II. — U étendard du Christ
L’autre partie de la méditation, par contraste, nous montre le Christ, notre véritable Chef, notre Chef suprême. Il se présente sans prétention, sans majesté ni éclat extérieur, bien qu’il soit le Roi de tous les hommes, bien qu’il soit Dieu. Tout en lui est aimable, attrayant. Il envoie, lui aussi, ses messagers aux hommes qu’il veut rendre véritablement heureux, en les aidant à remplir fidèlement la mission pour laquelle ils ont été créés.
Ici, examinons également avec soin comment il ^cherche à atteindre son but. Nous verrons exactement la contre-partie de la tactique employée par Lucifer. Ses apôtres doivent, tout d’abord, attirer les hommes à l’amour de la plus grande pauvreté d’esprit, c’est-à-dire à cette disposition qui domine l’attrait des richesses et ne voit dans l’argent qu’un moyen de remplir les devoirs de la vie et de subvenir aux besoins terrestres, comme d’ailleurs Dieu le veut lui-même. Ils doivent être prêts à renoncer
DE DEUX ÉTENDARDS
aux biens de ce monde, si Dieu les appelle à l’état de perfection. L’attachement à l’argent et aux biens du monde ne doit point les empêcher de se donner parfaitement à Dieu. Leur cœur doit rester libre.
Ensuite, les envoyés du Christ amèneront les hommes au désir des humiliations et des mépris. Ici, saint Ignace va plus loin que dans la méditation sur « l’appel du Roi ». Il disait alors qu’il faut être « prêt » à « souffrir », à « supporter » les injures et les mépris ; il veut maintenant qu’on les désire. Pour quel motif ? — Le Sauveur se propose de conduire les hommes à la perfection. Le principal obstacle est la nature inférieure de l’homme, c’est surtout l’amour-propre, le désir de l’honneur. Voilà pourquoi Lucifer cherche à entraîner à cet amourpropre, à ce désir d’être honoré. Un homme qui se recherche lui-même, qui s’absorbe en lui-même, qui tient encore compte des honneurs extérieurs et de la considération et s’y attache pour euxmêmes, n’est pas libre dans ses efforts vers la perfection. En effet, la perfection exige qu’on s’applique uniquement à glorifier Dieu sans tenir compte d’aucun intérêt personnel. Or cet amourpropre, ce désir de l’honneur, innés au cœur de l’homme, la meilleure manière de les combattre et de les extirper, est de réagir en sens contraire. Alors le danger de faire de sa propre personne l’affaire capitale est écarté. On s’est libéré de toute autre visée et l’on peut s’occuper de faire ce qui plaît à Dieu. Et c’est ainsi qu’on arrive à une profonde humilité, à une complète disposition à se soumettre sans réserve à la souveraineté de Dieu.
Ici encore, saint Ignace distingue trois degrés
que le Sauveur oppose aux trois degrés établis par Lucifer : la pauvreté opposée à la richesse, le mépris opposé à l’honneur, l’humilité opposée à l’orgueil. Et l’on peut ainsi facilement conduire les hommes à la pratique de toutes les autres vertus.
Ces leçons, le Sauveur nous les enseigne par ses paroles, mais plus encore par ses exemples. Dans les méditations sur l’enfance et l’adolescence de Jésus, nous avons vu déjà comment, par amour pour nous, il a choisi en toutes choses ce à quoi il nous invite : la pauvreté la plus dure, le mépris, l’obscurité, l’isolement, la persécution, l’entier détachement de tout ce qui tient à la chair et au sang. L’amour qu’il a pour sa mère, ne l’empêche pas de se soumettre à la volonté de son Père céleste. Nous devons, nous aussi, arriver à cette totale liberté intérieure, à l’entière indépendance de toute considération terrestre, afin qu’à l’exemple de notre Guide, nous n’ayons d’autre préoccupation que de nous conformer au bon plaisir de Dieu et de nous donner complètement à lui.
Si je désire tirer de cette méditation quelques conclusions pratiques , capitales , je dois me tenir en garde contre toute exagération, et ne point entreprendre ce que je ne puis exécuter. Les principes suivants restent dans les limites de ce que chacun peut réaliser, tout en y comprenant une haute perfection. — Bien entendu, il s’agit ici de choses qui, par ailleurs, sont permises. Ce que nous disons s’applique bien mieux encore quand il est question de choses défendues.
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1. Je ne ferai jamais une chose pour le seul motif qu elle me convient. — Cela dit implicitement que je n’omettrai jamais une chose pour la seule raison qu’elle m’est désagréable. Par la volonté de Dieu, il arrive qu’en bien des cas les choses à faire ont leurs agréments, afin de nous porter à l’action. Comme la nature inférieure est aveugle, et, insatiablement, réclame tout ce qui lui plaît et cherche à écarter toute opposition, je ne dois pas me guider d’après ses désirs, mais les dominer en m’inspirant de considérations plus hautes lorsque je dois les satisfaire. Il faut donc que je veille à ne point agir uniquement par goût et inclination, sans qu’intervienne un motif raisonnable plus élevé. Et le dernier motif de ma détermination doit être la conviction que la volonté de Dieu est que j’agisse ainsi en cette circonstance.
2. Si, pour de bonnes raisons, je fais une chose qui m’est agréable et que réclame la nature inférieure, — ou si j’omets une chose qui m’est désagréable, — je dois veiller à ce que la satisfaction de mon désir ne soit point V affaire principale. Je puis bien sentir les agréments d’une chose et en tenir compte : ils sont, eux aussi, des dons de Dieu. Mais je dois me garder de me perdre dans ces agréments, de m’y absorber, d’y attacher ma pensée. Je dois bien plutôt chercher à pénétrer la volonté de Dieu, le but qu’il se propose en les permettant. Et je puis y arriver en me rappelant le but supérieur que je poursuis lorsque je fais une chose qui me plaît ou que je m’épargne un ennui ; je puis aussi songer à la paternelle bonté de Dieu qui me donne ces joies. Enfin, je dois me rappeler quel
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bonheur indicible donnera la possession de Dieu lui-même, puisque déjà ces satisfactions terrestres ont tant de douceur, bien qu’elles ne soient qu’une faible image, un simple avant-goût de l’éternelle félicité dans le sein de Dieu.
3. Si j’observe que le désir de quelque agrément de ce genre, ou la répugnance à faire telle ou telle chose, tendent à s’accentuer, je réagirai , afin de m’en rendre maître, et d’empêcher que cette inclination ou cette répugnance ne détermine mon action. Je me rappellerai plus fermement mon but et je m’efforcerai d’écarter les désirs de la nature inférieure. Si je reconnais que, cependant, pour des motifs d’ordre supérieur, je dois faire une chose qui a de l’agrément pour moi, ou m’abstenir d’une chose qui m’est désagréable, je me conformerai aux indications données au numéro 2. J’examinerai alors comment, sans préjudice pour mon devoir et pour mon but, je puis soit entièrement, soit partiellement renoncer à ma satisfaction personnelle, ou encore faire précisément le contraire de ces inclinations naturelles. Ces tendances ne doivent pas avoir la force de m’empêcher de faire ce qui leur est contraire, si je reconnais que cela est juste ; et je n’arriverai à dominer ces tendances qu’en agissant en sens contraire. Évidemment, je dois leur refuser tout ce qui est défendu, mais je dois aussi, afin de fortifier mon âme, leur refuser parfois ce qui est permis, si des raiosns d’ordre supérieur ne demandent pas que j’agisse autrement.
En méditant les maximes ci-dessus, je vois qu’il s’agit uniquement d’écarter l’influence que des goûts et répugnances, des attraits ou des répulsions peu-
vent exercer sur mes pensées et mes actes : en d’autres termes, il s’agit de la pratique de 1’ « indifférence ».
En terminant chacune des quatre méditations de ce jour, nous devons nous adresser à la sainte Vierge, afin d’obtenir de son Fils, par son intercession, la grâce d’être jugés dignes de nous ranger sous son étendard, en libérant d’abord, par la parfaite pauvreté d’esprit, notre cœur de tout attachement à l’argent et aux biens terrestres, de telle sorte que, s’il plaît à sa divine Majesté de nous y appeler, nous renoncions en réalité à toutes choses, pour l’imiter dans la pauvreté effective. En second lieu, nous attesterons que nous sommes sous l’étendard du Christ, en supportant avec joie les mépris et les humiliations, afin de lui ressembler le plus possible. — Nous demanderons au Sauveur de nous obtenir cette grâce de son Père céleste, et enfin nous supplierons le Père céleste de nous accorder la même faveur.
De trois classes d’hommes
Dans la méditation de Deux étendards , nous avons étudié la tactique de Lucifer, et celle, toute contraire, du Sauveur. Si, quatre fois dans le même jour, nous devons faire cette même méditation, c’est assurément parce que saint Ignace veut que nous examinions sérieusement si, peutêtre, nous ne sommes pas déjà tombés dans les pièges de l’ennemi en laissant notre cœur se prendre à quelque attache. Nous devons donc
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scruter ce cœur et voir s’il est véritablement libre de toute préférence ou inclination qui pourrait nous empêcher de nous donner entièrement à Dieu. Dans l’élection qui se prépare, il s’agit uniquement de reconnaître ce que Dieu demande de nous, sans tenir aucun compte de nos désirs ou de nos inclinations.
Il est possible qu’en face de l’élection à faire, le cœur se trouve pris par quelque attache ou inclination. Il s’agit alors de décider qui l’on veut suivre, Lucifer ou le Christ. — Saint Ignace connaît les hommes : il sait donc à quel point le cœur humain peut se laisser prendre par une inclination, avec quelle adresse la nature inférieure cherche, par tous les prétextes et toutes les illusions, à empêcher la parfaite imitation du Sauveur, si bien que l’homme ne peut se décider à renoncer à ce qu’il aime et qui lui est cher ; il est retenu par toutes les fibres de son cœur ; à aucun prix, il ne saurait se résoudre au sacrifice et il cherche tous les moyens de s’y dérober. — Voilà pourquoi, nous l’avons dit, saint Ignace veut que nous consacrions un jour entier à examiner, non pas d’une manière superficielle, mais profondément, ce que signifie pour nous un attachement de ce genre. C’est suivre Lucifer, nous guider d’après ses vues, nous conformer à ses insinuations..., c’est aller à notre perte. Alors saint Ignace nous renvoie au Christ, qui veut notre plus grand bien, qui a, par amour pour nous, accepté tous les sacrifices qu’il demande de nous. Il faut donc réagir contre l’opposition provenant de la nature inférieure jusqu’à ce que nous soyons parvenus à la victoire complète, à la certi-
tude qu’il faut nous libérer de toute attache.
Mais, ici encore, il y a un grand danger : nous risquons de ne point aller jusqu’au bout et de nous contenter de demi-mesures. La nature inférieure ne s’avoue pas facilement vaincue ; elle cherche à nous séduire par de fausses apparences. Et voilà pourquoi saint Ignace veut que, le soir de ce même jour, dans une autre méditation, nous examinions notre volonté , en recherchant si, véritablement, nous sommes résolus à prendre une décision ferme. Dans ce but, il nous présente « trois classes d’hommes », qui se trouvent dans la même situation, mais agissent d’une manière toute différente. Chacune de ces classes est formée de deux personnes ; ainsi nous pouvons mieux voir leur attitude dans la circonstance. La méditation en devient plus vivante. En même temps que nous examinons leur attitude différente, nous devons nous former un jugement sur leur conduite. Procédé très psychologique : notre jugement est beaucoup plus objectif, exact, calme, lorsqu’il ne s’agit pas de juger notre propre cause. Bien souvent nous condamnons sévèrement chez les autres ce que nous savons bien justifier chez nous, en recourant à des excuses de tout genre. Toutes ces fantasmagories de l’amourpropre, qui nous trompent facilement, ne comptent plus pour, rien lorsque nous jugeons les autres.
Saint Ignace suppose le cas suivant : Voici trois classes d’hommes ; chacune, composée de deux individus, a acquis 10.000 ducats, mais non point, comme cela devrait être, purement par amour de Dieu. Chacun veut se sauver, se trouver en paix avec Notre-Seigneur, et par conséquent se libérer
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de ce fardeau et de l’obstacle que l’attachement au bien acquis apporte, il le voit bien, à ses efforts pour arriver au but.
Prenons, par exemple, un frère et une sœur, tous deux célibataires. Leur frère — un curé — est mort sans qu’on s’y attendît. Grâce à une prudente administration de sa part d’héritage, grâce à ses travaux d’écrivain, il avait acquis une jolie fortune. Sa secrète intention était de créer une œuvre pour la jeunesse. Il n’en avait parlé à personne ; il voulait faire une surprise à sa paroisse. Quelques indices seulement permettaient de supposer que tel était son dessein. La mort survint. Pas de testament ! L’héritage fut donc partagé entre le frère et la sœur. Ils s’informèrent, se demandant s’ils pouvaient accepter cet argent. Comme la somme ne provenait en rien des revenus ecclésiastiques, on leur répondit qu’ils pouvaient l’accepter en toute tranquillité. Cet argent ne leur était pas nécessaire, car un petit commerce et quelques terrains qu’ils possédaient leur créaient des revenus suffisants. Ils le déposèrent à la Caisse d’épargne et ils en touchaient régulièrement les revenus. Maintenant, ils pouvaient vivre plus à l’aise. Alors qu’auparavant le travail réclamait tous leurs soins, ils prirent une domestique et un valet. Il fallait bien profiter de leur argent ! Mais, en même temps, surgirent des désagréments de tout genre. Ni l’un ni l’autre n’étant suffisamment occupés, ils firent fausse route. Le frère va plus souvent au café ; la sœur perd son temps en commérages avec les voisines. Il y a des disputes, on se querelle. Puis toujours ce souci : l’argent est-il
bien à sa place ? On leur a bien répondu qu’ils pouvaient recevoir l’héritage, mais une voix intérieure leur dit que certainement leur frère n’avait pas l’intention que l’argent fût employé de cette sorte. Us ne sont pas satisfaits d’eux-mêmes. Ils avaient toujours été religieux et ils veulent l’être encore. Mais, depuis qu’ils ont cet argent, leur zèle n’est plus le même. — Un soir, ils s’entretiennent de la situation. Ils voient très clairement qu’ils ont changé à leur désavantage, et que la faute en est à cet argent. Ils se demandent ce qu’il faut faire pour retrouver le contentement et la paix, leur ancienne fidélité au service de Dieu. — La situation est la même pour les « trois classes d’hommes ». — . Ici commence la différence :
Dans la première classe , on cause longuement et on se plaint de la situation actuelle. On voudrait revenir au temps passé, où l’on vivait heureux en servant avec joie le Seigneur. Tout a changé. L’argent seul en est la cause ; et chacun rappelle nombre de désagréments survenus depuis lors. Finalement, ils vont se coucher, sans avoir pris aucune résolution. Et ainsi de suite tous les quinze jours — sans résultat.
Dans la seconde classe , on s’entretient longuement du changement dont l’argent est la cause. Chacun voudrait qu’il en fût autrement. Enfin, la sœur propose d’aller le lendemain matin trouver le curé et de faire dire une messe pour que Dieu leur rende la paix et la tranquillité antérieures. Quelque temps après, ils constatent que rien n’a changé. Ils décident alors qu’ils feront ensemble une neuvaine — Pas de changement ! Alors, ils
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vont ensemble en pèlerinage à Lourdes et, avec ferveur, ils demandent la même grâce. Pas de changement ! Ils veulent que le Seigneur guérisse le mal ; mais ils ne veulent pas en supprimer euxmêmes la source.
Dans la troisième classe , enfin, on s’entend pour reconnaître qu’il faut que cela change. Ils iront donc soumettre le cas au curé et lui laisseront le soin de décider s’ils doivent garder l’argent ou l’employer comme leur frère en avait vraisemblablement l’intention. D’avance, ils acceptent la décision, et le curé peut ainsi, sans se préoccuper d’autre chose, décider ce qu’il faut faire pour la gloire de Dieu. Ils n’ont qu’un désir : servir fidèlement le Seigneur ; ils sont prêts à renoncer à tous les agréments que cet argent leur avait apportés, s’il croit que telle est la bonne solution.
A première vue, nous comprenons combien est indigne l’attitude du couple de la première classe. Pour agir de la sorte, il faut ne pas savoir ce que l’on veut, être incapable de prendre une résolution sérieuse. Cette seule pensée est déplaisante. — La conduite du couple de la seconde classe est franchement déraisonnable, ridicule même. C’est l’indécision, l’emploi des demi-mesures, la lâcheté qui recule devant un acte de courage. On recourt à des moyens insuffisants, qui doivent échouer, que l’on se propose simplement afin de pouvoir dire qu’on a fait quelque chose. Agir ainsi, c’est se faire illusion à soi-même, si l’on croit vouloir réellement. Ces mesures, insuffisantes, ces demi-mesures, quelles qu’elles soient, ne servent qu’à faire montre de volonté, alors qu’en réalité, il n’y a pas volonté
résolue. — Combien consolante, au contraire, est l’attitude du couple de la troisième classe! Voilà la seule conduite vraiment raisonnable : on ne tient aucun compte des réclamations ou des plaintes de la nature inférieure ; on fait ce qui est juste dès qu’on reconnaît ce qui est juste. Seuls ces caractères méritent la considération et le respect.
Maintenant la chose principale est de passer à l’application. Chacun doit se demander à quelle classe il veut appartenir. Il doit, comme il est dit dans l’oraison préparatoire, se demander ce qui est le plus conforme au bon plaisir de Dieu et, dans le triple colloque, de même que dans la précédente méditation, demander les grâces nécessaires.
Enfin, saint Ignace fait encore une remarque. Dans ses Exercices , il voit surtout le cas d’un retraitant dont l’élection doit porter sur son état de vie. Rappelons-nous aussi que les grands Exercices ne sont donnés qu’à ceux dont on peut présumer qu’ils sont propres à la vie de perfection ; et saint Ignace a en vue ceux qui sont appelés à l’état religieux. Or l’état religieux suppose avant tout le renonce-' ment aux biens terrestres. Au temps de saint Ignace, il pouvait facilement se présenter pour les Exercices des retraitants en possession d’une prébende ou de quelque bénéfice. — Il pouvait, dès lors, arriver que la pensée de renoncer à ses revenus et aux commodités de la vie fût pour tel ou tel un obstacle à répondre à l’appel de Dieu. L’attachement aux richesses empêche de penser uniquement à Dieu dans l’élection. Voilà pourquoi saint Ignace nous dit : « Quand nous éprouvons de la répugnance ou
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
DEUXIÈME SECTION
une affection contraire à la pauvreté actuelle, quand nous ne sommes pas dans une véritable indifférence entre la pauvreté et les richesses, il est très utile, pour détruire cette affection désordonnée, de demander, dans les colloques, malgré les mouvements de la nature, que le Seigneur daigne nous appeler à ce genre de pauvreté, en protestant que nous le voulons, que nous le lui demandons, que nous l’en supplions, pourvu que ce soit pour la gloire et le service de sa divine Bonté. »
En prenant ces remarques en leur sens général, on arrive aux conclusions suivantes : 1° Saint Ignace les fait pour le cas où le recraitanl sent en lui quelque attachement déréglé. Cela ne veut point dire qu’il en est toujours ou ordinairement ainsi. — 2° Il parle d’un attachement déréglé, par conséquent, d’un attachement qui repose sur le sentiment et n’est aucunement justifié en lui-même. — 3° Il suppose que cet attachement existe en ce moment , qu’il se fait sentir et, en outre, porte sur l'objet de l'élection à faire actuellement . On se tromperait donc, si l’on voulait penser à tous les cas possibles, se mettre en face de cas qui pourraient peut-être se présenter plus tard. Ce serait favoriser le rôle de l’ennemi, se troubler, s’inquiéter très inutilement, parce que le démon nous suggérerait les circonstances les plus pénibles et nous n’en finirions jamais* Ces pensées ne serviraient qu’à faire perdre de vue la chose dont il s’agit en ce moment précis, pour nous occuper de cas irréels, invraisemblables et nous y embrouiller de plus en plus. On n’y gagnerait rien ; on y perdrait beaucoup.
Il s’agit donc exclusivement d’un attachement
JÉSUS QUITTE NAZARETH
actuel et déréglé qu’on éprouve en ce moment pour tel ou tel objet en rapport avec l’élection qui doit se faire. Et c’est contre cet attachement, contre cette affection, qu’il faut procéder de la manière indiquée.
Jésus quitte Nazareth
La Sainte Écriture ne nous dit rien qui permette de nous faire une idée des entretiens de Jésus avec sa Mère, aux heures de leur solitude, durant les longues années passées à Nazareth. Depuis la mort de saint Joseph surtout, ils se trouvaient seuls, à l’heure des repas, le soir, et les jours de fête et de sabbat. Il est évident qu’ils ne s’entretenaient pas de choses parfaitement insignifiantes. Ils parlaient assurément de leurs occupations, des événements qui intéressaient Nazareth, des petites nouvelles qui leur étaient rapportées. Mais sur ces points, la conversation ne se prolongeait pas.
Voyons maintenant, pour la méditer, la mission de Marie dans l’œuvre de la Rédemption. Marie devait être corédemptrice. Au pied de la croix, elle offrirait avec Jésus le sacrifice par lequel tous deux, — Jésus, le nouvel Adam ; — Marie, la nouvelle Ève, — répareraient la désobéissance de nos premiers parents. Malgré tous les détails prédits par les prophètes, il restait encore bien des obscurités : la lumière devait se faire à l’heure où les prédictions se réaliseraient. — Nous n’avons pas à craindre de nous tromper beaucoup, en admettant que, de plus en plus, Jésus instruisait Marie des
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desseins de Dieu, lui décrivait à grands traits sa propre mission, et l’initiait au rôle qu’elle-même devait remplir conformément à la volonté du Père céleste. Finalement il lui déclarait qu’il devait, pour les péchés des hommes, mourir d’une mort cruelle, sur la croix. Elle connaissait la prophétie d’Isaïe : Il sera comme un agneau conduit à l’immolation, et il ne résistera point, parce que le Père le veut ainsi. Quand il s’offrirait par la mort à son Père, le rôle de Marie serait d’être à côté de lui pour présenter avec lui le sacrifice de la soumission à la volonté du Père.
Nul n’a jamais, avec plus d’attention et plus d’intelligence que Marie, écouté les leçons de son maître. Tandis qu’il parlait, sa grâce agissait 'en l’âme de sa Mère et, dans la mesure où il le jugeait bon, elle comprenait le sens et l’importance de ses paroles et se soumettait sans réserve à ce que le Père céleste demandait d’elle. Jamais, de sa part, une plainte, jamais un regret. Si nous songeons au courage, à la force d’âme, par exemple, de la mère des Macchabées, ou de sainte Félicité près de ses fils marchant au martyre, nous ne ferons pas à la Mère de Dieu l’injure de supposer qu’elle se soit laissé surpasser en magnanimité. Elle était intimement convaincue de la vérité fondamentale de la vie ; elle savait que son devoir, comme celui de son Fils, était de glorifier Dieu par le sacrifice d’une entière soumission et que, devant les intérêts de Dieu, les intérêts humains, les considérations personnelles devaient s’effacer. Ces dispositions fondamentales étaient les siennes ; elle avait dit : « Ecce ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum
JÉSUS QUITTE NAZARETH
tuum. Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole. » Sans aucun retour sur elle-même, sans hésiter un instant, elle renouvelait son entière donation. — Certainement aussi, Jésus lui a annoncé sa Résurrection et sa glorification ; il lui a parlé des joies du ciel dont elle-même .jouira un jour ; du rôle qui sera le sien dans l’avenir. Enfin il lui montrait l’Église qu’il devait fonder, sa destinée, les fruits de sa mort.
Comment concevoir les pensées que les révélations de son Fils éveillaient au cœur de Marie, qui les méditait sans cesse ? Elle remerciait le Père céleste de la dignité à laquelle il l’appelait ; elle lui rendait grâces de l’avoir tirée des profondeurs de son propre néant pour l’élever si haut. Songeaitelle aux cruelles souffrances qui l’attendaient, elle et son enfant, son cœur se brisait de douleur à la seule pensée des tortures dont son âme serait rassasiée ; toujours cependant, avec une entière confiance, elle se soumettait à la volonté de Dieu, remettant entre ses mains son sort et celui de son Fils. Elle était certaine qu’il lui donnerait la force de faire ce qu’il demanderait d’elle. Elle découvrait les grands et magnifiques résultats de la mort de son fils et, pénétrée d’une joie profonde, elle voyait comment elle serait alors la Mère de la vie spirituelle des hommes, la Mère des miséricordes, de la grâce, de toutes les bénédictions. — Nous ne pouvons admettre qu’elle se permît, par une seule question, d’en apprendre plus que Jésus ne lui en découvrait. Elle se confiait à sa sagesse sur ce point, et Jésus n’aura sans doute pas instruit sa Mère du moment où il commencerait sa vie publique.
Peut-être lui aura-t-il dit que le Précurseur annoncé devait paraître d’abord. Malachie l’avait prophétisé : « Voici que j’envoie mon Messager qui prépare la voie, et aussitôt viendra le Dominateur que vous attendez. » Jean devait paraître avant que Jésus commençât son apostolat public.
Il est certain aussi que, de la même manière, le Sauveur aura préparé Marie au rôle qu’elle devait remplir dans l’œuvre de la Rédemption, afin qu’elle fût prête à s’en acquitter dans toute sa perfection* Heures ineffablement bénies, pendant lesquelles le Rédempteur du 'monde et la Corédemptrice s’entretenaient de leur commune mission et s’offraient alors au Père céleste dans la prière ! Aucun jour ne s’écoulait sans voir le sacrifice se renouveler. Nul dans Nazareth ne soupçonnait ce qui se passait dans l’humble demeure du charpentier, mais, pour le ciel, il n’y avait pas sur la terre un lieu plus, agréable, plus ravissant. Les événements qui, à cette époque, se passaient dans le monde et provoquaient l’admiration, n’intéressaient pas le ciel : ces événements si grands aux yeux du monde, qu’étaient-ils devant Dieu ? Mais ce qui se passait dans la silencieuse maison de Nazareth, ces merveilles invisibles aux regards des hommes, et dont ils auraient fait peu de cas s’ils les avaient connues, étaient d’une infinie valeur.
Dans cette solitude, un jour, on apprit l’entrée en scène du Précurseur. Ceux qui vinrent en apporter la nouvelle à Marie et à Jésus, ne se doutaient pas de son importance pour eux. Jésus aura tout disposé de manière à ce que toutes les commandes fussent exécutées et il aura dit à sa mère que
JÉSUS QUITTE NAZARETH
l’heure était venue de. prendre congé d’elle. Le Père céleste l’appelle ; il doit se rendre sur les rives du Jourdain afin d’y recevoir le baptême.
Marie était depuis longtemps préparée à ce moment. Mais maintenant qu’il est venu, l’importance et la Signification de ce départ remplissaient son âme d’une amère douleur. Son Enfant, son trésor le plus précieux sur la terre, la quittait et il marchait à une mort certaine ! Mais elle leva ses regards vers le Père céleste, qui lui avait seulement confié son Fils jusqu’à l’heure où il l’appellerait à remplir sa mission spéciale. Elle se disait que, maintenant, Jésus allait faire l’œuvre la plus grande, la plus efficace qui fût possible sur la terre ; et qu’il s’était fait homme uniquement dans ce but. Elle ne songea pas davantage à tout ce que la séparation signifiait naturellement pour elle-même. Elle étouffa la douleur qui lui poignait le cœur, reconnut la volonté du Père et répéta son « Ecce ancilla Domini. Voici la servante du Seigneur. »
Pour Jésus, lui-même, naturellement, la séparation était douloureuse. Il lui fallait quitter sa patrie qui lui était devenue chère. Désormais, il n’avait plus de demeure à lui. Il lui fallait prendre congé de sa Mère, qui, seule, sur la terre, le comprenait, et seule, malgré l’inégalité de sa condition, pouvait être pour lui une société convenable à sa dignité. Et il aimait sa Mère d’un ineffable amour. Sans doute, il la retrouverait aux noces de Cana, puis une ou deux fois encore en passant et entourée d’autres, puis une dernière fois — au Golgotha. — Son cœur sentit profondément la tristesse de la séparation. Mais il n’y céda point ;
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il se rappela sa mission ; .il vit la volonté de son Père, et, de son côté, il répéta : « Ecce venio. Me voici, je viens. » Puisqu’il dit plus tard qu’il aspire à être baptisé d’un baptême comme son Père le veut, nous pouvons admettre qu’il aspirait aussi à ce moment où il devait quitter le- silence et le calme de Nazareth, pour aller remplir sa mission en enseignant sa doctrine, en multipliant les miracles et la consommer en mourant sur la Croix.
La volonté du Père céleste était pour Jésus et Marie la règle suprême ; ils n’accordaient aucune valeur à d’autres considérations ou pensées. En face de la volonté de Dieu, tout reste insignifiant et ne compte pour rien. En nous représentant cette paisible scène de la séparation, n’y mêlons pas de sentimentalité. Avec une calme résolution, mais aussi avec toute la tendresse de leur cœur, Marie et Jésus se quittent. Désormais, Marie est seule, entièrement seule, plus, qu’elle ne l’était lorsque l’ange vint à elle ; et, de nouveau, elle répète : « Je suis la servante du Seigneur ». Et Jésus se rend aux rives du Jourdain : « Ecce venio : Me voici, je viens ! »
Le Baptême de Jésus
Lorsqu’un homme se présente au nom de Dieu pour enseigner les autres et leur faire connaître la volonté divine, Dieu doit attester que cet homme est bien son envoyé. Les hommes ne sont tenus de l’écouter que sur la preuve de sa mission divine. Or, conformément à la volonté de son Père céleste, Jésus devait commencer son apostolat public. Il