L INCARNATION
même chose. Elle ne demande pas le temps de réfléchir ; elle ne fait aucune objection ; elle n’examine point les conséquences que son consentement peut avoir pour elle, comment cela s’accorde avec ses idées et ses intentions ; elle ne refuse point en prétendant qu’elle est indigne de tant d’honneur ; elle se déclare prête à être la servante du Seigneur : dans les paroles de l’ange elle ne voit que la volonté de Dieu, et, aussitôt cette volonté connue, elle donne son consentement sans condition. Il est le Seigneur, je suis sa servante, à lui de commander, à moi d’obéir : Ecce ancilla Domini . Elle ne remercie point de l’honneur que lui fait le Seigneur. Elle ne s’arrête pas aux louanges que l’ange lui adresse. Elle est toute à cette pensée que son devoir est la soumission sans réserve à la volonté de Dieu, et elle ne peut que se dire : « Dieu le veut, je dois obéir. » Au moment même où Marie donnait ainsi son acquiescement, le miracle de l’Incarnation s’accomplissait. Le Fils de Dieu se faisait homme. L’âme du Sauveur était créée, et, ainsi que le demandait la dignité de sa personne, douée du plein usage de ses facultés. Il avait la connaissance de Dieu, de lui-même, de la mission que Dieu lui confiait, et sa première parole fut : « Ecce venio ut faciam , Deus , voluntatem tuam . Voici que je viens pour faire, mon Dieu, votre volonté » ( Hebr ., X, 7). - Soumission entière à la volonté du Père, telle est donc la première et la plus sublime œuvre du Fils de Dieu ; elle s’étend à toute sa vie, du premier au dernier instant. Lui, le Fils de Dieu, reconnaît avec une évidente clarté qu’il ne peut y avoir rien de plus important, de plus grand pour lui que l’accom-
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plissement de la volonté de Dieu. Désirs, intérêts propres n’existent pas pour lui : « Quæ placita sunt ei facio semper . Je fais toujours son bon plaisir. » (Jean, viii, 29.)
Pour la troisième fois, Dieu affirme sa souveraineté et demande qu’elle soit reconnue : d’abord aux anges, et une partie d’entre eux refuse ; puis à Adam et à Ève, et ils n’ont pas voulu se soumettre à la volonté de Dieu. Et le mal causé par leur désobéissance devait être réparé. Il y eut un nouvel Adam, une nouvelle Eve, et leur obéissance expierait la faute des premiers parents. Marie répond : « Ecce ancilla Domini ; et le Sauveur dit : « Ecce venio » — Et l’homme est sauvé.
A chacun des hommes Dieu se présente et demande de reconnaître sa souveraineté. Que répondrez-vous ?
La Naissance du Seigneur
Marie et Joseph vivaient dans le silence et la paix en leur humble demeure de Nazareth. Avec un amour et un soin indescriptibles, Marie prépare tout en vue de la naissance de l’enfant, comme les pauvres gens peuvent le faire. Toutes ses pensées vont à cet enfant. Toujours elle se demande avec étonnement comment il est possible que Dieu l’ait choisie pour être la mère de son Fils ; quoi donc ! simple et humble Vierge ! épouse d’un ouvrier, elle sera la Mère de Dieu ! Elle ne peut le comprendre, elle n’en voit pas les raisons. Mais sa foi demeure inébranlable. Elle savait que la conception avait eu
LA NAISSANCE DU SEIGNEUR
lieu d’une manière miraculeuse ; elle avait reçu d’Élisabeth la confirmation des paroles de l’Ange. Ce n’était pas un rêve, une illusion. Les signes qui annoncent la maternité prouvaient également la réalité du mystère. Elle songeait à sa mission, à sa dignité. Il pouvait lui sembler étrange que Dieu voulût naître d’.une mère pauvre et ignorée. Mais elle s’inclinait devant la volonté du Seigneur, dont elle était la servante. Lorsqu’elle lisait les saints Livres, lorsque, au jour du Sabbat, elle entendait, dans la synagogue, la lecture des prophètes, sa pensée se reportait toujours vers son enfant. Elle savait quel nom Dieu lui avait destiné. Chaque jour grandissaient son désir et son attente du moment où il lui serait donné de le voir, de le serrer sur son cœur, de lui prodiguer ses soins maternels. Son enfant n’était point un enfant comme un autre, c’était le Fils de Dieu ; elle l’aimerait donc bien plus que les autres mères n’aiment leurs enfants. Le Seigneur avait mis en son cœur toute la noblesse, toute la tendresse en rapport avec sa dignité de mère de Dieu. Avec quelle ardeur, avec quelle force n’a-t-elle pas dès lors aimé son enfant !
Déjà aussi, à son amour répondait l’amour. Dans le sein de Marie, près de son cœur, l’enfant ne reposait pas inconscient comme les autres enfants des hommes. Bien que sa vie humaine fût à peine commencée, il était en même temps le Fils de Dieu, qui ne connaît ni pauvreté, ni faiblesse, mais tient en ses mains le gouvernement du monde. Il répondait par l’amour le plus tendre et le plus intime à l’amour de celle qu’il avait choisie entre toutes les filles des hommes pour être sa mère. Il se plaisait
DEUXIÈME SECTION
près de son cœur si noble et si pur, et ce cœur il le remplissait de joie et de bonheur. Il comblait Marie de ses grâces et ainsi Marie aimait toujours davantage son divin Enfant, toujours elle se soumettait avec plus de générosité à sa volonté.
Ainsi s’écoulaient les semaines et les mois, et Marie remplissait ses devoirs de maîtresse de maison. Elle préparait les langes dont elle envelopperait son Enfant, le berceau où elle le déposerait. — Alors survint, inattendu, l’ordre de procéder au recensement de la population. Un jour, Joseph en apporta la nouvelle. Marie et Lui devaient se rendre aussitôt à Bethléem. Marie savait que le moment de la naissance de l’Enfant était proche. Il allait donc naître, non pas dans sa demeure, mais dans une demeure étrangère. Elle ne savait laquelle. Elle se rappelait que, d’après les saints Livres, le Messie devait naître à Bethléem. En tous cas, pour Marie et Joseph, il allait de soi qu’ils obéiraient. Dans l’ordre donné par les autorités, ils voyaient une permission de Dieu. Sans doute il fallait s’attendre à des fatigues, à des incommodités, mais peu importe ! et ils se préparèrent à partir.
C’était à cette époque un voyage assez fatigant. Il fallait faire la route à pied, et cela demandait plus de trois jours. On suppose que Marie eut recours à une bête de somme, que Joseph guidait par la bride. Comme presque toujours, il passait des pèlerins allant à Jérusalem, on trouvait en route des abris pour la nuit. Sans doute alors, comme aujourd’hui, le confort de ces abris différait d’après le prix payé. Marie et Joseph étaient pauvres ; il est possible d’en juger par ce fait qu’à
LA NAISSANCE DU SEIGNEUR
l’occasion de la Présentation au Temple, ils se contentèrent de l’offrande des pauvres. Ils durent faire de même au cours de leur séjour à l’hôtellerie. Le gîte et les repas furent aussi simples que possible.
Gardons-nous de penser qu’ils crurent avoir le droit de se plaindre de ce voyage, parce qu’il leur fallait passer par tant de désagréments à cause du caprice de l’Empereur désireux de savoir le nombre de ses sujets. Ils étaient pleinement convaincus que la volonté de Dieu se montrait à eux par ces ordonnances du pouvoir civil et ils s’y soumettaient librement et avec joie. — Soyons-en également certains, ils n’étaient ni mécontents, ni jaloux si d’autres se voyaient mieux traités qu’ils ne l’étaient euxmêmes. D’autres pouvaient être plus richement vêtus, plus confortablement hébergés, et s’épargner nombre des incommodités du voyage. Marie et Joseph jugeaient cela tout naturel. Simples, réservés, ils s’effaçaient, se contentaient à moins et savaient renoncer aux avantages que d’autres pouvaient se procurer. — Et ils passaient ainsi inaperçus. Rien ne trahissait leur dignité. Jamais ils n’eurent la moindre pensée de parler du grand mystère qu’ils portaient en eux.
Enfin ils avaient atteint Bethléem. Ils se dirigèrent vers l’hôtellerie où ils espéraient trouver abri. Toutes les places étaient prises ! Grande déception ! Pénible surtout pour Joseph qui, après ce voyage fatigant, ne pouvait assurer à Marie l’occasion de se reposer, comme il l’avait tant souhaité. Ils sont dans la rue. Que faire ? Joseph s’informe auprès de parents, d’amis, et cherche à découvrir un asile.
C’est en vain. Enfin, à quelque distance de la petite ville, il trouve une grotte, où parfois on abritait des troupeaux. Il faut s’en contenter. Quoi donc ! Estil possible que, pour la naissance de son Fils, Rédempteur du monde, Dieu semble n’avoir rien préparé ? Il ne peut en être ainsi, et nous le savons bien, c’est avec intention qu’à Bethléem et aux environs de Bethléem, il a tout disposé pour que Marie, au moment de donner au monde le Sauveur, ne trouve d’autre abri qu’une grotte abandonnée. La réalité de ce fait nous est devenue familière à ce point qu’elle attire à peine notre attention. Mais quelle épreuve pour la foi de Marie et de Joseph! Quel sacrifice pour la soumission aux insondables desseins de Dieu leur est ici demandé ! Comment est-il possible que Dieu infini, tout-puissant, permette ou plutôt demande que son Fils unique vienne au monde dans une étable? Marie et Joseph ne peuvent le comprendre, mais ils s’inclinent devant cette volonté. Ils n’hésitent pas dans leur filiale soumission à Dieu. Ils croient et en vertu de leur foi ils s’en remettent entièrement à Dieu, résolus à se conformer à ses ordres, à son bon plaisir. Simples et pauvres, satisfaits de leur condition, ils ne sont point surpris qu’on ne fasse point attention à eux, qu’on les tienne à l’écart et doivent se contenter de peu. Ils ne connaissent ni le déplaisir, ni l’irritation, ni l’impatience, ni le mécontentement, ni l’envie, ni la jalousie, ni la haine, même dans la pire situation. Ils ne songent point à leurs goûts personnels. Ils n’attendent rien. Ils sont sans cesse prêts à tout.
Le jour était sur son déclin. De leur mieux, Marie
LA NAISSANCE DU SEIGNEUR
et Joseph s’étaient installés dans la grotte. Joseph avait trouvé auprès de personnes charitables de quoi préparer pour Marie une couche où se reposer. De son côté, Marie avait pourvu au repas du soir. La nuit étant venue, Joseph se retira. Marie ne pouvait dormir. Elle savait que l’heure était venue. Bientôt elle verrait l’Enfant et le presserait sur son cœur. Elle s’absorbait dans la pensée de ce grand mystère et son cœur débordait de consolation et de joie dans l’attente de l’Enfant divin. Soudain, environné d’une éclatante lumière, le voici devant elle, dans sa faiblesse et son amabilité. Sans les souffrances qui sont, par suite de la faute originelle, le partage des autres femmes, sans qu’elle ait rien perdu de sa virginité, l’Enfant-Dieu est né d’une façon miraculeuse ! Avec la plus intime émotion, et le respect le plus profond, Marie le prend, le presse sur son cœur, l’enveloppe des langes qu’elle a apportés et le couche sur la paille et le foin de la crèche. Alors elle appelle Joseph, tous deux s’agenouillent devant la crèche, sans pouvoir se rassasier de contempler l’Enfant !...
Agenouillons-nous, nous aussi, en esprit devant lui, et du meilleur de notre cœur saluons le divin Enfant. Il ne parle pas encore, mais quelles leçons il nous donne ! Ces leçons résument les plus importantes vérités de notre sainte Foi :
Dieu avait créé Adam et Ève ; il avait élevé leur nature à un ordre supérieur ; ils devaient le glorifier en le reconnaissant comme leur souverain Maître et Seigneur. Ces privilèges de la grâce seraient transmis à leur postérité. Après un court séjour
DEUXIÈME SECTION
sur la terre, ils seraient dans l’éternité les témoignages de l’amour de Dieu. Mais Adam et Ève ne se soumirent point ; ils transgressèrent l’ordre de Dieu. Ils furent donc chassés du paradis et perdirent, pour eux-mêmes et pour leurs descendants, les privilèges qu’ils avaient reçus. Le plan primitif de la création était ruiné — le péché avait eu des effets épouvantables. Les hommes, livrés à leurs seules forces, n’étaient pas en état de sortir de leur misère. Nul ne pouvait être admis à contempler Dieu ; le ciel était fermé. Dans son infinie miséricorde, Dieu voulut venir au secours de l’homme. Lui-même se ferait homme afin de racheter le genre humain. Et voici maintenant devant nous le Fils de Dieu fait homme ! Petit enfant, couché dans la crèche d’une étable de Bethléem ! — Il n’est rien qui, mieux que la vue d’un petit enfant, touche le cœur de l’homme, le désarme, l’émeuve de compassion et d’amour. — Comment lui résister ? Dès sa venue sur la terre, il a voulu, par les charmes et la muette éloquence de l’enfance, enseigner aux hommes la leçon la plus importante, à savoir que, sur cette terre, tout se ramène pour l’homme à accomplir la volonté de Dieu. Il est venu afin d’expier par son obéissance la désobéissance de nos premiers parents. Voilà pourquoi il est couché dans la crèche ; le Père le voulait ainsi ; et les Anges chantent : « Gloire à Dieu au plus haut des Cieux !» — Ce qui importe surtout, ce qui importe uniquement, c’est la glorification de Dieu. Tout le reste n’est rien en comparaison. Et l’Enfant divin, librement, avec joie, renonce à tous les biens, à toutes les jouissances terrestres.
Il aime les hommes d’un amour pur, désintéressé, prompt au sacrifice. Il n’a qu’une seule pensée : faire notre bonheur. C’est l’amour de Dieu fait homme : Il ne peut rien gagner, il veut nous donner et à ses dépens. Nous lui devons littéralement tout ce qui peut procurer à notre cœur le contentement et le bonheur ; la lumière qui éclaire tous les problèmes de la vie, la force qui nous permet d’atteindre notre but, la paix promise aux hommes de bonne volonté !
La Présentation au Temple
Par la Présentation au Temple, les parents de Jésus obéissaient à une double prescription de la Loi. Il est dit ( Exod ., xm, 2) : « Consacre-moi tous les premiers-nés, parmi les enfants d’Israël, tant des hommes que des animaux, car tout est à moi. » Nous avons ( Lévit ., xii, 6 et suiv.). les prescriptions établies pour la purification de la femme après la naissance de l’enfant : « Elle doit présenter au sacrificateur un agneau en holocauste et un jeune pigeon ou une tourterelle en offrande pour le péché. Que si elle ne peut présenter un agneau, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l’un en holocauste et l’autre en sacrifice pour le péché ». Par l’holocauste on attestait la souveraineté de Dieu ; l’offrande pour le péché rappelait que l’enfant était né avec la tache originelle, et telle est aussi la raison pour laquelle la femme a besoin de la purification.
Dans la première de ces deux prescriptions, il
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s’agit, comme pour tout holocauste, de reconnaître la suprême souveraineté de Dieu. Le premier-né de toute famille devait lui être consacré, et, comme prêtre, vouer sa vie entière dans le temple au service du Seigneur. Plus tard, pour le service du Temple, Dieu avait établi les Lévites. Mais le peuple d’Israël devait conserver pleine conscience de son devoir envers lui. De là, cette prescription d’après laquelle tout premier-né devait être racheté du service du temple à prix d’argent : « Vous rachèterez avec l’argent tout premier-né de vos enfants. » ( Exod ., v, 13.) — Tout premier-né des troupeaux devait être offert à Dieu. On pouvait remplacer cette offrande par celle d’un agneau ; sinon, on devait tuer l’animal. Par le renoncement total à l’animal qui devait être offert ou tué, l’homme devait, rendre hommage à Dieu comme à son Souverain Maître et Seigneur. « Tout m appartient. » Dieu l’avait dit à Moïse ; et cette parole, il fallait, sans cesse et de toutes les manières, la rappeler à l’homme, la mettre, pour ainsi dire, sous nos yeux. Reconnaître la souveraineté absolue de Dieu, tel est le premier devoir, l’essentielle mission de l’homme sur la terre.
La cérémonie de la présentation consistait en ceci : les parents remettaient l’enfant aux prêtres qui, de leurs mains, le présentaient au Seigneur. En même temps le sacrifice était offert. Avec une formule de bénédiction, les prêtres rendaient ensuite l’enfant aux parents, qui le rachetaient au prix de cinq sicles. La formule de bénédiction était la suivante : « Que le Seigneur vous bénisse et veille sur vous ! Que le Seigneur vous montre son visage et
ait pitié de vous ! Que le Seigneur tourne son visage vers vous et vous donne la paix ! » ( Nombr ., vi, 24.)
On n’a pas manqué de poser cette question : Marie, dans sa condition très particulière, étaitelle obligée de présenter son Enfant au Temple ? La conception virginale de l’Enfant, son entière immunité de tout péché, indiquent bien que la raison du sacrifice expiatoire n’existait pas pour lui. Pour les mêmes motifs, il ne pouvait être question d’impureté contractée par Marie, puisque la cause qui rendait les autres femmes impures n’existait point pour elle. Il n’y avait donc aucune raison qui l’obligeât à offrir le sacrifice pour le péché et à présenter l’Enfant. Mais, tout au contraire, sacrifice et présentation prenaient en Jésus leur pleine et entière signification. Comme nous l’avons dit, l’offrande du premier-né et le sacrifice de l’holocauste signifiaient que l’homme a été créé pour la glorification de Dieu, qu’il doit reconnaître comme son souverain Maître. Or II est venu, le premier-né du Père et de la bienheureuse Vierge Marie ! Il est venu celui dont l’absolue soumission à la volonté du Père devait expier d’une manière si frappante le refus de soumission de la part de nos premiers parents et de tous les hommes. Déjà dans l’Incarnation, Marie, par son Ecce ancilla Domini , et le Sauveur, par son Ecce venio, avaient attesté leur empressement à obéir. Dans la présentation et le sacrifice de l’holocauste, ces dispositions pouvaient et devaient prendre l’expression sensible fixée par Dieu lui-même.
Nous ne ferons pas fausse route en admettant que Marie n’a pas même examiné si elle était tenue
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de présenter l’Enfant au Temple et d’offrir le sacrifice pour le péché ; nous ignorons si elle avait conscience que, grâce à la conception et à la naissance virginale de son enfant, la loi relative à l’impureté contractée ne s’appliquait pas à elle. Elle regardait la soumission aux prescriptions de la loi comme une chose allant de soi, et saint Luc semble nous l’indiquer lorsqu’il écrit : (n, 22 et suiv.). — « Et le temps de la purification de Marie étant révolu selon la loi de Moïse, ils portèrent l’Enfant Jésus à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon qu’il est écrit dans la loi du Seigneur. Tout enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur, et pour donner ce qui devait être offert en sacrifice, selon qu’il est écrit dans la loi du Seigneur, deux tourterelles ou deux petits de colombes ».
Sans doute aucun, Marie connaissait la signification de la Loi d’après laquelle tout premier-né devait être présenté au Seigneur. Elle avait pleine conscience que son Enfant ne lui appartenait point, qu’elle l’avait reçu de Dieu en vue de l’élever pour la mission que Dieu lui avait confiée. Les parents ne sont jamais les propriétaires de leurs enfants. Ils sont les représentants de Dieu, à qui seul l’enfant appartient. Et Marie devait, comme toutes les autres mères, reconnaître cette vérité en offrant son Enfant à Dieu.
Elle savait aussi que l’offrande faite pour elle et pour son Enfant avait pour tous deux une signification et une importance très spéciales. Elle savait ce que signifiait pour lui et pour elle cette offrande. Nous ignorons, il est vrai, jusqu’à quel point elle connaissait les détails de l’œuvre de la Rédemp-
tion, mais elle en avait certainement une connaissance générale, ou du moins, elle en avait le pressentiment et elle était préparée à les comprendre.
Nous saisissons maintenant quelque chose des sentiments qu’éprouvait le cœur de la très sainte Vierge lorsqu’elle offrit son Enfant au Seigneur. Pour elle, la Présentation n’était point une simple cérémonie ; elle en comprenait l’entière importance et la signification. Elle offrait son Enfant au Père céleste, comme les Prêtres le présentaient au Seigneur ; elle le remettait et se remettait elle-même entièrement entre ses mains, afin que son bon plaisir s’accomplît en eux. — Tels furent également les sentiments de Jésus. Il renouvela l’offrande qu’il avait faite dès son entrée en ce monde : Ecçe venio ! Lorsque la tourterelle fut immolée, lorsque son sang coula et qu’elle palpita dans l’agonie, puis resta inanimée sur l’autel du sacrifice, lorsqu’elle y fut consumée par le feu, Jésus et Marie savaient qu’un jour le sang du Sauveur coulerait à son tour, qu’il connaîtrait les souffrances de l’agonie et qu’enfin il pendrait inanimé sur la Croix, victime offerte pour les péchés du monde. L’Incarnation, par son : Ecce venio était, pour ainsi dire, l’introït du sacrifice de la Croix ; la présentation au temple préparait l’offrande des dons précurseurs du sacrifice qui devait s’accomplir au Golgotha.
Siméon, il est vrai, n’était point du nombre des prêtres ; mais il était un pieux Israélite en qui s’incarnait l’aspiration d’Israël à l’avènement du Messie. Ses ardentes supplications s’élevaient vers Dieu, et il sut qu’il ne mourrait point sans avoir vu le Messie. Le jour de la Présentation de Jésus, il se
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sentit poussé à se rendre au temple, au lieu même où s’accomplissait la cérémonie. Tout s’y passait comme de coutume; rien ne donne à penser qu’il y eut alors quelque circonstance extraordinaire. Il vit donc une femme toute simple remettre son enfant au prêtre, et une voix intérieure lui dit que cet enfant était le Messie attendu. Il s’approcha, prit lui-même dans ses bras l’Enfant qu’on allait rendre à sa mère, puis, élevant ses regards vers le ciel, il dit : « C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole, puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous nous donnez et que vous destinez pour être exposé à la vue de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël. » Étonnés, profondément émus, Marie et Joseph entendirent ces paroles. Ils croyaient fermement que leur Enfant était le Messie, le Fils de Dieu ; mais ce mystère était si profond qu’ils ne pouvaient le sonder tout entier, d’autant qu’ils n’avaient sous les yeux qu’un petit enfant, semblable à tous les autres. Jamais ils n’avaient parlé de ce grand mystère. Généralement on traitait l’Enfant comme tout autre enfant. Nous comprenons ainsi la surprise des parents, lorsque le vieillard Siméon reconnut en lui le Messie et le proclama à haute voix. — Tandis que Marie et Joseph méditaient les paroles de Siméon, le vieillard s’adressant à eux les bénit, puis, arrêtant un regard profond sur Marie, il dit : cc Cet enfant est pour la ruine et pour la résurrection de beaucoup en Israël, et pour être en butte à la contradiction des hommes ; votre âme même sera transpercée
NAZARETH
d’un glaive, et les pensées cachées dans le cœur d’un grand nombre seront révélées, par leur attitude à l’égard de l’enfant (du Crucifié). »
A peine Siméon avait-il parlé, que survient la prophétesse Anne. Les paroles qu’elle prononça ne nous ont pas été conservées ; mais ce qu’elle dit de l’Enfant à tous ceux qui attendaient la rédemption d’Israël montre bien qu’elle confirmait le témoignage de Siméon. — Et lorsque Marie reçut de nouveau son Enfant, elle savait que Dieu le lui donnait uniquement pour l’élever en vue du sacrifice de l’Agneau, dont le sang devait être répandu pour les péchés du monde.
Dans la Compagnie de Jésus, c’est ordinairement en la fête de la Présentation qu’on prononce les vœux solennels. Il y a, dans cette coutume, un sens profond. Le Jésuite sera d’une manière toute spéciale le compagnon de Jésus, il se mettra sans réserve à la disposition de son Chef et de son Église. Par ses vœux solennels, il s’engage sans retour à vivre et à mourir non pour lui-même, mais uniquement, à l’exemple de son Maître, pour la plus grande gloire de Dieu. On ne pouvait donc choisir un meilleur jour que celui-ci où le Chef s’offrit sans réserve à son Père céleste.
Nazareth
Rien ne peut mieux que la vie de la Sainte Famille à Nazareth nous montrer, en quelque sorte visiblement, comment pour nous tout se ramène uniquement à faire la volonté de Dieu. Nous sommes
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si portés à nous imaginer que nous devons, à notre idée et d’après nos plans, accomplir des choses grandes et importantes aux yeux des hommes ! Du point de vue naturel, l’homme a de la répugnance pour une vie cachée, sans le moindre éclat, retirée, alors que tant d’autres réussissent, sont connus, honorés et trouvent partout un mot à dire qui atteste leur autorité. « Manifesta te mundo ! Montrez-vous au monde ! » Mettez-vous en avant ! voilà ce que nous dit une voix intérieure. Même dans l’Église de Dieu, on risque de juger d’après l’éclat extérieur : on attache souvent trop de prix aux places, aux fonctions qui procurent influence, importance, avantages matériels.
Or, nous voyons les personnes les plus saintes qui aient jamais passé sur cette terre et furent les plus chères à Dieu, nous les voyons vivre dans l’obscurité la plus entière et se livrer aux occupations les plus ordinaires. Chaque jour, saint Joseph — et, comme lui, le Fils de Dieu — se livrent aux humbles travaux d’un charpentier de village : objets en usage dans la demeure de personnes de condition modeste, fabrication, réparations. Marie doit veiller aux soins de l’intérieur, à la propreté de la maison, à la préparation des repas, aux vêtements qu’il ne faut pas négliger. Telles étaient leurs occupations, chaque jour, de mois en mois, d’année en année. Durant sa vie entière saint Joseph n’a pas fait autre chose. Il a vécu dans le silence et l’obscurité ; il est mort dans l’obscurité et le silence et, de lui, nous ne savons rien qui ait la moindre importance aux yeux du monde. — Durant la vie publique du Sauveur, Marie se tint
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à l’écart. Nous la voyons seulement debout au pied de la Croix. Il est fait mention d’elle, une fois encore, à la Pentecôte. Elle n’a joué aucun rôle dans l’Église naissante. Nous ne savons plus rien d’elle jusqu’à sa mort. Et cependant Dieu reposait avec une indicible complaisance ses regards sur la paisible maison de Nazareth où, plus magnifiquement que partout ailleurs sur la terre, il était glorifié. Jésus, Marie, Joseph accomplissaient de la manière la plus parfaite sa sainte volonté, et il n’est rien de plus important dans la création entière. Rien ne pouvait avoir plus de prix à ses yeux, que ces humbles et obscures occupations.
Mais cette vie calme et silencieuse, sans éclat, n’était point, comme une vue superficielle pourrait le donner à penser, sans importance, sans efficacité pour le monde. Depuis des siècles, l’exemple de la Sainte Famille est une lumière, une consolation, une force jour des millions de chrétiens. Il est devenu une source de contentement et de bonheur pour d’innombrables âmes : il a créé tout d’abord la vie chrétienne de la famille, avec ses joies paisibles et ses consolations. — Méditons, maintenant, plus attentivement l’importance et la signification de cette vie pour le Sauveur.
C’était d’abord une vie de pauvreté. Tout en appartenant à un milieu modeste, Marie et Joseph n’étaient pas d’origine prolétaire. Marie était une héritière, et nous ne devons pas penser ici à une dure et amère pauvreté dans la maison de Nazareth. Lorsque le livre des Proverbes (xxx, 8) nous dit : « Ne me donnez ni la pauvreté, ni la richesse, mais ce qui est nécessaire à la vie », nous ne pou-
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vons admettre que Dieu ait laissé Marie et Joseph dans le besoin. L’installation de la maison était simple, sans doute, mais ,nous pouvons aisément supposer que Marie avait soin, autant que les moyens le permettaient, de rendre cette demeure commode et agréable et que Joseph et Jésus s’y plaisaient.
Pour le Fils de Dieu, c’était là, malgré tout, une indicible pauvreté. Qui d’entre nous, chargé de choisir pour lui une demeure et un genre de vie, aurait songé à ce qu’il a librement choisi lui-même ? Toutes les richesses, tous les trésors de la terre ne sont qu’un faible et pâle reflet de la splendeur céleste. Le palais le plus magnifique eût été pour lui une pitoyable pauvreté. En outre, il était sous l’entière dépendance de ses parents. Ils recevaient de lui tout ce qu’il gagnait et en disposaient. Il y avait nombre de commodités et d’agréments qui, naturellement, leur auraient fait plaisir, en particulier pour les voyages réguliers à Jérusalem. Pour le logis, l’alimentation, etc., ils devaient se régler d’après leur gain. Assurément, Joseph et Marie pourvoyaient au nécessaire des indigents et ne se réservaient pour eux-mêmes que le strict indispensable. Mais ils ne pouvaient voyager comme les riches, ni s’offrir les mêmes facilités. Il leur fallait se retirer alors que d’autres leur étaient préférés. A Jérusalem, alors comme aujourd’hui en pareilles circonstances, on trouvait bien tout ce que les marchands peuvent offrir pour tenter les amateurs. Jésus voyait là tant de choses, dont ils auraient eu besoin ou qui auraient rendu la maison plus commode ! Mais les ressources de la Sainte
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Famille ne permettaient point ces dépenses et il fallait y renoncer.
Le Père céleste le voulait ainsi, et Jésus s’inclinait devant sa volonté, sans trouble ni mécontentement. Il ne s’est point servi non plus de sa science et de ses facultés pour acquérir la richesse. Il n’a point dit à saint Joseph : « Laissez-moi faire ! j’installerai une menuiserie fonctionnant à l’électricité; et je fondrai une firme de haute importance. Nous bâtirons alors une belle villa avec tout le luxe possible. » Il connaissait toutes les inventions, toutes les découvertes qui auraient pu procurer la richesse. Le Père céleste ne le voulait pas, et Jésus resta pauvre et il dut gagner sa vie par le travail de ses mains.
Sa pauvreté, librement choisie par amour pour nous, conformément à la volonté de son Père, nous enseigne le peu de valeur de la richesse. Pour lui, il n’y avait rien qui valût la peine d’être possédé, bien qu’il eût pu se le procurer facilement. Il lui suffisait de vouloir, et il aurait eu le plus magnifique des palais. Plus tard, il insistera sur le danger des richesses et il proclamera bienheureux les pauvres d’esprit. Mais plus profondément encore que ses paroles, son exemple nous apprend à ne point attacher tant de valeur aux biens terrestres, à ne point nous illusionner si nous les possédons, à n’être pas mécontents s’ils nous manquent, à y renoncer librement à son exemple, si Dieu nous demande ce renoncement. En effet, toutes les choses terrestres ne doivent être pour nous qu’un moyen d’atteindre le but de notre vie : elles n’ont pas d’autre valeur. Dans la mesure où elles nous sont
nécessaires pour le but à atteindre, nous pouvons et nous devons chercher à les acquérir ; mais elles ne doivent pas être le but : elles ne sont qu’un moyen d’atteindre un but plus élevé.
Dépendance , occupations simples et sans éclat : deux autres caractères de l’adolescence du Sauveur. Être son propre maître, se tenir dans sa position indépendant de tous les autres, agir à son gré, pouvoir organiser sa vie à son idée, se signaler aux regards de tous, il n’est rien qui ait pour l’homme plus d’attrait. Mais, dans sa jeunesse, l’homme est sous la dépendance de ses parents ; le plus souvent, il doit, durant sa vie entière, occuper une situation qui le maintient dans la dépendance d’autrui ; .très fréquemment aussi, par suite des circonstances, il lui est impossible d’organiser sa vie à son gré. Être toujours contraint de se plier à la volonté des autres, ne pouvoir jamais se conduire comme on le désirerait, ni satisfaire ses goûts et ses aptitudes, sans possibilité de modifier les circonstances, tout cela peut paraître dur. Ils sont nombreux ceux qui regimbent et, par tous des moyens possibles, cherchent à s’affranchir de leur condition.
Et nous voyons, au contraire, le Fils de Dieu rester, jusqu’à sa trentième année, sous la dépendance de ses parents. « Il leur était soumis. » C’est en ces quelques mots que l’évangéliste résume cette période de la vie du Sauveur. Ses parents lui fixaient sa tâche quotidienne. A mesure qu’il grandissait, il aidait sa Mère et, plus tard, son père, en leur rendant de petits services. Il écoutait les ordres et les exécutait. Plus tard, formé par Joseph,
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il travaillait avec lui. Il ne débuta point par des projets de tout point parfaits, bien qu’il sût toutes choses. Il ne venait pas à chaque instant avec une idée nouvelle à réaliser. Il travaillait sous l’absolue dépendance de Joseph, au jour le jour, dans l’atelier. Jamais il ne vint à la pensée de personne qu’il en savait plus qu’un ouvrier. Il ne s’est jamais établi à son compte en prenant de l’âge pour avoir plus de liberté et le droit de suivre ses propres idées. — Représentons-nous ce que cette dépendance était pour le Fils de Dieu. Il devait travailler suivant les indications de Joseph et conformément aux désirs des clients. Ceux-ci donnaient des commandes, et il devait répondre à leurs désirs. Peut-être même n’étaient-ils pas toujours satisfaits du travail, parce qu’ils s’attendaient à autre chose ou ne s’étaient pas suffisamment expliqués. Il fallait apporter les modifications désirées, livrer le travail et, alors seulement, recevoir le salaire.
Plus saisissante encore est cette dépendance, lorsque nous songeons à toutes les manières dont il pouvait exercer ses facultés. Au seul point de vue naturel, son talent était merveilleux, il possédait les qualités les plus éminentes, et elles n’étaient pas mises en œuvre. En n’importe quelle situation, il aurait fait meilleure figure que ceux qui l’occupaient ! Son poste ne répondait nullement à ses aptitudes.- D’autres le dépassaient, arrivaient aux honneurs, s’attiraient la considération, avaient de l’influence, et il restait un simple charpentier. — Sous le rapport religieux, combien son activité eût été féconde ! Chaque jour de Sabbat
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il devait dans la synagogue écouter les maîtres expliquant les Écritures, lui, la Sagesse éternelle ! Il entendait les erreurs des Pharisiens et des Sadducéens ; il voyait comment on égarait le peuple et, dans Jérusalem, il constatait la profanation du Temple. La misère spirituelle du peuple, les abus commis réclamaient l’intervention du ciel. Et il ne faisait rien, absolument rien. On eût dit que ce spectacle ne lui importait pas, qu’il lui était indifférent. Il n’est pas allé trouver le Grand-Prêtre ; il n’a pas réclamé la suppression des abus. Il n’a point protesté contre les scribes, ni démontré leurs erreurs. Surtout il ne s’est pas mis à la tête de la foule pour réprimer des abus criants et rétablir l’ordre social. Il n’a point, en son temps libre, écrit des livres pour exposer ce qui pouvait se faire pour guérir tous ces maux. Il se contentait de travailler dans son atelier, maniant le rabot et la scie, comme si tant de misères ne lui allaient pas au cœur, ne l’intéressaient point, comme s’il ne les comprenait pas.
Par une conséquence nécessaire de ce genre de vie, il n’entretenait aucune relation avec les milieux cultivés, et il devait renoncer à toute occupation intellectuelle ou spirituelle. Sans doute, dans l’intimité de la famille, la conversation avait un caractère presque exclusivement religieux, lorsqu’il n’y avait pas à parler des commandes, du soin de la maison, des événements locaux. Mais on ne peut supposer que tout rapport avec le dehors fût entièrement exclu. Le fait que Marie était présente aux noces de Cana et que le Sauveur accepta l’invitation qui lui était faite, prouve qu’ils comprenaient
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les obligations sociales et les devoirs de l’amitié, en semblables solennités. En pareilles circonstances, le Sauveur, assurément, se sera montré gracieux, aimable, formé aux bonnes manières ; il aura su donner à ces réunions et à ces conversations un cachet de noblesse et de distinction. Mais quelles relations pour le Fils de Dieu ! D’ordinaire, la jeunesse villageoise, à Nazareth comme ailleurs, était fruste et peu cultivée : la conversation et les rapports s’en ressentaient. Et il se mettait à leur portée. Aucun habitant de Nazareth n’a remarqué en lui quelque chose d’extraordinaire. Lorsqu’il commença à enseigner, tous étaient dans l’étonnement et se demandaient : « Où donc a-t-il étudié ? N’estil pas le fils du charpentier ?» Il a bien su voiler jusqu’au moindre rayon de sa divinité.
Le Père céleste le voulait ainsi. Il voulait nous apprendre avec l’éloquence la plus persuasive, que tout se résume à faire la volonté de Dieu. C’est la chose la plus méritoire que puisse faire le Fils de Dieu lui-même. Sans doute, Jésus prêchera plus tard, il opérera des miracles. Mais, pour Dieu, son travail silencieux a autant de prix et lui rend autant d’honneur. Dieu n’a besoin de personne, pas même des actes du Rédempteur du monde, aussi longtemps qu’il ne le veut pas. Donc, peu importent la condition de notre vie, la nature de nos occupations, pourvu que nous accomplissions la volonté de Dieu. Nous rendons même à Dieu plus de gloire lorsque, contrairement à nos goûts et à nos désirs, et conformément à l’exemple du Sauveur, nous travaillons dans le silence et l’obscurité, à condition d’y reconnaître la volonté de Dieu et de nous soumettre à lui.
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Si donc les desseins de la Providence demandent que durant toute notre vie nous accomplissions des travaux sans éclat, que dans un poste inférieur nous devions toujours travailler d’après les prescriptions de nos chefs et qu’ainsi nos aptitudes, nos talents ne seront jamais mis en valeur, notre vie n’est pas sans mérite. Persuadons-nous au contraire que, si nous ne faisons des choses plus magnifiques et plus grandioses, nous n’avons qu’à nous rappeler que Dieu le veut ainsi et à nous soumettre à lui.
Soumettre notre volonté à celle de Dieu, voilà ce que nous pouvons faire de plus noble et de plus grand. Et c’est pourquoi, le martyre excepté, le vœu religieux d’obéissance est, de la part de l’homme, la plus grande, la plus excellente glorification de Dieu, parce que non seulement il se donne à Dieu, dans la mesure où Dieu le demande, mais en outre, s’oblige volontairement à voir dans les ordres de son supérieur et dans les Règles de l’Ordre, la volonté divine, et à s’y soumettre. Par amour pour Dieu, pour l’honorer toujours davantage, il renonce à la liberté qu’il lui a laissée afin de pouvoir en faire usage le moins possible et de la soumettre le plus possible à la volonté divine et rendre à Dieu plus de gloire.
Un travail sérieux, assujettissant, remplissait la vie de Jésus à Nazareth. Il s’agissait de s’assurer ainsi les moyens de vivre. Il aurait pu le faire plus facilement : les anges auraient fait le travail pour lui et pourvu aux nécessités. Un acte de sa volonté aurait suffi pour être servi parfaitement. Il aurait eu alors son temps pour prier ou s’occuper des choses
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spirituelles. Rien de tout cela. Il ne s’appliquait pas à des riens, en amateur, par passe-temps, mais à un travail assidu, du matin jusqu’au soir assez tard, et cela chaque jour, d’année en année. Et le temps était bien employé : toujours du travail à exécuter, à livrer en bon état pour contenter les clients; travail sagement organisé, non seulement pour avoir le nécessaire, mais encore afin de pouvoir faire du bien. La journée finie, Jésus était fatigué et souvent la sueur perlait sur son front. — Nous ne saurions penser qu’il laissât à son père nourricier les travaux les plus pénibles ou les moins agréables, qu’il cherchât à s’en dispenser : il s’empressait au contraire à les prendre pour lui-même.
La volonté du Père céleste était qu’il en fût ainsi : et il obéissait de plein gré et avec joie. Il ne gémissait point, il ne se plaignait pas ; il ne témoignait aucun mécontentement d’être obligé à travailler ainsi. Jamais il n’a pensé qu’une telle occupation n’était pas convenable pour le Fils de Dieu. Il travaillait joyeusement, sans souhaiter autre chose. Si le Père céleste le voulait, il était prêt à travailler un plus grand nombre d’années encore. Quand les clients venaient lui proposer un travail ou préciser leurs désirs, il les accueillait aimablement, prêt à leur rendre service. Aucun travail n’était pour lui trop ennuyeux ni trop insignifiant. En tout, il voyait la volonté de son Père céleste et, comme il le disait plus tard, sa nourriture était de faire cette volonté. Il ne connaissait rien de plus aimable, de plus agréable, de plus convenable que la volonté du Père.
Et ainsi, il faisait du travail une noble chose ;
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il nous enseignait qu’il n’y a rien d’humiliant pour personne à gagner sa vie par le travail de ses mains. Ainsi, il apportait consolation et joie à tous ceux
— et ils sont légion — qui comme lui doivent se livrer à de pénibles travaux corporels. Comment, désormais, pourraient-ils se plaindre de leur sort, en voyant que Jésus n’a point voulu une autre condition que la leur ? — En même temps, il montrait aux « hommes de qualité, de condition supérieure » qu’ils n’ont pas à se prévaloir de leur situation, qu’ils ne doivent point mépriser les classes ouvrières, puisqu’il n’a pas dédaigné leur société, puisqu’il a voulu être compté parmi les ouvriers. Devant Dieu, il n’y a d’autre « grandeur », d’autre « noblesse » que celle qui consiste à accomplir sa sainte volonté.
Enfin, vie de prière . Nous avons vu avec quelle fidélité Joseph et Marie obéissaient aux prescriptions de la Loi. Seul, un nouvel épisode de la vie du Sauveur à Nazareth nous est rapporté plus loin
— le pèlerinage de Jésus se rendant à Jérusalem à l’âge de douze ans, ainsi que la Loi l’ordonnait. Comme librement il se conformait aux prescriptions de la Loi, sans y être obligé, nous pouvons admettre qu’il prenait aussi régulièrement part aux solennités religieuses, et se rendait à la Synagogue aux jours de Sabbat. Il y aurait eu scandale, s’il n’avait pas fait ainsi. Il obéissait donc, bien qu’il eût prié beaucoup mieux en son particulier. Dans les œuvres de piété, ce qui importe avant tout, c’est la soumission à la volonté de Dieu.
Résumons maintenant les faits de la vie de Jésus en sa jeunesse, en méditant plus attentivement
deux caractères principaux qui s’y affirment constamment, et qui sont pour nous d’une grande importance. Nous ne pouvons dès lors, éviter de revenir brièvement sur certaines considérations déjà faites.
Amour de la vie cachée
Dieu pouvait créer sa Mère telle que la voulait son bon plaisir. Évidemment, son bon plaisir fut de la créer aussi magnifiquement qu’il convenait à sa dignité de Mère de Dieu et à l’amour d’un Dieu pour sa Mère, et il l’aimait bien plus que toutes les mères n’aiment leurs enfants. Il fallait qu’elle pût dire : « Le Seigneur a fait en moi des merveilles si grandes que toutes les générations me proclameront bienheureuse ». Le Pape Pie IX l’a dit : Dieu l’a si abondamment comblée des trésors de sa divinité que nul esprit créé ne saurait le comprendre.
Où donc chercherons-nous cette Vierge magnifique et glorieuse ? Où va l’ange, messager du ciel, qui vient lui annoncer le dessein de Dieu ? Ne cherchons pas à Rome, la capitale du monde, ni à Jérusalem, ni dans quelque autre ville importante. Loin de toutes les grandes voies de communication, cachée dans le creux d’une vallée, se trouve une bourgade insignifiante : c’est Nazareth, et l’on n’y accède que difficilement. Les écrits de l’Ancien Testament n’en disent pas un mot. Jusqu’alors il n’en est pas question dans l’histoire. C’est là que se hâte le Messager de Dieu ; il cherche une humble maison. La fille des habitants de cette demeure est
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fiancée à un charpentier de la localité ; la famille d’où elle descend ne semble donc pas être du nombre des familles notables. Et c’est la Vierge que Dieu a choisie pour sa mère ! Là, elle vivait comme toutes les autres jeunes filles d’humble origine. Ses occupations étaient de vaquer aux soins domestiques, comme doit le faire toute fille unique en pareille occurrence. On ne savait d’elle rien de particulier; elle passait inaperçue, on ne s’occupait pas d’elle. Personne ne pressentait d’elle quelque chose de sublime. Bref, sa vie était celle de toutes les honnêtes jeunes filles de condition modeste dans un lieu à l’écart des mouvements du monde. Tout respire le silence, l’humilité, l’absence de la moindre prétention, l’oubli.
Lorsqu’elle apprend la volonté de Dieu, la Vierge se déclare humblement prête à s’y soumettre. Alors se creuse un nouvel abîme de silence et d’obscurité : le Fils de Dieu se fait homme, le Sauveur du monde, le Désiré des siècles duquel doit venir tout salut, est là ; et personne ne s’en aperçoit. Pas un mot de Marie ne trahit la merveille, la « grande chose » que le Seigneur a faite en elle. Ce n’est que quelques mois plus tard, que Joseph lui-même apprend d’un ange la venue du Messie. Seule Élisabeth, éclairée par F Esprit-Saint, reconnaît la dignité de Marie et la proclame bénie entre toutes les femmes. Et alors, du cœur de la bienheureuse Vierge jaillit le Magnificat , ce chant d’allégresse à la gloire des « grandes choses » que le Seigneur a accomplies en elle. Elle connaît la grandeur qui est la sienne; elle sait que le Seigneur l’a choisie entre toutes les
femmes. Mais elle garde ce secret pour elle, et elle rentre dans l’ombre du silence et de l’oubli.
Comme l’heure de la naissance de l’Enfant approchait, survint l’édit ordonnant le recensement de la population. Marie et Joseph sont de petites gens qui doivent se conformer aux ordres des autres. Ils se rendent donc à Bethléem, passant inaperçus, indifférents à la foule. A Bethléem, pas de brillante réception ; à peine les remarque-t-on. Le recensement devait se faire en un jour déterminé; de nombreuses familles étaient venues à Bethléem, qui était le lieu de leur origine. Les choses devaient se passer alors comme elles se passent aujourd’hui encore en semblables circonstances ; à l’entrée de la localité, se pressaient les curieux qui observaient les arrivants. S’ils étaient gens distingués, personnages importants, on se groupail pour se raconter leurs richesses et leur influence. Lors donc qu’un homme d’humble condition se présenta, guidant une bête de somme sur laquelle était assise une personne, apparemment sa femme, on n’y fit pas attention. Un simple coup d’œil avait suffi pour voir en eux des gens insignifiants qui ne méritaient aucun intérêt. — Et pour parler la langue d’aujourd’hui, ils n’avaient pas pu retenir une chambre dans un hôtel de premier ordre ; il leur fallut chercher abri dans une hôtellerie bien modeste. Mais là même ils ne trouvèrent pas de place. Si l’on avait reconnu en eux des riches, on aurait su leur ménager une chambre. Avec les pauvres gens, on ne fait pas tant d’embarras. Qu’ils se cherchent un gîte! Ils • cherchèrent ailleurs, s’in-
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formant partout ; partout on les renvoyait de porte en porte comme des mendiants. Il ne leur restait plus qu’une ressource, se réfugier dans une grotte qui, à l’occasion, servait d’abri aux troupeaux. Et c’est cette grotte froide, déserte, que le Dieu tout-puissant a choisie pour être le lieu de naissance de son Fils !
Lorsqu’un enfant royal vient au monde, tous les préparatifs sont faits d’avance avec le plus grand soin. L’heureuse nouvelle de cette naissance est aussitôt annoncée dans le pays tout entier. Lorsque, par exemple en Hollande, en 1909, la reine mit au monde un enfant, tout le pays fut en mouvement et en joie. Les canons tonnèrent, les cloches sonnèrent, les écoles eurent des vacances, les magasins furent fermés comme en un jour de fête; les maisons étaient pavoisées, on ne pouvait contenir sa joie. — Et maintenant, c’est la naissance du Fils du plus grand des rois ; c’est la naissance du Rédempteur du monde, de Celui qui apporte tout bonheur, toute bénédiction... et c’est le calme, le silence ; nulle démonstration de joie. Dans l’ombre de la grotte, seuls deux êtres humains, pénétrés de respect, d’amour, de bonheur, s’inclinent devant la crèche où repose le petit Enfant... et c’est tout ! — Cependant les cieux s’entr’ouvrent ; des légions d’anges entonnent leur cantique ; une étoile s’allume au ciel et guide les Mages à la crèche ; les bergers, les Mages viennent, ils adorent : puis ils se retirent... et aussitôt recommence une vie d’obscurité, d’effacement telle qu’on ne saurait la concevoir. On ne nous dit point que les habitants de
Nazareth aient attaché la moindre importance à la naissance de cet Enfant.
Le quarantième jour après sa naissance l’Enfant fut présenté dans le Temple. Il est dit formellement que les parents offrirent le sacrifice des pauvres. On devait normalement offrir un agneau. Joseph et Marie ne pouvaient faire cette dépense. Que ne fait-on pas aujourd’hui en semblables occasions, baptême, fiançailles, mariage, etc..., pour se donner grand air? et devant quelles dépenses reculet-on ? On ne veut point passer pour des gens peu fortunés, et l’on voudrait paraître plus qu’on n’est. Marie et Joseph ne connaissaient pas ce défaut. Songez que pour le Fils de Dieu l’argent disponible ne suffisait pas à l’achat d’un agneau ! Qu’une telle pensée est étonnante, mais combien touchante ! — Joseph et Marie firent ainsi figure de gens simples et pauvres, qu’on traite en conséquence. Peut-être leur fallut-il céder le pas à des personnages plus importants, et attendre leur tour. L’Enfant fut présenté comme tous les autres enfants. Rien ne fit soupçonner qu’il s’agissait de la présentation du Fils de Dieu. Les paroles de Siméon restèrent inaperçues.
Vient alors l’avertissement qu’il faut fuir en Égypte. Et, de nouveau, Marie et Joseph, avec l’Enfant, partent pour une terre étrangère : on ne remarque point leur départ, et, là où ils vont, ils sont des inconnus. On ne sait même pas où ils se rendirent, combien de temps se prolongea leur séjour, comme si la chose n’importait en rien. Puis ils retournèrent à Nazareth. Et partout, nous les
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retrouvons les mêmes : ils s’effacent et vivenl au milieu de la population simple et de condition ordinaire, ils vivent non seulement ignorés et laissés de côté, mais méconnus, dédaignés, tenus à l’écart, rebutés, méprisés ! Et ils ne protestent en aucune façon. Ils voient là une chose qui va de soi ; ils ne s’attendent pas à ce qu’il en soit autrement, ils ne prétendent pas à mieux. Ils ne sont ni mécontents, ni jaloux des autres. Ils ne laissent point paraître ce qu’ils sont en réalité, quel accueil devrait trouver leur Enfant.
Durant les longues années de vie intime et familiale passées à Nazareth, ils disparaissaient complètement dans le silence, dans l’ombre. Alors, le monde entier les ignorait; et, aujourd’hui encore, nous ne savons d’eux rien qui offre le moindre inrétêt aux regards du monde. Le grand saint Joseph, la Mère de Dieu, devenue plus tard la Reine du ciel, le Fils de Dieu sont, pourrions-nous dire, enterrés vivants dans la petite bourgade de Nazareth. Ils ne sont nullement appréciés ; on ne les traile pas selon leur mérite ; ils demeurent sans importance. Leur situation n’est pas en rapport avec leurs prérogatives, avec la puissance dont ils pourraient disposer. — De quoi n’était-il pas capable, le Sauveur, l’esprit le plus noble, la plus belle intelligence de l’humanité ! Partout, il aurait agi avec une merveilleuse efficacité. Il reste simple charpentier ! — Du point de vue religieux, quelle n’aurait pas été son influence ! Et il ne fait rien ! Il ne laisse même pas entrevoir qu’il soit davantage que les apparences le font croire. Il ne donne pas à entendre qu’un jour il fera parler de lui. Ses rap-
ports avec ses compagnons d’âge et avec les autres habitants de Nazareth ne permettent pas de présager à quel point il leur est supérieur. Aussi s’étonnera-t-on plus tard lorsqu’il enseignera les foules. Qui donc l’en aurait cru capable ?
Cet amour de l’obscurité l’accompagne dans sa vie publique. Devant recevoir le baptême des mains de saint Jean, il se met dans le rang à la suite des autres. Dans ses miracles, qu’il devait opérer pour prouver qu’il était Fils de Dieu, il n’aime pas l’étalage, les triomphes. Il les opère dans le silence, sans en faire grand bruit. Il sait disposer les choses de façon que les miracles jaillissent comme naturellement. Il ne fait point parade de sa puissance, ne se montre pas comme un potentat dont on n’ose pas s’approcher. Il converse avec la foule simple, et celle-ci se sent à l’aise auprès de lui. Devant les grands il est respectueux, réservé. Durant sa Passion il est traité et condamné comme un vulgaire malfaiteur. Suit sa vie la plus cachée, la vie eucharistique. Là il cache même son humanité et disparaît sous les espèces du pain et du vin.
Et tout cela est voulu avec délibération et conviction. Cela ne résultait pas, comme pour d’autres hommes, de diverses circonstances auxquelles on ne peut rien changer. Jésus n’avait qu’à le vouloir, et tout se serait passé différemment. Il était dans la volonté de son Père que le Sauveur, dès sa venue en ce monde, nous donnât une leçon que nous ne pouvons pas négliger.
Tout homme porte en soi Tardent désir d’affirmer sa valeur, de se voir honoré. Ce désir est inné en lui. La plupart ont une vive impulsion qui les porte
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
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à monter, à dominer les autres ; rien ne leur est plus pénible que d’être dans l’obligation de céder le pas, d’être tenus à l’écart, comme n’ayant aucune importance.
Obéir à cette impulsion naturelle, c’est se laisser guider facilement par les apparences, chercher l’avancement en croyant que la grandeur consiste dans les honneurs du monde. De là, d’incessantes fatigues, des soucis, une véritable chasse à la poursuite des richesses, parce que les richesses apportent avec elles l’influence et la considération. Alors, on veut être « quelqu’un », on veut être connu, honoré, reçu partout avec déférence ; on veut pouvoir partout dire son mot, exercer son influence, donner son avis, voir cet avis apprécié. On cherche à étendre toujours plus loin cette influence ; on sait partout se mettre en bonne place, faire valoir ses avantages, ses entreprises, donner à tous une excellente opinion de soi-même. Et l’on croit que, grâce à cette considération, à sa situation, à ses relations, au crédit acquis, aux distinctions déjà obtenues, on s’élèvera toujours plus haul. On se plaît à cette glorification de soi-même, on s’imagine qu’on a réussi grandiosement. — Et voilà le but que, trop souvent, on se propose. Quelques-uns y arrivent plus ou moins et ils s’estiment heureux ; d’autres ne réussissent pas à émerger de la foule, et ils sont mécontents, aigris.
En tout homme, répétons-le, il y a quelque chose de cet esprit. Plus d’une fois les apôtres se querellèrent pour décider lequel d’entre eux était le plus grand. Un jour, Jacques et Jean prièrent le Sauveur de leur promettre la première place dans son
royaume. Ce même esprit se glisse jusque dans les cloîtres. On voudrait bien remplir une charge, occuper quelque petite fonction. Il n’est pas dans la nature de l’homme d’être satisfait de n’avoir rien à dire, d’être traité sans égard, tenu à distance, d’être compté pour peu de chose, d’avoir toujours à céder, et, peut-être, de se voir méconnu et méprisé, alors que d’autres sont mis ^en avant, toujours appréciés et honorés. Et chacun est satisfait de compter pour quelque chose.
Par son exemple, le Sauveur nous apprend qu’il n’est qu un seul moyen d’arriver à la grandeur véritable : l’entière donation de soi-même à Dieu, l’accomplissement complet de sa sainte volonté. Par conséquent, ma grandeur ne dépend pas du poste que j’occupe ou de ma situation devant les hommes, de l’influence que je puis exercer, de l’importance que j’ai aux regards du monde. Que je sois connu, qu’on parle de moi, que je sois apprécié et honoré, c’est chose indifférente. — Un regard jeté sur la sainte Famille de Nazareth nous fait comprendre cette leçon. Aux yeux du monde, Jésus, Marie, Joseph n’étaient rien ; mais leur véritable valeur les mettait infiniment au-dessus de tous les autres hommes, parce qu’ils se donnaient totalement à Dieu.
Formons-nous à cet esprit, en recueillant la leçon du Sauveur : « Ama nesciri et pro nihilo reputari. Aimez à être méconnu et compté pour rien. » Ne cherchons pas à briller, à nous pousser en avant ; vivons dans l’ombre et le silence, à l’écart, et ne songeons qu’à faire fidèlement la volonté de Dieu.
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Paix et contentement dans la soumission à la volonté de Dieu et aux dispositions de sa Providence
L’aspiration à la paix, au contentement, au bonheur est également naturelle à l’homme. Mais, trop facilement, il croit les trouver dans la satisfaction de tous ses désirs. Tout devrait être comme il le souhaiterait. Lorsque tout marche à son gré, lorsque ses semblables ne lui apportent que joie et agrément, lorsque rien ne vient troubler son repos, lorsqu’il ne rencontre aucune contrariété, quand le travail lui plaît, quand toutes ses entreprises lui réussissent, alors, mais alors seulement, il croit que, pour lui, tout va bien sur la terre. Maintenant, on peut penser à Dieu, à ce qu’on peut faire pour Dieu. Mais auparavant, il faut s’occuper de soi-même, de ses aises, de son contentement.
Or, le plus souvent, la vie se présente tout autrement. Toujours des contradictions ; souvent des choses étranges. Nos semblables ne sont pas tels que nous le voudrions. Les caractères sont très différents ; chacun a sa manière de voir, et peut l’appuyer sur de bonnes raisons ; chacun a sa façon d’agir, d’aller de l’avant ; chacun a ses défauts, ses particularités, ses imperfections. Certains nous deviennent insupportables. — La température n’est pas ce qu’il faudrait. Voici un solliciteur importun et tous mes plans les plus beaux avortent. Maintenant, c’est malheur sur malheur, désillusion sur désillusion.
Il est des hommes — et nous sommes tous plus ou moins de ce nombre — qui sont dans le trouble et l’agitation dès qu’une chose ne leur agrée point. La moindre chose leur fait perdre la paix. Dès que le plus mince détail n’est pas tel qu’ils le voudraient, les voilà irrités, chagrins, mécontents. La pensée même que leurs souhails pourraient ne pas se réaliser suffit pour les agiter. Leur humeur n’est plus la même. — Ce n’est pas tout. Leur méchante humeur se traduit en paroles amères, en insultes. Tous ceux qui sont en rapport avec eux, ceux-là surtout qui sont sous leur dépendance, ont à souffrir de ces incartades.
Il en est d’autres qui trouvent toujours et partout à redire. Quoi qu’il arrive, cela arrive toujours de travers. Ils savent beaucoup mieux les choses et ils expliquent sans cesse comment elles devraient se faire. Mais personne ne peut les contenter. Ils sont surtout très susceptibles, lorsqu’on émet une opinion qui contredit la leur ou lorsqu’on procède d’une manière qui leur déplaît. Ils jugent toutes choses d’après leur point de vue unilatéral, que, naturellement, ils croient le seul exact, et ils n’en acceptent pas d’autre. De là, des discussions, des critiques, des appréciations défavorables aux contradicteurs. — Souvent, ils vont plus loin : ils les soupçonnent, les dénigrent, excitent contre eux les autres. Ils sont capables d’empêcher le bien, si ce bien ne leur convient pas, de susciter des obstacles, uniquement parce qu’on n’est pas de leur avis. — Parfois, ils mettent tout en œuvre pour faire triompher leur opinion. Ils s’entendent très bien à cacher leurs motifs secrets et à se don-
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ner l’apparence d’agir purement dans l’intérêt de la gloire de Dieu.
D’autres, enfin, arrangent à leur goût la manière dont ils veulent servir Dieu. Ils se fixent à euxmêmes tout ce qu’ils veulent faire dans cette intention. Ils ont choisi à leur convenance leurs exercices de piété, la méthode à suivre dans la pratique des vertus. Et c’est dans l’accomplissement de ces œuvres qu’ils voient la véritable sainteté. — Il n’est pas besoin de faire remarquer que cet idéal de piété répond non seulement à leurs vues, mais aussi à leurs dispositions physico-spirituelles et, par conséquent, à leurs inclinations personnelles. Ils n’ont donc pas de grands efforts à faire pour vivre conformément à leur idéal, tandis qu’ils auraient à prendre beaucoup sur eux-mêmes, s’ils étaient dans l’obligation de se conduire comme d’autres jugent devoir le faire. Et cet idéal de vertu, soigneusement composé pour leur usage personnel, ils le proclament applicable en général. Ceux qui ne s’y conforment point, sont par eux condamnés sans miséricorde, méprisés, persécutés même. Quant à eux-mêmes, ils se tiennent en haute estime et se jugent bien au-dessus des autres. Si les supérieurs leur demandent une chose qui ne s’accorde pas avec leurs plans, ils soulèvent de grosses objections et sont désolés de ce « trouble » apporté à leur vie spirituelle. Trop souvent, ils donnent à ceux qui les entourent l’occasion de pratiquer la douceur et la patience, car ils voudraient toujours imposer leurs singulières idées et qu’on se réglât en tout sur eux. Ils ne cessent de s’impatienter, de s’agiter ; et ils sont mécontents lorsqu’ils
constatent que la réalité renverse toutes les belles hypothèses sur lesquelles ils avaient fondé leur théorie de la vertu.
Au fin fond de ces diverses manifestations de caractère, de toutes ces tentatives, il y a l’amourpropre, la recherche de soi-même. — On n’a pas véritablement compris que nous devons subordonner notre volonté à la volonté divine et, malgré nos inclinations contraires, nous soumettre à la volonté de Dieu. Mais on veut, avant tout, suivre sa volonté propre et admettre celle de Dieu dans la mesure seulement où elle s’accorde avec la nôtre. Et, précisément, pour nous, la perfection consiste dans le renoncement à notre propre volonté, à nos propres désirs, à nos inclinations personnelles pour nous soumettre à la volonté divine ; et, non seulement, lorsque cela nous accommode, mais encore et surtout lorsque cela nous contrarie et nous coûte. Nous l’avons vu : pour le don parfait de soi-même à Dieu, l’indifférence est une condition indispensable : seule l’indifférence nous permet de rester en toutes choses sans parti-pris ni préférence, sans répulsion ni antipathie. — Les diverses erreurs dont nous venons de parler n’ont donc pas d’autre cause que le manque d’indifférence. — Voyons maintenant, par l’exemple de Jésus, de Marie et de Joseph, comment pratiquer cette parfaite indifférence.
Le message de l’ange annonce à Marie qu’elle sera la Mère de Dieu. Elle ne voit pas comment cela se fera. Elle interroge l’ange et demande une explication. Aussitôt qu’elle apprend qu’elle concevra par l’intervention de l’Esprit-Saint, elle
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répond, sans hésiter un instant : « Je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole. » — Le message de l’ange arrive inattendu. Dès le premier moment, Marie comprend bien que le choix qui est fait d’elle pour être la Mère du Rédempteur transformera entièrement sa vie et se réalisera d’une manière qu’elle ne connaît pas encore. Mais elle ne demande point le temps de réfléchir, d’examiner tout ce que peut supposer une telle transformation, dans quelle mesure elle s’accorde avec ses plans. Elle ne pose pas toute sorte de questions à l’ange. Elle ne pense point à s’excuser en se déclarant indigne d’un tel choix. Elle ne s’épouvante pas de la grandeur de la mission que Dieu lui assigne et ne se demande pas si elle est capable d’en remplir les obligations. Elle ne considère point l’incomparable dignité à laquelle Dieu veut ainsi l’élever. Elle ne voit, elle ne considère qu’une chose : l’ange lui a communiqué la volonté de Dieu, et aussitôt qu’elle apprend comment le mystère s’accomplira, elle donne sans hésiter son consentement. Pour Marie, connaître la volonté de Dieu et être prête à l’accomplir, c’est une seule et même chose. Il est le Seigneur ; à lui de commander. « Je suis la servante du Seigneur », à moi d’obéir. Marie est si intimement convaincue que son devoir est de se soumettre à la volonté de Dieu que, sans s’arrêter à ce que signifie pour elle le message de l’ange, elle ne voit que la volonté de Dieu exprimée par ce message.
Marie a donné son consentement, et, désormais, c’en est fait du repos contemplatif de sa vie jusqu’à ce jour. Comme pour garantir la vérité de ses paroles,
l’ange lui avait annoncé qu’Élisabeth en était au sixième mois de sa grossesse, Marie se hâte d’aller voir sa cousine : elle comprend que, pour les mois qui vont suivre, sa parente a besoin de ménagements et de soins. Elle reste donc auprès d’Élisabeth et nous pouvons bien penser qu’elle s’emploie de toute manière à lui venir en aide, renonçant elle-même à tous ses désirs, à toute commodité, car, dans une maison étrangère, on doit se conformer aux habitudes de la maison.
Après le retour à Nazareth, il devint progressivement manifeste que Marie serait mère. Comme elle était fiancée et comme, alors, les fiançailles autorisaient les rapports conjugaux, nul ne s’étonna. Pour Joseph seul, le fait restait inexplicable. Il y eut, pour Marie et Joseph, de douloureuses semaines, jusqu’au jour où l’ange révéla le mystère à Joseph. Marie, avec confiance, avait tout remis entre les mains du Seigneur. Elle n’avait pas pris sur elle de dissiper les doutes de Joseph.
Comme le moment de la naissance de l’Enfant approchait, parut l’ordre de procéder au recensement de la population. Il nous est difficile de comprendre à quel point cet ordre de l’autorité civile était une épreuve pour Joseph et Marie. Pour un ouvrier, il est toujours préjudiciable d’être obligé de suspendre brusquement ses travaux. Le voyage, aller et retour, demandait au moins une semaine. Comme la naissance de l’Enfant aurait probablement lieu à Bethléem, il faudrait prolonger de quelques semaines la durée de l’absence. Joseph était donc contraint de laisser les travaux entrepris à Nazareth. Et de quoi vivrait-on à
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Bethléem ? C’était, en outre, pour Marie, un voyage pénible, fatigant, qui obligerait à passer plus d’une nuit dans les hôtelleries. Étant d’humbles el pauvres voyageurs, ils devaient se contenter de ce qu’ils trouveraient. Ils ne pouvaient émettre aucune prétention.
Faut-il admettre que Marie et Joseph se montrèrent contrariés, mécontents des désagréments créés par cet ordre de recensement ? qu’ils s’irritèrent contre l’empereur qui voulait simplement savoir le nombre de ses sujets, et qu’ils s’en prirent à lui. « Il en va toujours ainsi : ce que veulent les puissants et les grands leur réussit toujours ; quant aux gens du commun, on ne songe même pas à leurs désirs ; ils ne comptent point ; ils s’en tireront comme ils pourront... » ? Pas un seul moment Marie et Joseph ne perdront la paix ; ils ne forment aucun plan, ils ne pensent pas à leurs propres désirs : une seule pensée les occupe : faire la volonté divine qui se manifeste à eux, même par ces circonstances pénibles, mais permises par lui.
L’épreuve s’aggrava. Lorsqu’ils arrivèrent à Bethléem, ils ne trouvèrent aucune place dans les hôtelleries. Ils durent chercher un asile dans une grotte qui, aux jours de mauvais temps, servait d’étable aux animaux. — Après un voyage fatigant, on est bien aise d’être accueilli avec bonté, d’être entouré de soins. Tandis que tous les autres voyageurs trouvent un abri plus ou moins commode dans les maisons, la Sainte Famille doit se contenter d’une étable ! Nul préparatif pour la recevoir ! nulle commodité ! le nécessaire même fait défaut ! On ne s’occupe point d’elle. L’heure approche,
l’heure la plus grande dans la vie d’une mère — celle de la naissance de son premier enfant — et pour la Mère de Dieu tout est disposé dans des conditions si incommodes, si humbles, disons si humiliantes, que nous ne pouvons les concevoir. Quel chagrin pour Joseph, qui n’a pu procurer à Marie un autre abri ! Peut-être est-ce les yeux pleins de larmes qu’après avoir vainement cherché un asile plus convenable, il revint annoncer à Marie qu’il n’avait rien trouvé et qu’il dut la conduire à la pauvre étable. Qu’elles étaient belles et pures ces larmes ! Mais pas une plainte, pas de mécontetement, pas de remontrance aux habitants de Bethléem, bien moins encore à Dieu. Marie aura consolé Joseph en lui rappelant que c’est Dieu qui a tout disposé ainsi, qu’il faut accomplir sa volonté. S’il avait voulu que son Fils vînt au monde en un autre lieu, il aurait su également disposer toutes choses. Et alors, gardant en leur cœur la paix et le contentement, ils s’*nstallèrent dans la grotte aussi bien qu’il était possible en pareille circonstance.
Tel est donc le lieu que le Père céleste a choisi pour la naissance de son Fds unique. Quel début pour la vie terrestre du Fils de Dieu ! c’est l’avantgoût de ce qui l’attend sur la terre. — Et l’Enfant divin est content ; il est couché dans la crèche d’une étable de Bethléem. Il veut nous apprendre que la seule chose qui importe est de faire la volonté du Père, quoi qu’il demande.
Dans la Présentation au Temple, Marie et Jésus avaient solennellement attesté leur empressement à se soumettre sans réserve à la volonté de Dieu.
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Mais cette volonté se manifeste non seulement par des commandements, mais aussi par les événements qu’il permet. — Étant donné le libre arbitre de l’homme, l’abus devient possible. De tout temps, on a vu des hommes, possédant l’autorité et la puissance, en profiter pour satisfaire leurs caprices, sans tenir compte des intérêts légitimes de leurs sujets ou de leurs subordonnés. Et souvent les gens de bien ont à en souffrir spécialement. Ce sont là des permissions de Dieu. Nous devons donc nous soumettre à sa sainte volonté non seulement lorsqu’elle nous agrée, mais encore lorsqu’elle nous éprouve. De quelle manière, on pourrait dire avec quel manque d’égards, Dieu peut faire prévaloir les droits de sa souveraineté, nous le voyons par les événements qui ont suivi l’adoration des Mages.
Hérode méditait la mort de l’Enfant. Mais il n’entrait pas dans le plan de la Providence que l’Enfant mourût si tôt. Dieu voulut donc le préserver contre le tyran. La manière dont il le sauva fut, pour la Sainte Famille, extrêmement pénible; elle fut pour un grand nombre de mères l’occasion de cruelles douleurs. Arrêtons-nous d’abord à cette dernière circonstance. — Quand Hérode apprit que les Mages étaient partis par un autre chemin, il envoya des soldats à Bethléem et fit mettre à mort tous les petits garçons qui avaient moins de deux ans. Quelle douleur pour les mères ! Peutêtre se posaient-elles la question que nous entendons si souvent : « Comment Dieu peul -il permettre cela ? » — A cette question, il n’y a qu’une réponse : « Il est le Seigneur. » Nous n’avons pas le droit de lui demander pourquoi il permet telle ou telle chose.
Il n’a pas besoin de nous rendre compte de ses intentions. Il peut disposer de nous à son gré et notre devoir est de nous incliner sans réserve devant sa volonté. Une seule chose est nécessaire : accomplir sa sainte volonté.
De son côté, la Sainte Famille eut aussi à faire un douloureux sacrifice en se soumettant à la sainte volonté de Dieu. Durant la nuit, un ange apparut à saint Joseph et lui ordonna de prendre aussitôt l’Enfant et sa Mère et de fuir en Égypte. Sans égard pour leurs intérêts, leurs désirs et leurs desseins, cet ordre arrivait là, au milieu de la nuit. Ils n’en avaient pas été prévenus d’avance quoique Dieu prévît tout ; on ne leur avait pas demandé quels étaient leurs désirs. On pourrait dire que le manque d’égards ne pouvait aller plus loin ! Transfert en Égypte ? non, exil en Égypte. En toute hâte, dans la nuit, ils durent faire leurs préparatifs et... en route pour une terre étrangère, inconnue ! Dieu, pourtant, avait d’autres moyens de sauver la vie de son Fils ! Et, pour ceux qui lui sont le plus chers, il choisit la voie la plus incommode, la plus fatigante, la plus féconde en privations. Il semble vouloir les traiter aussi durement que possible, sans ménagement, sans la moindre pitié. — 1 Et vraiment, nul ne peut désormais se plaindre de ce que Dieu semble le négliger ; nul ne peut se croire digne d’être mieux traité. — Ce n’est pas sans raison que, racontant comment l’ordre du Seigneur fut exécuté, l’évangéliste reprend les paroles mêmes du message de l’ange : « Et Joseph se leva, prit l’Enfant et sa Mère et s’enfuit en Égypte. » Sans murmures, sans plaintes, sans récri-
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minations, sans irritation, en des conjonctures si désagréables, Marie, Joseph et Jésus obéissent. Ils reconnaissent clairement la volonté de Dieu, et ils s’y conforment avec empressement, avec le plus complet oubli d’eux-mêmes. — Et ils demeurent en Égypte jusqu’à ce que l’ange, apparaissant de nouveau, ordonne le retour dans la terre d’Israël. C’est encore une fois le même manque d’égards dans l’intimation de l’ordre. On ne les prévient pas ; ils n’ont rien à dire ; ils n’ont qu’à obéir.
C’est alors la longue période de la vie cachée à Nazareth. Contemplons d’abord le Sauveur pendant son adolescence. Voyons-le rendant de petits services à sa Mère, puis à son père nourricier. Il connaissait toutes les inventions, toutes les découvertes qui se sont réalisées et se réaliseront jusqu’à la fin du monde. Mais il se laisse guider dans son travail par son père et, de jour en jour, il se conforme à ses indications, tel un simple ouvrier en son atelier. Dans l’exercice de son activité, il n’a point commencé par mettre au rebut les vieux outils, les instruments vulgaires de son travail ; il n’a point installé une menuiserie où tout marcherait à l’électricité. Il ne répétait pas continuellement : « Il vaut mieux faire ainsi. » Il n’a pas voulu le plus tôt possible se rendre indépendant, afin de pouvoir agir à son idée. Il est resté dans une humble dépendance à l’égard de son père nourricier, et il se conformait aux désirs de chacun. Il n’était pas question de ses goûts personnels. Ses parents et les clients décidaient de son travail quotidien.
En même temps, il lui fallait sans cesse voir et
constater comment d’autres personnes, bien inférieures à lui, avaient de l’autorité, ou se donnaient de l’importance, comment les Scribes et les Pharisiens propageaient leurs fausses doctrines ; il lui fallait voir tant d’abus criants. Et il ne pouvait combattre ces erreurs, réprimer ces abus. Le Père céleste le voulait ainsi, et Jésus se soumettait humblement.
Jetons encore un rapide coup d’œil sur sa vie publique. Le champ d’action qui s’ouvrait à lui était bien loin de l’idéal. La classe sacerdotale, dans son ensemble, et les classes dirigeantes furent dès le début, contre lui. Le peuple était imbu de préjugés et restait défiant. Le Père céleste lui avait choisi des auxiliaires que rien n’avait préparés à leur mission. L’un d’entre eux fut un voleur et le trahit. Le résultat de son activité publique fut assez mince. La haine et l’hostilité de ses adversaires croissaient sans cesse et finirent par le conduire à la croix du Golgotha.
En apparence, tout, absolument tout, marchait de travers. Si Dieu nous avait exposé le plan qui, dans ses desseins, devait régler la vie de son Fils, nous aurions été stupéfaits, et déclaré qu’il ne valait rien ; puis, nous aurions expliqué de quelle manière il fallait disposer toutes choses.
Nous ne pouvons jamais nous pénétrer assez profondément de cette vérité que nous sommes sur la terre uniquement pour glorifier Dieu par notre soumission à sa volonté sainte. Le Fils de Dieu lui-même ne pouvait mieux honorer son Père qu’en accomplissant sa volonté avec la plus par-
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faite fidélité. Que cette volonté, sous la forme de commandements ou de permissions de la Providence nous contrarie, lui et nous, peu importe. Ce qui a du prix devant Dieu, c’est précisément le renoncement à noire propre volonté, la lutte contre nos inclinations naturelles, contre nos désirs personnels. Nous soumettre avec joie à la volonté de Dieu, alors seulement qu’elle s’accorde avec nos désirs, ce n’est point faire la volonté de Dieu, mais faire notre volonté propre... Dès lors, c’est dans les difficultés, les contradictions, les épreuves et le malheur que nous voyons où nous en sommes en ce qui concerne l’accomplissement de notre principal devoir sur la terre.
Sans ces difficultés, ces épreuves, etc..., nous n’aurions pas l’occasion de pratiquer les vertus les plus méritoires. Voilà pourquoi Dieu permet ces épreuves. Notre devoir est alors de nous comporter conformément à la volonté de Dieu. Voilà pourquoi les hommes ne sont pas tels que nous le souhaiterions ; notre devoir est alors de pratiquer la douceur, la patience, l’indulgence, l’amour du prochain, la miséricorde, le zèle des âmes. Je ne suis pas là pour veiller à ce que les autres soient vertueux, à moins qu’en qualité de Supérieur ce ne soit mon devoir, mais pour profiter de leurs défauts et de leurs manquements afin de pratiquer moi-même la vertu. Voilà pourquoi l’on peut, en quantité d’occasions, n’être pas de mon avis : c’est afin que je m’applique à garder la paix avec ceux qui m’entourent. Voilà pourquoi Dieu permet qu’il y ait des méchants qui créent aux personnes vertueuses des difficultés ; c’est afin que, dans ces contradic-
tions et ces souffrances, elles aient une plus magnifique occasion de se soumettre à la volonté de Dieu qui se manifeste dans ces permissions de la Providence. Voilà pourquoi l’inégalité dans le partage des biens terrestres, des agréments de la \de, des talents, des facultés, des succès, etc., etc. Je dois me contenter de ce que Dieu m’a donné, sans porter envie aux autres, sans me plaindre à Dieu ni témoigner en rien mon mécontentement. Mes désirs, mes plans, mes desseins, mes inclinations, etc..., ne comptent pas. La chose principale, c’est Dieu qui doit être glorifié par ma soumission à sa sainte volonté, sans songer à d’autres visées.
Il peut se faire que mon devoir soit de combattre le mal et l’injustice. La vertu ne fait point de nous des hommes que rien ne doit troubler dans leur tranquillité. La vertu est l’entière maîtrise de toutes les facultés et la poursuite du but véritable. Je dois donc considérer toujours ce que Dieu attend de moi en pareille occurrence. Si je reconnais que mon devoir est de combattre l’injustice, je dois le faire conformément à la volonté de Dieu. Veillons soigneusement à ne pas combattre le mal parce qu’il nous importune, mais uniquement parce que Dieu veut que nous le combattions. — Il en est qui sont tout feu et flamme pour combattre l’injustice dès qu’ils ont à en souffrir, mais que rien ne tire de leur quiétude lorsqu’ils n’en sont point incommodés. Les moindres bagatelles prennent de vastes proportions, parce qu’ils en souffrent, et de graves manquements ne troublent pas leur repos, parce qu’ils ne les dérangent point. Ne manquons jamais d’examiner à quel motif nous
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
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obéissons : Est-ce le zèle de la gloire de Dieu ou le zèle à sauvegarder notre propre commodité ?
Habituons-nous à voir en tout ce qui nous touche des choses permises par Dieu, et où un seul point importe : nous comporter selon la volonté de Dieu. Ce sont là des épreuves, qu’il permet pour voir où nous en sommes dans la pratique parfaite du sacrifice de nous-mêmes.
Pour arriver, à l’exemple de la Sainte Famille, à cette paix, à ce contentement dans les permissions de la Providence, rappelons-nous toujours ces quelques vérités : 1° Dieu sait tout. Sans sa volonté pas un seul passereau ne tombe à terre. Il a tout prévu de toute éternité. Pour lui, il n’est rien de caché. — 2° Dieu peut tout. Il peut diriger toutes choses comme il le veut. Donc rien ne m’arrive contre sa volonté. — 3° Dieu nous aime. Il m’aime plus et mieux que je ne m’aime moi-même. Il veut mon bien et il ne peut vouloir que mon bien. Tout ce qui m’arrive doit servir à mon salut, alors même que je ne le vois pas maintenant. Marie et Joseph n’ont pu voir non plus à quelle fin tendaient les dispositions de sa Providence. Bien mieux que moi, il sait ce qui est pour moi le meilleur, si je vois en toutes choses sa volonté pour m’y soumettre.
Je dois être fermement convaincu qu’une Providence infiniment sage veille sur moi ; qu’elle veut mon bien et conduit toutes choses de la manière la plus avantageuse pour moi. Je m’en remettrai donc filialement à elle ; je lui confierai ma vie, mon avenir, en tout abandon. Je puis bien sentir ce qui m’est pénible, et cela arrive plus d’une fois. Je ne serais pas homme, si je ne le sentais pas. Je puis,