JÉSUS A L’AGE DE DOUZE ANS
au premier moment, être troublé, irrité, sans réussir à ramener l’ordre en moi. Mais je dois réfléchir, m’examiner, me demander ce que Dieu attend de moi en cette circonstance. Rien ne doit provoquer de ma part un mécontentement durable, un trouble qui se prolonge. Ce serait la preuve que je n’ai pas encore remporté la victoire sur l’amour-propre, sur la recherche de moi-même. Je dois me rappeler que j’existe uniquement pour glorifier Dieu par le sacrifice du don de moi-même et que j’ai là une excellente occasion de le faire actuellement.
Jésus à l’âge de douze ans
Afin de mieux comprendre la conduite de Jésus enfant, n’oublions pas que, d’après la loi des Juifs, l’enfant, devenait majeur à sa douzième année, qu’il cessait d’être sous l’autorité du père, et avait le droit d’agir par lui-même. En même temps, les préceptes de la Loi devenaient obligatoires pour lui. Conformément à la volonté du Père céleste, Jésus se soumit à ces obligations et, accompagné de ses parents, il se rendit à Jérusalem pour la Pâque.
Pour le retour, les pèlerins s’organisaient comme on le fait dans nos villes pour les processions : les hommes, les femmes, les jeunes filles, les jeunes gens formaient des groupes distincts. On comprend ainsi qu’au départ de la ville, Jésus ne se trouva pas auprès de ses parents et qu’il put rester à Jérusalem sans qu’ils s’en aperçussent. — Lorsque, dans la soirée, on fut arrivé au lieu où l’on devait passer
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la nuit, les groupes se dispersèrent : Marie et Joseph s’étaient déjà retrouvés et ils attendaient Jésus. Ne le voyant pas venir, ils s’étonnèrent et s’inquiétèrent. Ils s’informent auprès des jeunes gens ; personne ne l’a vu. Ils en concluent qu’il n’a pas quitté la ville. Aussitôt, ils reprennent le chemin de Jérusalem où ils arrivent le même soir, mais assez tard. Ils espèrent le retrouver dans l’hôtellerie où ils se sont retirés pendant leur séjour. Mais on n’y sait rien de Jésus. Peut-être y avait-il dès cette époque quelque office ou bureau, où s’adresser en pareil cas ; mais, là encore, ils s’informent en vain. Leur inquiétude va grandissant ; ils se demandent avec anxiété, si c’est par leur faute qu’ils l’ont perdu ; s’il n’a pas été victime d’un accident. Incertitude cruelle ! qui les tient éveillés toute la nuit.
Le lendemain matin, ils recommencent leurs recherches, parcourent la ville en tous sens, questionnant partout, guettant de tous côtés. C’est en vain ! Le soir arrive, et ils n’ont pas retrouvé Jésus ! Ils ne cessent de supplier le Seigneur : il peut si bien leur venir en aide. Ils ne savent plus de quel côté se tourner. Encore une nuit passée dans l’ignorance et l’angoisse ! Marie verse des larmes amères ; Joseph est accablé par le chagrin. — * Le troisième jour, dès le matin, les recherches recommencent à travers la ville entière. Peut-être quelqu’un qu’ils interrogent leur apprend-il qu’on parle beaucoup d’un enfant qui, dans le Temple, traite des questions de l’Écriture Sainte avec les Scribes. En hâte, ils gagnent le Temple et lorsqu’ils pénètrent dans la salle des leçons, ils voient Jésus assis parmi les Scribes; ils entendent sa voix : il interroge, il
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répond. Sans faire attention à leur présence, il continue la discussion. Marie n’y tient plus : elle s’approche de lui et interrompant l’entretien : « Mon enfant, dit -elle, comment avez-vous pu agir ainsi et rester ici sans nous en avertir ? Depuis trois jours, votre père et moi, tout tristes, nous vous cherchions ! » L’Enfant étonné les regarde avec calme et répond : « Pourquoi me cherchiezvous ? Ne saviez-vous pas que je dois être là où le Père veut que je sois ? » Tout d’abord, les parents ne comprirent point ces paroles : ils ne s’attendaient pas à cette réponse. La calme grandeur de Jésus, sa surprise à la vue de leur inquiétude* la manière dont il parlait de ses devoirs envers son Père, sans paraître comprendre leur chagrin, les surprenaient étrangement. Ils ne l’avaient jamais vu ainsi. En silence, ils le regardaient. Sans ajouter un mot, l’Enfant se leva, prit congé des Scribes et s’éloigna avec Marie et Joseph.
A première vue, la conduite de Jésus semble inexplicable. Pas un mot à ses parents pour les informer de son absence. Il savait cependant qu’il leur épargnerait ainsi un profond chagrin. — Pendant qu’ils le cherchent, il connaît leur inquiélude, leurs angoisses. Il les voit le guettant partout, inconsolables du peu de succès de tant de démarches. Il les laisse sans nouvelles de lui, et ces nouvelles les auraient tranquillisés. Nous devons même admettre qu’il a disposé toutes choses de façon à ce qu’ils ne puissent le trouver. — Enfin, lorsque sa Mère lui dit que, depuis trois jours, ils le cherchent, la tristesse au cœur, pas un mot de regret, pas un mot de compassion ; il ne s’excuse point,
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il ne demande point pardon ; aucun signe de confusion ; il ne cherche pas à les consoler. De ses grands yeux profonds il les regarde étonné, comme s’il ne comprenait pas comment ils avaient pu être dans une telle inquiétude, puisqu’ils devaient bien savoir qu’il doit, en toutes choses, obéir à la volonté du Père céleste.
Nous ne pouvons pas croire que l’Enfant n’a point compris la douleur de sa Mère. Il a grandement souffert, il lui a été très pénible de devoir lui causer cette douleur. Il a partagé ses souffrances, ses anxiétés. Il a passé des heures bien amères en la voyant désolée, en quête de lui. Pourquoi donc n a-t-il pas épargné à lui-même et à sa Mère cette douleur ?
Il nous donne lui-même la réponse : « Le Père céleste le voulait ainsi. Je devais accomplir la volonté de mon Père. » — Il devait nous donner une leçon extrêmement importante, à savoir que tous les désirs de notre cœur , toute considération pour les autres doivent se taire dès que le Père céleste le veut . Les liens mêmes de l’amour filial, liens si tendres, si nobles, formés par Dieu, ne doivent point nous retenir, lorsqu’il s’agit de répondre à l’appel de Dieu. Nous devons être prêts à sacrifier les satisfactions du cœur, à ne lui céder en rien, si Dieu le demande. En Dieu doivent se concentrer toutes nos pensées ; devant lui, toute autre considération doit ne compter pour rien. Il le faut pour que le don de nous-mêmes soit complet. Notre cœur doit se libérer de tout lien terrestre afin que nous soyons prêts à nous donner tout entiers à Dieu, à suivre son appel. — L’attachement à la chair et au sang
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ne peut se concilier avec le don parfait. Telle est la profonde leçon que nous donne ce mystère.
Nous avons contemplé la vie cachée de Jésus. Nous devons donc graver au plus intime de notre cœur cette vérité que l’unique affaire importanle n’est, pas d’accomplir de grandes choses aux yeux des hommes, mais de faire la volonté de Dieu. Et c’est à lui à nous montrer de quelle manière nous devons remplir cette volonté. Il est le Seigneur et Maître. — Pour la plupart des hommes, leur vie entière les met en face de circonstances analogues, d’occupations du même genre. Dieu a donc voulu leur apporter lumière, force et consolation. En effet, ne ferait-on autre chose que remplir ses devoirs d’état dans le silence de cette vie humble et cachée, pourvu qu’on voie en ces devoirs la volonté de Dieu et qu’on se soumette à cette volonté, cette fidélité leur donne une incomparable grandeur. — Et le Sauveur veut nous apprendre, par son exemple, que nous trouvons ainsi la possibilité d’exercer encore une autre mission, à laquelle cependant tous ne sont pas appelés : la vie apostolique.
Afin que l’homme puisse reconnaître sa fin véritable, son devoir réel en ce monde, ce qui lui importe essentiellement, et disposer sa vie en conséquence, il a besoin d’un enseignement et d’une direction. Or, le plus souvent, les conditions nécessaires, surtout le temps et la préparation, font défaut pour résoudre soi-même les questions, pour arriver à la précision, à la clarté. Nul ne peut, par ses propres forces, trouver une réponse lumineuse et décisive
aux problèmes les plus importants de la vie, et nous en avons la preuve dans le paganisme, comme aussi dans l’attitude de quiconque reste étranger à l’Église. Il faut que Dieu vienne au secours de l’homme. Mais Dieu ne fait point lui-même ce qu’il peut faire par l’intermédiaire des autres. Il n’instruit pas, il ne guide pas chacun de nous en particulier : il se sert d’hommes choisis à cet effet. Nous le voyons déjà dans l’Ancien Testament. Moïse et les prophètes étaient choisis par Dieu, pour être les maîtres et les guides du peuple élu ; les Scribes et les Prêtres devaient continuer de guider le peuple dans le même esprit.
Plus excellemment encore, le Christ était choisi par Dieu pour instruire et guider tous les hommes. A son tour, le Christ n’a pas voulu faire tout par lui-même; son œuvre devait être continuée par d’autres. Il était, en outre, dans son plan que, dans l’Église fondée par lui, il y eût des associations, des groupements qui se donneraient pour mission de glorifier Dieu, d’une manière toute spéciale, par le don d’eux-mêmes, offert aussi parfaitement que possible, et de travailler sous les formes les plus diverses aux intérêts de son Royaume. Or, il veut enseigner à tous, par son exemple, une manière d’exercer la vie apostolique et de pratiquer la vie de perfection : ce moyen, c’est l’entier détachement du cœur, l’entière indépendance des inclinations de la chair et du sang. Dès le début de sa vie publique, il se séparera complètement de sa Mère ; mais, dès son jeune âge, il veut l’y préparer et nous montrer que, la plupart du temps; la vocation s’annonce dès la jeunesse.
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En premier lieu, il veut montrer à ses parents — et sous plus d’un rapport, la leçon s’applique à tous les parents — que leur droit sur leurs enfants ne s’étend ni plus longtemps ni plus loin que Dieu ne le veut. S’ils ont des droits sur léurs enfants, c’est uniquement en leur qualité de représentants de Dieu. Un représentant n’a d’autre pouvoir que celui qu’il tient de son supérieur. Les parents ne donc point les possesseurs absolus de leurs enfants ; ils le sont seulement lorsqu’ils commandent au nom de Dieu. Par conséquent, leur volonté ne doit jamais être en contradiction avec la volonté divine. Donc, si l’enfant se croit appelé à l’état sacerdotal ou religieux, ils peuvent sans doute contrôler cet appel, chercher à se convaincre de sa réalité ; mais ils n’ont pas le droit de s’y opposer, s’il se trouve véritable. Il est clair qu’il n’y a pas volonté de Dieu, si les parents ont tellement besoin de l’enfant pour leur entretien que, sans lui, ils seraient réduits à une grande gêne. Toute autre raison reste sans valeur contre une vocation manifeste. Qu’il soit dur aux parents de se séparer de l’enfant, qu’il leur en coûte grandement de renoncer à sa présence et à son aide, n’importe ! Ils doivent accomplir le sacrifice ; Dieu est le Maître !
Pour l’enfant, lui-même, renoncer à la demeure paternelle, aux joies familiales, est un sacrifice. Il peut, parfois, lui être très dur de quitter un père qui veille sur lui avec soin, une mère chérie, des sœurs et des frères tendrement aimés. Par son exemple, Jésus à l’âge de douze ans, lui donne la force et le courage d’offrir son sacrifice. Pour l’imiter de plus près, nous devons rompre tous les liens
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qui attachent notre cœur à la patrie, à nos parents. Formellement le Sauveur dira plus tard' : « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne d’être mon disciple ». Durant sa vie entière, l’enfant doit garder pour ses parents un amour fidèle, prier pour eux, et, dans la mesure où les circonstances le permettent, chercher à leur faire plaisir. Mais ce souvenir, ces prières, ces égards ne doivent point l’empêcher de rester fidèle à sa vocation et de répondre à ses exigences.
Et ils sont innombrables ceux qui, de tout temps, à l’imitation de leur divin guide, ont fait avec joie leur sacrifice, quitté patrie, parents, amis, et sont partis au loin dans les missions, en se disant qu’ils devaient, eux aussi, être là où Dieu les voulait. Et dans ce mystère, les parents chrétiens ont appris cette leçon que les désirs du cœur doivent se taire, lorsque Dieu appelle leur enfant.
Si la déférence due aux parents, en raison des liens si tendres et si intimes qui rattachent l’enfant au père et à la mère, liens voulus par Dieu lui-même, si, disons-nous, cette déférence ne doit pas empêcher de se donner entièrement à Dieu lorsqu’on est appelé à l’état de perfection, il en est de même à plus forte raison pour l’amour. conjugal. Sans doute la volonté de Dieu est que la plupart des hommes se marient, afin de pourvoir à la conservation et à l’expansion du genre humain ; et, telle est la raison d’être de l’instinct sexuel. Mais l’état de perfection et la vocation sacerdotale exigent l’entière libération de toutes les attaches de la chair et du sang et par conséquent le renoncement au mariage. La vie d’affection tout entière doit appartenir à Dieu.
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Ceux qui choisissent cet état, doivent librement renoncer à des joies permises et honorables. Il importe extrêmement qu’ils se rendent un compte exact de la gravité de leur décision et soient résolus à offrir le sacrifice complet, donc à renoncer pour la vie entière à l’amour terrestre.
Le vœu de chasteté ne supprime pas l’instinct. Il est dans la nature de l’homme que l’instinct s’éveille, que le désir se fasse sentir de donner l’affection la plus tendre à quelqu’un qui, en retour, donnera la sienne. On peut souffrir de son isolement, Il est également possible qu’une personne se rencontre pour laquelle le cœur a de l’inclination et qu’on aperçoive en elle une inclination réciproque. Chez ceux qui ne se sont jamais ou rarement trouvés en rapport avec des personnes d’un sexe différent, l’instinct peut pousser à des écarts dangereux et faire naître un penchant pour une personne de même sexe. Des penchants de ce genre sont chose humaine, et ne sont point en eux-mêmes coupables. Mais il serait terriblement dangereux de s’y abandonner comme pour y chercher une compensation au renoncement solennellement voué à Dieu. Ce serait une infidélité à l’égard du Sauveur à qui on a donné son cœur. Ce cœur, on le reprend pour en donner une part, et la plus grande, à une créature. On révoque l’offrande solennelle qu’on a faite de soi-même. — Un grand scandale et la perte de la vocation sont trop souvent les conséquences de cette infidélité à combattre énergiquement de telles tendances et à donner son cœur tout entier au Sauveur par le renoncement à tout amour terrestre.
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Dans Y Imitation de Jésus-Christ, il est dit (ii, 7) : « Jésus veut être aimé seul et par-dessus toutes choses... C’est un ami jaloux qui ne veut point en admettre d’autre avec lui ; il veut posséder seul votre cœur et y régner comme un roi sur son trône ». Et (iv, 8) : «Tout ce que vous me donnerez, sans vous donner vous-même, ne m’est rien ; parce que c’est vous que je cherche et non vos dons. Comme tout le reste ne vous suffirait pas sans moi, ainsi aucun de vos dons ne peut me plaire si vous ne vous donnez vous-même... Si donc vous voulez être mon disciple, offrez-vous à moi avec toutes vos affections. »
Sainte Agnès nous décrit admirablement cet amour intime de l’âme pour le Sauveur : « J’aime le Christ mon époux, qui m’introduit dans sa demeure ; sa Mère est vierge ; son Père est sans épouse. Si jo l’aime, je reste chaste ; son contact me laisse pure ; si je l’embrasse, je demeure vierge. J’ai pour époux celui que servent les Anges, dont le soleil et la lune admirent la beauté. Je lui reste fidèle, je me donne à lui avec l’amour le plus profond. Il a orné de pierres précieuses ma main droite et mon cou, et il m’a donné des pendants d’oreilles qui sont d’incomparables bijoux. Il m’a montré les merveilleux trésors qu’il m’a promis. Il m’a parée de joyaux d’un éclat magnifique ; sur mon front, il a marqué par un signe que je ne dois aimer nul autre que lui. Il a mis un anneau à ma main, il m’a ornée de joyaux innombrables et couronnée comme son épouse »... Et en présence du martyre, Agnès priait les bras étendus : « Me voici... Je viens à toi que j’ai aimé, que j’ai cherché, que j’ai tou-
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jours désiré. Mon corps qui aurait pu plaire aux hommes, peut périr ; je ne veux point plaire aux hommes. Je t’appartiens à Toi, mon Sauveur, de tout mon cœur, j’aspire à toi ». — Du haut du ciel, Agnès nous dit encore : « Ce que j’ai désiré, je le vois maintenant ; ce que j’ai espéré, je le possède maintenant. Dans le ciel, j’ai pour époux Celui que j’ai tant aimé sur la terre. »
De deux étendards
Nous avons été créés pour glorifier Dieu, sur la terre, par le sacrifice du don de nous-mêmes. Tout repose sur cette vérité fondamentale. — Nous devons, dès lors, nous demander en toutes choses : « Qu’est-ce que Dieu veut de moi?» — Pour être prêts à faire ce que Dieu veut de nous, il faut nous libérer de tout attachement aux choses terrestres.
Dans les méditations sur le péché, nous avons vu où nous allons, lorsque nous ne tenons pas compte de la volonté de Dieu ; lorsque nous agissons contrairement à cette volonté. Nous devons en avoir une honte profonde et prendre la ferme résolution de ne plus pécher à l’avenir. Mais il faut aussi chercher à connaître comment nous en sommes venus à pécher. Or, nous n’éviterons le péché qu’à la condition de fuir tout ce qui y conduit. Nous devons dès lors, dans la prière qui termine ces Méditations, demander instamment de bien comprendre le désordre de nos actions et la malice du monde, afin de bannir tout ce qui tient au monde et à ses vanités, et de mettre de l’ordre en notre vie. Ces consi-
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dérations nous amènent nécessairement à reconnaître que notre devoir est, avant tout, de combattre contre la triple concupiscence et contre rattachement aux choses de la terre, parce que cette concupiscence et cet attachement sont la cause de nos erreurs. Nous avons péché parce que nous n’étions pas dans l’indifférence. Enfin la méditation sur l’enfer a dû confirmer et fortifier notre bon propos.
Nous avons dû nous décider joyeusement à ce combat, parce que le Sauveur marche à notre tête et s’offre à nous guider. Avec un saint enthousiasme, nous nous sommes consacrés à lui et nous avons résolu, à son exemple, d’agir toujours dans une entière indépendance des biens terrestres et des honneurs du monde.
Nous avons eu ensuite les méditations sur la naissance et l’adolescence de Jésus, sur l’exemple qu’il nous a donné à l’âge de douze ans ; et partout nous avons vu le parfait détachement de tout ce qui est de la terre ; nous avons vu l’amour de la pauvreté, de la vie cachée, de l’humiliation.
Les Exercices ont pour but de nous faire connaître ce que Dieu veut de nous. Saint Ignace suppose qu’il s’agit principalement du choix d’un état de vie. Pour ceux qui ont déjà fait un choix définitif, il ne peut, dans la méditation, être question que d’apprendre à connaître les desseins de Dieu relativement au genre de vie choisi par eux, afin d’arriver à la perfection dans cet état. — Saint Ignace veut alors que, dans nos résolutions, nous ne nous laissions ni influencer, ni guider par nos préjugés ou nos inclinations. Il connaît les faiblesses humaines ;
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il sait que, malgré l’exemple du Sauveur, nous sommes facilement portés, sous quantité de prétextes, à ne point marcher parfaitement sur ses traces ; il sait que nous n’arriverons à cette perfection qu’à la condition de lutter sans merci contre les ennemis de l’indifférence. Voilà pourquoi il nous offre ici cette méditation. Il y attache une telle importance qu’il veut qu’on la fasse quatre fois dans la journée. Durant un jour entier, nous devons contempler sous quels aspects différents Satan et le Christ se présentent à nous. Par suite de l’humaine faiblesse et de nos inclinations qui nous exposent à nous tromper, il importe grandement de ne point méditer brièvement cette vérité, mais d’y revenir sérieusement et à plusieurs reprises, afin de pénétrer les ruses de l’ennemi et de reconnaître pleinement à quel point sont raisonnables et justes les exigences du Sauveur. Voilà pourquoi nous devons chaque fois, dans l’oraison préparatoire, demander, d’une part, la connaissance des perfidies de Satan et le secours de la grâce afin de nous en garder ; d’autre part, la connaissance de la vraie voie par laquelle notre Chef véritable nous conduit à la vie seule digne de ce nom, seule digne de l’homme, et le secours de la grâce afin de suivre fidèlement notre Guide.
L’importance de cette méditation consiste donc à nous faire voir de quelle manière Satan poursuit son but, cherchant à empêcher l’homme de se donner entièrement à Dieu et même à l’entraîner au péché mortel, et de quelle manière le Christ, de son côté, veut conduire l’homme à la plus haute perfection, ,
DEUXIÈME SECTION
On s’étonnera peut-être de voir saint Ignace si calme, si sobre d’ordinaire, laisser dans cette méditation libre jeu à l’imagination. Il nous présente Lucifer, dans le voisinage de Babylone, assis sur un trône de feu et de fumée. Il est d’un aspect effrayant ; il a rassemblé autour de lui d’innombrables démons, qu’il envoie dans le monde. Nous ne devons pas croire que saint Ignace procède ainsi sans raison grave. Il veut nous convaincre, autant que possible, qu’il s’agit ici d’une chose très sérieuse, en vue de laquelle Satan a convoqué ses troupes, afin de leur apprendre de quelle manière ils devront procéder pour perdre les hommes. — Cette description de Lucifer, de sa mise en scène, de ses intentions, doit nous préparer à prendre la résolution de nous garder avec toute la vigilance possible de ce dangereux ennemi.
La forme donnée à cette méditation fait moins d’impression sur nous que sur l’ardente imagination des Méridionaux. Il est bon, par conséquent, de n’insister pas trop sur ces tableaux. Une considération plus calme importe davantage, et nous mettrons plus utilement nos soins à nous bien pénétrer du sens propre de cette méditation.
/. — U étendard de Lucifer
Saint Ignace nous décrit comment Lucifer, qui se prétend le maître et seigneur du monde, envoie les démons travailler à la perte des hommes et leur donne ses instructions dans ce but. Sans doute, il n’est pas besoin de voir partout le démon, mais l’Église et la Sainte Écriture nous enseignent qu’il
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est possible à Satan d’agir sur nous. Nous en faisons sans cesse l’expérience ; nous sommes exposés à subir sa mauvaise influence. Ce n’est pas une simple supposition, c’est la vérité! Tout d’abord Satan cherche à profiter des occasions qui se présentent et des faiblesses de notre caractère. De préférence, il voudrait faire tomber ceux qui ont une grande action sur les autres. Saint Ignace fait soigneusement remarquer que les démons reçoivent l’ordre de n’épargner personne, quelle que soit sa condition. Nul n’est donc à l’abri des attaques du Mauvais.
L 'important est pour nous de faire attention à la manière dont Ds esprits mauvais doivent séduire les hommes. Le but final de Satan est de les conduire au péché par le refus du sacrifice de la soumission à la volonté de Dieu, et il y arrive plus vite et plus sûrement s’il réussit à inspirer une inclination pour telle ou telle chose. — Comme les Exercices sont destinés, en premier lieu, à ceux qui vivent encore dans le monde et qui ont à choisir un état de vie, saint Ignace porte d’abord l’attention sur ce cas. Pour ceux-là, les mauvais esprits chercheront d’ordinaire à atteindre leur but, en leur inspirant un vif amour de la richesse. Celui dont la grande affaire est de devenir riche ou dont le cœur s’attache à posséder des biens, se décidera difficilement à choisir le sacerdoce ou l’état religieux, même s’il reconnaît que Dieu l’y appelle. Son attachement à la richesse l’empêche de se donner entièrement au Seigneur. Nous en avons un exemple dans l’Évangile, l’exemple du jeune homme riche.
Il est facile d’entraîner à des fautes graves un
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
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homme qui est dans ces dispositions. Il est exposé à agir injustement, à employer des moyens interdits, à léser les intérêts d’autrui, à abuser de ses ouvriers et de ses subordonnés. Absorbé dans des préoccupations d’ordre terrestre, l’esprit s’élève difficilement aux pensées de l’ordre surnaturel. Dans la richesse, il y a surtout ce danger, qu’on accorde trop d’importance à sa propre personne, et qu’on met sa grandeur, non plus à glorifier Dieu, mais à jouir de sa propre considération, de son influence, de sa valeur. Il est si agréable d’êlre connu au loin, de voir les gens d’affaires s’incliner respectueusement dès qu’ils entendent le nom de M. X..., d’être « bien reçu » partout, d’avoir partout son « mot à dire », de « faire comprendre qu’on a un rôle à remplir et qu’on est là ». En outre, la richesse procure la facilité de vivre à sa convenance, suivant son bon plaisir. Pourquoi se refuser ce que le cœur souhaite ? On peut tout acheter, disposer de tout à son gré. Il faut bien que l’argent serve à quelque chose. Il faut montrer qu’on sait en faire usage. De plus en plus on se fait illusion à soi-même et l’on est pénétré du sentiment de sa propre importance, de sa grandeur personnelle.
Il suffit d’observer un peu tant d’hommes d’argent, tant d’hommes d’affaires, pour avoir sous les yeux des exemples vivants de ces dispositions d’esprit. Ce qu’ils demandent avant tout, ce n’est pas de faire la volonté de Dieu ; ils ne pensent qu’à faire ce qui leur plaît, sans s’inquiéter de violer les préceptes de Dieu et de l’Église lorsqu’ils les gênent, et il ne faut pas nous en étonner. Lorsqu’on est arrivé à ce point, pourquoi tenir compte de ces
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préceptes ? On règle tout d’après sa volonté propre. On est au-dessus de ces choses, surtout lorsqu’il est de « bon ton » de faire ceci ou cela comme dans le « grand monde ». Il est bien temps, pensent-ils, que l’Église se conforme au progrès moderne, elle est en retard. — Ces hommes ne veulent s’incliner ni devant Dieu ni devant l’Église. Dieu et l’Église doivent se régler sur eux. Et voilà ce « grand orgueil », magna superbia , — c’est le mot de saint Ignace, — auquel Lucifer veut nous conduire. Lorsqu’il y a réussi, l’homme ne pense plus à se donner à Dieu, à se soumettre à Dieu ; tout au contraire, sa propre personne devient le centre de toutes ses pensées, de tous ses actes. Au lieu du don de soimême à Dieu, c’est le don de soi-même à la richesse, aux honneurs, à sa propre personne. Tels sont les trois degrés que Lucifer fait franchir à l’homme pour le jeter ensuite dans tous les autres vices.
Quiconque connaît le monde et l’histoire sait avec quelle saine et fine psychologie saint Ignace juge la réalité des choses. Nous n’avons qu’à regarder autour de nous, pour constater que 1’ « argent » est la source de beaucoup de mécontentements et de malentendus, de beaucoup de discussions et d’inimitiés, jusqu’au sein des familles. Au fond, une des causes de la guerre mondiale a été « l’argent ». Aujourd’hui, deux camps se sont formés : les adorateurs de Mammon et les communistes ; c’est l’argent qui les divise ; ni dans un camp ni dans l’autre, nous ne trouvons la véritable piété. Parlant de l’époque où la situation de l’Église était plus triste que jamais, Pastor nous dit : « La cause principale du mal était l’argent. » (I, 3e Édit., p. 148.) L’ar-
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gent, a fait de Judas un traître à l’egard du Sauveur ; aujourd’hui encore, combien fait-il de traîtres à la cause du Sauveur !
Saint Ignace dit expressément que tel est le moyen ordinaire que Satan emploie pour perdre les hommes. Il en est d’autres encore, mais sa tactique reste la même. Toujours il cherche à faire naître dans le cœur un goût, une prédilection pour une chose qui n’est pas mauvaise en ellemême, afin que l’homme s’y porte délibérément. Ensuite l’ennemi s’applique à rendre plus vive cette tendance au point que sa victime n’ait plus la force d’offrir le sacrifice de sa soumission à la volonté de Dieu quand ce sacrifice lui est demandé. — Parfois, c’est moins la richesse qu’on recherche que tel ou tel autre moyen d’arriver à la renommée et à la gloire, par exemple, la science, l’art, des entreprises personnelles. Parfois encore, on s’absorbe dans telle ou telle idée et, de la réalisation de cette idée on fait le but de sa vie, au lieu de s’incliner devant la volonté divine. D’autres se laissent égarer par l’attachement à quelque personne et ils en viennent à commettre le péché. Mais c’est toujours le même procédé ; d’abord une inclination qui n’est pas mauvaise en soi, mais captive l’esprit et le cœur au point que, loin de se demander quelle est la volonté de Dieu, on se donne tout entier à ce penchant, à cette inclination. Alors toutes les conséquences de l’erreur se succèdent comme d’elles-mêmes.
Voilà la tactique de Satan ; il veut empêcher l’homme de faire à Dieu le sacrifice de lui-même, en l’amenant à s’attacher à autre chose. Il cherche
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à épier les points faibles du caractère, pour découvrir où se portent le goût et les tendances de chacun ; il le pousse alors vers ce but qui n’est pas mauvais en soi, mais que l’on poursuit sans se demander si telle est bien la volonté de Dieu. C’est déjà s’éloigner de Dieu en quelque chose. Satan cherche alors à rendre cet attachement plus fort, à pousser l’homme de plus en plus à la poursuite de son but, au point qu’il ne pense plus à revenir en arrière, et qu’il veut à tout prix, même au prix du péché mortel, réaliser son désir. A la lumière de cette vérité, nous voyons sans pein^ comment il est possible que tant de jeunes gens très bien doués fassent fausse route ; que d’autres, après avoir rendu de grands services à l’Église, se détachent d’elle, ou causent un triste scandale. Nous comprenons aussi pourquoi saint Ignace attache une telle importance à cette méditation.
On s’est demandé parfois pourquoi saint Ignace dit que le Démon cherche à tenter l’homme tout d’abord par le désir des richesses et non par l’impureté. Combien cependant se sont perdus plutôt par les fautes contre la pureté ! — On trouvera facilement la réponse à cette question en se rappelant à quelle classe d’hommes saint Ignace destine les Exercices de trente jours, et quel rôle il assigne à cette méditation. Les Grands Exercices de trente jours sont donnés à ceux-là seulement qui veulent tendre à la perfection. A ceux qui ne songent pas à ce but, on donne quelques méditations de la première Partie et on s’en tient là. Quant à ceux qui aspirent à s’élever plus haut, on doit, sur-
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tout après les méditations de la première semaine, supposer, comme allant de soi, que les difficultés provenant de l’instinct sexuel ne les arrêtent pas dans leurs résolutions. En outre, le but principal de cette méditation est de montrer comment le démon cherche à détourner de leurs résolutions ceux qui aspirent à se donner entièrement à Dieu. Pour eux, il s’agit d’ordinaire de choisir un genre de vie ; tel est l’objet sur lequel portera leur « élection ». Et l’idée qu’ils se font de la richesse, joue ici le plus grand rôle.