lui notre Maître et Seigneur et en nous soumettant à sa sainte volonté. — Tout se qui se présente à nous, tout ce qui nous arrive doit nous être une occasion d’attester notre soumission à la volonté de Dieu. En tous nos faits et gestes, une seule considération s’impose à nous : Est-ce là, oui ou non, la volonté de Dieu ? Il est le Maître ! — Tel est le résumé des réflexions précédentes.

La glorification de Dieu par l’homme est donc l’œuvre la plus grande et la plus noble dont la création soit capable, parce qu’elle doit se faire volontairement. L’homme peut décider s’il veut ou ne veut pas se soumettre à Dieu. Il n’a pas le droit, mais seulement la possibilité de se conduire selon son bon plaisir et de ne point tenir compte de la volonté de Dieu. En tant que créature, il est tenu de se soumettre à Dieu. Mais Dieu n’impose point cette contrainte à l’homme : il lui laisse une volonté entièrement libre ; et c’est par un choix entièrement

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libre que l’homme doit reconnaître en Dieu son souverain Maître et se soumettre à Lui.

Lorsque, sachant qu’une chose est la volonté de Dieu, l’homme, par une décision libre, ne se soumet pas, il commet un péché. S’agit-il d’une chose qui n’a pas une grande importance, nous disons que la faute est vénielle : dans une chose importante, la faute est grave, c’est le péché mortel. La chose est grave si elle est d’une importance telle qu’elle blesse grièvement notre devoir envers Dieu, ou encore si elle nuit considérablement au bien de l’individu ou de la société

En vue des méditations suivantes, il importe extrêmement que nous examinions en quoi consiste la nature du péché mortel. Dans cet examen nous supposons toujours qu’il s’agit d’une chose grave.

D’une manière générale, le péché consiste à refuser le sacrifice du don de soi-même. Le pécheur sait que Dieu lui demande de se soumettre à sa volonté en cette chose et de ne point agir à son propre gré. Il a pleine conscience qu’il se révolte contre Dieu en agissant autrement. Mais il se laisse guider par des considérations terrestres et, dans sa libre décision, il refuse à Dieu l’obéissance : « Non serviam ! Je ne vous obéirai point ». Cette parole — la parole de Lucifer — exprime très clairement la nature du péché.

Il ne peut donc être question de péché sans qu’il y ait claire connaissance qu’une chose est prescrite ou interdite, et sans que le sacrifice par l’obéissance soit refusé par une libre décision de la volonté. En définitive , le péché consiste donc dans la volonté de

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ne point se soumettre à Dieu. Dès lors, on pèche également lorsque, croyant à tort que Dieu demande une chose, on ne fait point cette chose. On refuse d’obéir à la volonté divine telle qu’elle se présente à l’esprit. Il n’y aurait aucun péché, si, après une action, il arrivait à quelqu’un de penser à tort que cette action est coupable, alors qu’il n’en avait nullement conscience au moment où il agissait.

Il n’y a donc pas péché lorsque, par suite d’une ignorance non coupable, on croit à tort qu’il est permis d’agir comme on fait. On croit avoir agi conformément à la volonté divine ; il n’est donc pas question d’une atteinte portée à un commandement de Dieu, d’un refus de soumission. — ^e même, celui-là pèche véniellement qui croit, par erreur, que telle ou telle chose est de peu d’importance. — Mais il en va ainsi seulement lorsque l’ignorance n’est point coupable. Pour celui qui voudrait, malgré la voix de sa conscience, malgré les avertissements de ses parents, de l’Église, de son confesseur, se persuader que telle chose n’est point défendue, qu’elle n’est pas si grave, l’ignorance serait coupable. Il en serait de même si l’on voulait ne se donner aucune peine pour apprendre ses devoirs envers Dieu ou pour s’éclairer en cas de doute. On montrerait ainsi qu’on n’a point le désir de se soumettre à Dieu, mais la volonté de se guider à sa fantaisie, sans s’occuper de Dieu. Cette attitude serait donc coupable.

Il n’y a pas péché lorsque, tout en sachant bien que telle chose est prescrite ou défendue, on n’y pense pas au moment même de l’action. Par

exemple, en un jour où l’usage de la viande n’est pas permis, quelqu’un mange de la viande, sans avoir conscience qu’il ne peut le faire ce jour là, — il ne pèche point : il n’y a pas révolte contre un précepte de Dieu. Il en est de même lorsque des représentations ou des désirs non permis se présentent à l’esprit et qu’on s’y attarde sans avoir conscience qu’ils ne sont point permis. C’est seulement au moment où on le reconnaît que la question se décide : oui ou non, y a-t-il péché ? Si l’on cherche à repousser aussitôt ces pensées ou ces convoitises, on n’a point péché, on a bien agi, on s’est soumis à Dieu. Le mérite serait encore plus grand, si la tentation, se présentant à nouveau, était de nouveau repoussée. — De même, les actions irréfléchies, involontaires ne sont point coupables, puisqu’il n’y a aucune décision prise par la volonté. On ne pèche donc qu’au moment où, contre la voix de la conscience, on se décide librement contre un précepte de Dieu.

Mais, remarquons-le soigneusement : souvent, il y a péché, parce que, à dessein, on cherche à rejeter, à écarter bien loin toutes les pensées qui rappelleraient qu’il n’est pas permis d’agir comme on se propose d’agir. Si l’on ne veut point penser que telle chose n’est pas permise, c’est parce qu’on ne veut pas se laisser troubler par le souvenir du précepte divin. On n’a point l’envie de se soumettre à Dieu : on veut se conduire à son propre gré. — Naturellement, en pareil cas, on ne peut s’appliquer ce que nous avons dit plus haut, ni regarder une chose comme non coupable parce qu’on n’a point pensé qu’elle n’était point permise; on n’a

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pas voulu y penser parce qu’on était décidé à ne point se préoccuper de cette question. Et cette disposition de la volonté est coupable.

Le péché est donc toujours dans la mauvaise volonté. Dès lors, on ne peut commettre aucun péché contre sa volonté, par contrainte. Par exemple, supposons quelqu’un qui, sans y avoir prêté attention, ou contre sa volonté, subit; de la part d’un autre, des attouchements immodestes : il ne serait point coupable, s’il se défend de son mieux et refuse tout consentement, dès qu’il remarque la chose et prend conscience de son devoir.

Conclusion : On ne peut pécher durant le sommeil parce que le libre usage de l’intelligence et de la volonté n’est pas possible. Pour la même raison, on ne peut pécher grièvement dans le demi-sommeil. Ceux qui, dans l’état de veille, ont soin de fuir le péché, n’ont pas à s’inquiéter de ce qui se passe dans le demi-sommeil : ils sont en règle envers Dieu, comme nous le montrerons tout à l’heure. Pour que le péché fût possible, il faudrait qu’ils eussent changé leur disposition habituelle à l’égard de Dieu.

Il peut enfin arriver que, par l’effet des circonstances extérieures, ou d’une vive émotion, on soit troublé au point que la raison ne puisse plus réfléchir tranquillement ni la volonté prendre une décision en pleine liberté. Les facultés intellectuelles n’agissent plus dans le calme et une décision réfléchie n’est plus possible. — Il peut en être de même lorsqu’on joue avec une tentation dont on n’a pas reconnu le danger, lorsqu’on s’engage dans une affaire dont on n’a point aperçu la gravité : avant

d’avoir conscience que cela finira mal, la faute est déjà commise. — Enfin, il peut arriver qu’une tentation, par exemple, contre le sixième commandement, devienne violente et se prolonge au point qu’après une longue lutte et dans un moment de faiblesse ou d’inattention on finisse par succomber. La force \itale l’a emporté sur la volonté. — Dans des cas de ce genre, il est difficile de décider s’il y a eu faute grave ou non. Tout dépend de cette question : Y a-t-il eu connaissance suffisante et libre détermination de la volonté ? — Si la réponse est négative, il n’y a pas eu de faute grave ; si, au contraire, il y a eu précédemment grave négligence, — par exemple, en n’évitant pas l’occasion prochaine d’un péché grave, tout en sachant qu’il le fallait, — alors, il y a eu faute mortelle.

Et, ainsi, tout se ramène à la disposition de la volonté par rapport à la volonté de Dieu une fois connue. Il y a péché lorsque, malgré la connaissance qu’on a de l’obligation de se soumettre à Dieu, on refuse le sacrifice de soi-même.

Pour répondre à cette question : « Quelqu’un a-t-il, oui ou non, péché grièvement » ? 'il faut bien examiner à quel point de vue il se place habituellement, quelle est la continuelle tendance de sa volonté, en d’autres termes, se demander si, dans le calme et le repos, il repousse ou agrée le péché.

Cette dernière hypothèse se vérifierait pour celui qui, sachant bien qu’une chose est prescrite ou interdite, est cependant décidé à ne point s’en inquiéter. Contre la voix de la conscience, des parents, de l’Église, il déclare, par sa décision ou par

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son acte : « Je sais bien que je ne puis faire cela ou que je dois faire cela ; mais je ne m’incline pas, je fais ce que je veux ». Très consciemment, il refuse à Dieu l’obéissance. Il vit ainsi dans un continuel refus d’obéir à un ordre de Dieu. Alors même que dans tel ou tel de ses actes, il ne pense plus qu’ils sont coupables, ces actes sont coupables parce qu’ils s’inspirent de sa mauvaise volonté. — Tel serait le cas, par exemple, si un jeune homme déclarait à ses parents : « Je ne veux plus rien entendre de vous, je ne suis plus un enfant, je sais ce que je dois faire et vous n’avez rien à dire. » Il vit alors en continuelle désobéissance contre le quatrième commandement de Dieu : « Honore ton père et ta mère ! » La faute serait mortelle et le coupable ne pourrait s’approcher dignement des sacrements, avant d’avoir décidé formellement de se soumettre de nouveau à ses parents. Il le pourrait si, depuis sa dernière confession, il n’y avait eu aucun cas de désobéissance directe. — Il en irait à peu près de même pour celui qui serait résolu de ne tenir désormais aucun compte d’un commandement de Dieu ou de l’Église. Ainsi, un étudiant* de nos gymnases, qui aurait l’intention de s’affilier, une fois admis dans une Université, à une association où se pratique le duel et de se battre, bien que sachant la chose défendue par l’Église, pécherait grièvement dès ce moment même et il ne pourrait plus ni se confesser, ni communier dignement, avant d’avoir formellement renoncé à ce projet et de s’être dit résolument : « Je ne ferai point cela. » Il en serait de même pour les parents qui, sur cette question, se montreraient d’accord avec leur fils, ou même

l’encourageraient. — Même solution encore pour les jeunes gens qui, avant leur mariage, seraient résolus de limiter d’une manière illicite le nombre de leurs enfants. Une telle intention est grièvement coupable.

On commettrait encore un autre péché, si, par ses discours, par l’approbation donnée à leur conduite ou par des railleries, on en portait d’autres à pécher, alors que, d’ailleurs, ils observent les commandements de Dieu. — Il est clair, également, qu’on a grièvement péché si, ayant eu l’intention de commettre un péché, on ne l’a pas commis parce que l’occasion attendue ne s’est pas présentée. Donc, il s’agit moins de constater si une chose a été contre le commandement de Dieu que de savoir si la volonté s’est décidée contre l’ordre de Dieu.

Pour ceux qui, se plaçant à ce point de vue et après un calme examen et en pleine liberté, refusent à Dieu le sacrifice de la soumission, la conversion n’est possible qu’à la condition de renoncer complètement à cette manière de voir.* La contrition ne consiste pas en de pieuses paroles exprimant le regret d’avoir agi comme on l’a fait. La contrition consiste essentiellement à redresser la volonté. Par le péché, la volonté s’est mise dans une fausse position à l’égard de Dieu, en disant pratiquement : « Je ne m’incline pas devant votre volonté, je fais ce que je veux. » La contrition doit rectifier cette mauvaise volonté, en l’amenant à se soumettre à la volonté de Dieu, à le reconnaîtrè comme le souverain Maître, à observer ses commandements. Cette indispensable reconnaissance de la souveraineté de Dieu n’est pas possible sans le profond regret de

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ses précédentes révoltes contre lui et sans le sincère désir de n’avoir pas agi de la sorte. Par la contrition, la volonté doit donc être pour ainsi dire complètement retournée, de manière à détester maintenant ce qu’elle recherchait auparavant, à vouloir maintenant ce qu’elle refusait d’abord. Cette transformation est sans doute possible avec la grâce de Dieu, mais il est à craindre que la conversion ne soit qu’apparente chez ceux qui s’étaient placés à un faux point de vue, parce qu’une réelle transformation de la volonté n’est pas intervenue et parce que les paroles qui manifestent la contrition ne sont pas l’expression des sentiments intérieurs. Dès lors, ceux dont l’attitude envers Dieu n’est pas correcte vivent dans le continuel danger de se perdre ; c’est avec de telles dispositions que l’on tombe en enfer.

Il en est tout autrement pour ceux qui, loyalement, s’appliquent à faire en tout la volonté de Dieu. Ils veulent reconnaître la souveraineté de Dieu et sont prêts à tout ce qu’il demande. Ils ne s’en tiennent pas à cette résolution : ils s’efforcent de la mettre à exécution, ils demandent cette grâce dans leurs prières, ils s’approchent fréquemment des sacrements ; ils font le bien où ils le peuvent, ils évitent les occasions dangereuses ; ils repoussent courageusement et résolument les nombreuses séductions qui conduisent à une faute grave. Il peut cependant arriver que la tentation soit si violente qu’ils succombent ; ils en ont aussitôt un sincère et profond regret. — Il est souvent très difficile de décider s’ils ont, en réalité, péché grièvement. Il en serait ainsi dans le cas où il y aurait eu pleine

connaissance du mal et libre décision de la volonté. Mais c’est là précisément qu’est la question. D’après l’opinion commune des théologiens, ceux qui loyalement s’appliquent à fuir le péché mortel peuvent en paix admettre qu’il n’y a pas eu péché mortel aussi longtemps qu’ils peuvent raisonnablement se demander s’ils ont eu alors claire connaissance et libre décision de la volonté.

On est en droit de penser qu’ils sont dans la constante disposition de reconnaître Dieu comme leur Souverain Maître et de se soumettre à sa volonté : c’est là leur pensée maîtresse. Ils ne pèchent donc que dans le cas où ils renient cette intention et prennent librement cette autre décision : « Sur ce point, en cette circonstance, je n’obéis pas à Dieu ». — Et pour juger si tel est le cas, il faudrait connaître exactement toutes les circonstances qui sont intervenues, et savoir quelle était alors la disposition de l’esprit, s’il n’y avait pas apparence de contrainte, insuffisance d’attention, etc., etc. S’ils ont réellement péché gravement, il leur est facile d’effacer la faute par la contrition : en effet, en commettant la faute, ils ne sont pas restés d’accord avec la tendance constante de leur esprit et ils ne se heurtent pas à de grosses difficultés pour rétablir cet accord : ils n’ont que momentanément modifié leur attitude à l’égard de Dieu.

Ce que nous venons de dire ne signifie pas qu’il soit permis de s’arrêter à quelque pensée de ce genre : « Mon intention est bonne. Je ne veux point offenser mon Maître et Seigneur ; et il n’en est pas question. Je voudrais le servir fidèlement. Si, en tel ou tel cas où ce service me devient pénible,

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j’omets quelque chose ou je fais une action qui est réellement défendue, le mal ne peut pas être si grand ! Cela ne change en rien mes rapports avec Dieu ». Penser ainsi, ce serait n’être pas résolu à se soumettre à Dieu, sans réserve, dans tous les cas, alors même que la chose est difficile et que le sacrifice est coûteux. Ce serait aussi n’être point décidé à employer les moyens d’exécuter ses bonnes résolutions. Au contraire, au plus intime de soimême, peut-être sans qu’on s’en aperçoive, il y aurait là la volonté de se conduire à son propre gré dans des cas analogues et de ne point se soumettre. On cherche à se persuader que le mal n’est pas tellement grand puisqu’on ne se propose point d’offenser Dieu. On trouve simplement que dans le cas présent, l’obéissance à Dieu est pénible. Dieu ne la prendra pas en mal. L’intention est bonne. — Ce serait là une grossière illusion par laquelle on chercherait en vain à pallier l’absence d’une volonté résolue et de l’empressement à se soumettre volontiers à Dieu.

Il est évident qu’entre les deux classes extrêmes d’hommes, — les uns se proposant de ne s’incliner jamais devant la souveraineté de Dieu, les autres étant résolus à s’y soumettre toujours, — la différence est très grande. Entre les deux, et à un grand nombre de degrés divers, il y a tous ceux qui n’ont pas le courage, ni la ferme résolution d’offrir bravement et généreusement le sacrifice d’eux-mêmes. Ils oscillent entre Dieu et le péché, selon que leurs dispositions sont modifiées par des influences du dedans ou du dehors, selon qu’ils arrêtent leur attention sur la tentation et ses motifs ou sur le

devoir. Par suite de ce manque de ferme résolution, ils ne recourent point aux moyens nécessaires, qui, seuls, leur permettraient de fuir le péché. Ils succombent par leur propre faute.

A quelle classe appartient un homme, cela se voit très facilement lorsqu’il se trouve dans une situation dont il sait qu’elle est une occasion prochaine de péché mortel, par exemple l’assistance à une fête permise en elle-même et à laquelle il doit prendre part pour d’importantes raisons. L’un s’y rend avec l’espoir que l’occasion du péché s’offrira à lui. Il guette la possibilité de satisfaire son intention coupable. Un autre s’y rend sans une résolution bien arrêtée. Il sent en lui une tendance à commettre le péché, mais en même temps il en a peur. Il laisse donc aller les choses. Si une occasion favorable de pécher se présente, il succombe à la tentation, alors qu’une autre fois il ne succombe point, parce qu’aucune occasion ne s’est offerte. Un troisième au contraire se rend à cette fête avec la ferme résolution de résister à toute occasion qui se présentera et d’éviter tout ce qui pourrait amener la chute. Il se prépare par la prière et demande la grâce de ne point tomber.

On le voit clairement, d’après ce que nous avons dit : On ne peut nullement affirmer qu’aucune faute de faiblesse n’est un péché mortel. Nous l’avons vu : pour ceux qui s’efforcent avec loyauté de servir Dieu fidèlement et font tout pour ne point pécher, on peut à bon droit douter qu’il y ait péché mortel quand ils succombent à la tentation et s’en repen-

tent aussitôt. Diverses circonstances ont pu empêcher un examen paisible et troubler la pleine liberté. Mais, naturellement, il est possible aussi que la négligence de la prière et le manque de prévoyance fassent qu’il y a eu faute mortelle. — Celui qui connaît sa faiblesse est tenu de recourir avec plus de zèle aux moyens de la grâce et de faire tous ses efforts pour ne point pécher. S’il néglige de le faire, il tombe par sa propre faute.

L’essence du péché consiste donc dans la rébellion de la volonté contre un ordre de Dieu. Si la rébellion est intérieure, il y a péché, alors même qu’elle ne se traduit point par un acte extérieur. S’il manque à l’acte extérieur cette rébellion intérieure, il n’y a pas péché. Ce qu’il faut examiner, c’est donc moins si ce qui est arrivé est en opposition avec le précepte de Dieu, que si la volonté, avec pleine conscience et entière liberté, a refusé à Dieu le sacrifice de soi-même par l’obéissance.

Le péché devant le tribunal de Dieu

Nous avons vu quand on commet un péché mortel. Le péché est le refus conscient du sacrifice dans le don de soi-même. Voyons maintenant quelle est son importance.

Bien souvent les hommes se conduisent sur ce point comme s’il s’agissait d’une bagatelle, dont on n’a pas à se préoccuper ! Souvent même ils ne s’inquiètent pas de savoir si telle chose est un péché mortel. Comment expliquer cette conduite ? —

Dieu n’agit point comme ceux qui exercent le pouvoir ici-bas. Ces derniers, lorsqu’ils promulguent une loi, ne manquent pas de veiller à ce qu’elle soit observée. La police est chargée d’arrêter les transgresseurs de la loi et de les remettre à qui de droit pour qu’ils soient punis. Dieu a, lui aussi, édicté des lois, mais on ne le voit point se préoccuper de vérifier si on les observe ou non. Il connaît les transgresseurs, mais il ne leur arrive rien : ils ne sont pas arrêtés, ils ne sont pas punis ; peut-être même s’en trouvent-ils bien et retirent-ils quelque profit terrestre de n’avoir pas tenu compte du précepte de Dieu. Et parce que la plupart des hommes ne font attention qu’aux seules choses que perçoivent leurs sens, parce que les sens ne les renseignent point sur la gravité, la malice et l’énormité du péché, ils n’ont aucune idée de sa véritable nature. Ils n’y réfléchissent point et ils écartent autant que possible de leur esprit des pensées de ce genre qui pourraient les troubler dans la jouissance de la vie. D’autres ne veulent pas se laisser imposer des lois et ils se conduisent selon leur bon plaisir. — La nature inférieure de l’homme trouve son compte dans cette manière de voir : elle peut satisfaire tous ses appétits, se créer des commodités et s’épargner la peine de la lutte contre soi-même.

Pour les gens de bien cette attitude des mondains devient une grande tentation. Ils voient comment ces mondains se permettent tout, dès qu’il s’agit de satisfaire quelque désir de la nature inférieure ; il leur faut se refuser ce dont jouissent les autres ; il leur faut renoncer à quantité de choses qu’ils pourraient avoir s’ils le voulaient. Et les mondains

se moquent d’eux parce que, disent-ils, ils se rendent eux-mêmes la vie pénible. Et ainsi, les gens de bien peuvent hésiter et se demander s’il ne serait pas plus prudent et plus avantageux de ne point se préoccuper des préceptes de Dieu, de se laisser aller aux plaisirs du monde et des sens, et d’en goûter, eux aussi, les douceurs.

C’est pourquoi, il nous faut maintenant ouvrir les yeux de l’esprit et examiner ce que la foi et la raison nous disent de l’importance du péché. Il faut que notre cœur soit de plus en plus pénétré de crainte afin que nos sentiments s’élèvent toujours plus haut et que nos bonnes dispositions s’affermissent. Il faut, n’aurions-nous commis qu’un seul péché mortel, que nous en ayons une honte profonde ; il faut que cette honte soit immense si nous avons plusieurs fois, et peut-être fréquemment, offensé Dieu par le péché mortel. Il faut nous pénétrer d’une vive et douloureuse contrition et enfin d’une véritable terreur. Effrayés à la pensée de ce que nous avons fait, il faut nous étonner véritablement et nous demander comment il est possible que nous vivions encore et que nous ne soyons pas réprouvés depuis longtemps. Nous devons ainsi éveiller et fortifier en nous une crainte, une aversion intérieure, une haine véritable du péché afin de prendre une énergique résolution de fuir le péché et tout ce qui y conduit et de faire à Dieu aussi parfaitement que possible le sacrifice de nousmêmes.

Si nous pouvons nous dire que nous n’avons jusqu’ici commis aucun péché mortel, remercions Dieu qui nous a si bien conduits ; c’est à sa grâce seule

que nous devons ce bonheur. Mais, alors même, il faut nous pénétrer de la terreur du péché mortel, du profond sentiment de son énormité, afin que notre résolution de nous donner entièrement à Dieu s’affermisse davantage encore, ainsi que notre volonté de fuir énergiquement tout ce qui pourrait conduire au péché.

L La sentence portée contre les anges

En dehors du monde visible, Dieu en a créé un autre, — celui des esprits. Ces purs esprits, nous les appelons anges. La Révélation nous renseigne assez peu sur leur compte. Lorsqu’il en est parlé dans la Sainte Écriture, nous pouvons observer chez eux une sagesse, une puissance, une beauté qui les mettent bien au-dessus des hommes.

Dans quel but Dieu les a-t-il appelés à l’existence ? D’après ce que nous avons médité jusqu’ici, il ne peut y en avoir un autre que celui-ci : Ils ont été créés pour la glorification de Dieu. Ils doivent, eux aussi, reconnaître Dieu comme souverain Seigneur et être, pour toute l’éternité, des témoignages de son amour. Nous ne savons pas en quoi l’épreuve a consisté pour eux. Peut-être Dieu leur a-t-il révélé la création des hommes et l’Incarnation du Fils de Dieu, et leur a-t-il, en même temps, manifesté le devoir qui serait le leur en qualité de serviteurs de l’ Homme-Dieu et des hommes ; un certain nombre d’anges auraient été mécontents que le Fils de Dieu s’unît hypostatiquement à un homme et non à l’un d’entre eux, mécontents aussi d’être les serviteurs des hommes bien inférieurs à eux.

En tout cas, Dieu demandait d’eux la reconnaissance de sa souveraineté et le sacrifice du don d’eux-mêmes à sa volonté sainte. Une partie des anges, Lucifer à leur tête, refusa de se soumettre : « Non serviam ! Je ne servirai pas. » Ils refusèrent à Dieu leur soumission. C’était le même esprit d’orgueil sans mesure que Satan inspirait au roi de Babylone, en sorte que ses paroles semblent être simplement l’écho de celles de Lucifer : « Je monterai au plus haut des cieux, j’établirai mon trône au-dessus des astres... je m’élèverai au-dessus des nues ; je serai semblable au Très-Haut. » ( Is ., xiv, 13-14.) Michel affronte l’ange rebelle : « Qui donc est comme Dieu ? », et, sur l’ordre de Dieu, il précipite dans l’abîme Lucifer et ses partisans. — Une éternelle damnation pour un refus d’obéissance !

Réfléchissons et demandons-nous quel est-il , celui qui punit d’une manière si terrible ?

Il est le Dieu qui sait tout , il ne peut se tromper. Il voit très clairement et la grandeur de la faute et l’horreur du châtiment. Il ne peut rien laisser inaperçu : toute circonstance lui est connue.

Il est le Dieu très saint. Il ne peut se laisser emporter par la colère, ni punir dans le trouble, comme peuvent le faire les hommes. La rébellion des anges ne pouvait en rien le troubler dans son bonheur. Les plus élevés des anges sont si infiniment au-dessous de lui qu’ils ne comptent en rien pour son bonheur. C’est dans le calme le plus entier qu’il prononce la sentence. Il n’y peut donc rien changer.

Il est le Dieu juste . Il ne peut punir trop rigou-

A î/ÉCOLE DE SAINT IGNACE. lO

reusemerrt. Les damnés eux-mêmes sont, dans leur fureur, contraints d’assurer qu’ils ont mérité leur châtiment.

Il est le Dieu ineffablement bon , qui avait créé les anges pour être les éternels témoignages de son amour infini. En récompense de leur soumission à sa Souveraineté, ils devaient, comme nous, partager éternellement sa félicité. Leur nature était perfectionnée par la grâce et comme, en qualité d’anges, ils nous étaient bien supérieurs, ils devaient, plus magnifiquement que nous, glorifier l’amour infini de Dieu.

Puisque Dieu ominiscient, très saint, très juste, infiniment aimable, punit si rigoureusement le péché, le péché peut-il donc être une bagatelle ?

Demandons-nous maintenant : Celui que Dieu punit ainsi , quel est-il ?

Il punit ainsi des phalanges de glorieux esprits. S’il s’était agi d’êtres de peu d’importance, on pourrait encore comprendre qu’il les rejetât de la sorte. Mais les anges étaient les plus belles et les plus nobles des créatures, ses créatures de prédilection ; il leur avait prodigué les richesses de sa sagesse, de sa puissance, de son amour. Que ne fait-on pas afin de sauver un être si privilégié, pour le préserver du malheur ou du châtiment ? — En outre, ils n’avaient encore sous les yeux aucun exemple effrayant ! — Quelle douleur pour un artiste, s’il se voyait réduit à détruire de sa propre main son œuvre la meilleure et la plus aimée ! — Et, Dieu répudie ses bien-aimés ; il les rejette sans miséricorde et pour l’éternité ! Il ne fait pas comme les chefs d’armée qui déciment un régiment séditieux

ou font exécuter les instigateurs de la révolte. Il les rejette tous. Par un jugement porté dans le calme le plus parfait, il prononce leur éternelle condamnation. Qu’est-ce donc qu’un péché mortel, puisque Dieu, pour une seule faute, rejette pour l’éternité ses créatures privilégiées ! — Dieu me jugerait-il avec plus d’indulgence ?

Demandons-nous enfin : Comment Dieu les punitil ? — Ils sont dépouillés de toute beauté, de toute gloire. Ils sont défigurés, haïssables, horribles à voir. La malice est leur caractère. En eux tout est maudit. L’enfer est maintenant leur patrie. Là, ils sont torturés dans le feu et le soufre. D’anges, ils sont devenus démons. Ils résument en eux-mêmes la totalité du mal et de la misère indicible. — Qu’est-ce donc que le péché mortel, puisque Dieu le punit si effroyablement chez ses créatures de prédilection ?

Vous dites peut-être : je ne puis comprendre comment un péché mérite un tel châtiment. Que peut-il en résulter ? — Supposez qu’un père, d’un caractère noble, doux et sage, punisse un jour très sévèrement son fils âgé de douze ans. Le petit frère âgé de quatre ans, le voit et dit : « Je ne puis comprendre qu’un petit péché d’enfant mérite une telle punition ». Qui a raison ? Qui doit soumettre son jugement au jugement de l’autre ? le père ou le petit enfant ? Et lorsque vous voyez comment Dieu, qui est infini, punit si rigoureusement un péché, vous dites : « Je ne puis comprendre cela. » Qui a raison ? Qui doit former son jugement d’après le jugement de l’autre ? Est-ce Dieu infiniment sage ? est-ce vous ?

Quelle incroyable présomption, quel fol aveuglement ! Quoi donc ! un homme qui, devant Dieu, est la petitesse même, s’autorisant de la faible étincelle d’intelligence que Dieu lui a donnée, déclare : « Je vois bien comment Dieu juge le péché mortel ; mais je ne puis admettre ce jugement ! Je m’y entends mieux ! » Avec un Dieu tout-puissant qui peut punir avec tant de rigueur, il n’y a pas à plaisanter. Il nous a montré clairement ce qu’il pense du péché mortel, et ce jugement décidera aussi de notre éternité. Nous n’avons qu’une seule chose à faire — nous incliner humblement et dire : « Seigneur, vous êtes juste et votre jugement est droit. »

Une seule pensée nous donne la lumière : Dieu ne peut créer qu’en vue d’être glorifié. Si quelqu’un lui refuse cette glorification, il met Dieu dans l’impossibilité de réaliser en lui ses intentions pleines d’amour, ce quelqu’un fût-il le plus élevé parmi les anges. Parce qu’il n’a point voulu glorifier l’amour de Dieu, il doit maintenant glorifier la sainteté et la justice de Dieu et attester, durant toute l’éternité, quelle est l’infinie grandeur de ce Dieu, puisque la rébellion contre lui mérite un tel châtiment.

Ai-je, moi aussi, commis un péché mortel ? — Plusieurs peut-être ? — Un grand nombre ? — Alors, qu’ai-je mérité ?

Mais les anges avaient une intelligence bien plus claire que la nôtre, et une volonté beaucoup plus forte que la nôtre ; nous sommes, nous, liés à un corps. — L’excuse perd toute valeur, lorsque nous considérons comment Dieu punit le péché chez nos premiers parents.

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