‹ La pensée directrice des exercicesChapitre 17 sur 52 · LES NOCES DE CANA · texte numérisé non relu

LES NOCES DE CANA

offrons des fêtes ou les partageons avec d’autres. Nous n’allons pas contre sa volonté, nous nous y conformons. Il va de soi qu’il s’agit de fêtes permises, honnêtes, et que nous entendons entrer ainsi dans les vues de Dieu et non les contrarier. Voyons comment nous devons le faire.

Rappelons-nous ici le principe que nous avons tiré de la méditation : « De deux étendards » ; c’està-dire que nous ne devons pas faire une chose simplement parce qu’elle nous est agréable, mais nous proposer un but plus élevé. En prenant part, selon la volonté de Dieu, à une fête, nous avons déjà beaucoup gagné si, d’une manière expresse, nous songeons à ce but. La fête ne devra être qu’un moyen et non pas une fin. Nous avons vu pourquoi Dieu veut ces jours de fête. Nous pouvons y trouver un délassement, une distraction qui nous permettent de revenir ensuite avec plus de courage et d’ardeur à nos devoirs d’état. Par notre participation à ces réunions, nous faisons plaisir à d’autres personnes dont nous partageons les joies, et ainsi Dieu nous voit peut-être avec plus de plaisir laisser de côté nos intérêts personnels pour contenter nos amis par notre présence.

Autre principe qu’il ne faut pas oublier : en prenant part à ces divertissements, gardons-nous de nous y absorber. Comprenons ces plaisirs et ces joies, goûtons-les, mais sans nous en tenir là. Songeons à la paternelle bonté de Dieu qui accorde ces satisfactions, mais soyons toujours maîtres de nous-mêmes. Particulièrement à l’occasion des repas, surveillons nos sens, sachons les modérer ;

DEUXIÈME SECTION

ne faisons point du boire et du manger une affaire capitale. — Veillons sur nos yeux ; dans ces agréments et ces douceurs, dans ces charmes de la vie intime, voyons un avant-goût des douceurs et des joies célestes. Profitons de ces jouissances d’ici-bas pour élever nos pensées vers le ciel et renouveler en nous le désir du ciel. Le Sauveur lui-même compare le ciel à des noces afin de nous montrer qu’une bonne et belle fêle de famille est une image de la fête éternelle à laquelle nous sommes tous conviés. Qu’elle doit être magnifique, puisque les fêtes d’icibas, si courtes et si insuffisantes, peuvent déjà donner tant de joie !

Enfin, la volonté de Dieu est qu’en pareilles occasions nous sachions résister à toute inclination désordonnée, et non seulement refuser à la nature inférieure tout ce qui manquerait à la décence et aux convenances, mais encore réagir contre de telles inclinations, en lui refusant quelque chose même de ce qui est permis, afin de conserver la maîtrise de nous-mêmes et d’échapper au danger de nous laisser entraîner par elles.

Il est certain que le Sauveur entendait aussi nous montrer le rôle de sa Mère dans le plan du salut. Nous voyons tout d’abord la bonté du cœur de Marie. En cette fête, elle veillait à se rendre utile en toute occasion qui se présenterait. C’est ainsi que peut-être, par suite de l’arrivée de Jésus et de ses disciples, le nombre des convives devenant plus grand, elle s’aperçut que le vin manquait. Elle sentait que la joie des époux en souffrirait en ce jour de fête. Il n’était pas facile de se procurer d’autre vin. Il aurait fallu du temps. Peut-être les

LESfNOCES DE CANA

époux étaient-ils des gens simples, de modeste condition, et la provision de vin était-elle peu abondante. Les préparatifs de la fête avaient été dispendieux. Les ressources ne permettaient pas de nouvelles dépenses. Marie comprit la situation, eut pitié des époux et, voyant qu’il fallait intervenir, elle se demandait comment le faire. Si Marie compatit aux misères et aux difficultés matérielles, combien plus son cœur sera-t-il touché de nos* misères spirituelles !

Ne voyant aucun moyen naturel de venir en aide à ses hôtes, elle s’adresse à son Fils. Jusqu’ici, la vie de Jésus a été une vie cachée, et sa Mère ne l’a pas vu opérer de miracle ; mais elle sait qu’il va désormais révéler sa qualité de Messie, et s’affirmer par des miracles ; elle comprend qu’en cette circonstance, il peut user de sa puissance. Il en usera à Jérusalem; mais, dès maintenant, ne peut-il pas, par un miracle, affermir la foi de ses disciples et, à la demande de sa mère, refusera-t-il d’intervenir en faveur de ses hôtes ? Elle s’en remet à sa bonté et lui dit : « Ils n’#nt plus de vin ». La réponse à voix basse de Jésus : Quid mihi et tibi ? est une locution hébraïque, qui signifie : « Pourquoi cette demande ? » Vous savez bien que vous et moi nous avons autre chose à faire. « L’heure où je dois montrer que je suis le Messie, n’est pas encore venue ». Assurément, elle le savait, mais par son attitude de confiante supplication, elle semble lui dire : « Ne pouvez-vous point devancer cette heure, par amour pour moi faire un miracle ? Le Père céleste ne permettra-t-il pas qu’avant de vous manifester à Jérusalem, vous révéliez en vous le Messie

DEUXIÈME SECTION

à vos disciples ? » Et convaincue qu’elle sera exaucée, elle recommande aux serviteurs de faire tout ce qu’il leur dira. Elle ne s’est point trompée ; Jésus ordonne aux serviteurs de remplir d’eau six urnes qui se trouvaient dans la salle pour servir aux purifications que la Loi imposait aux Juifs. Lors donc que, sur l’ordre de Jésus, les serviteurs présentent à l’intendant une coupe puisée à l’une des urnes, il reconnaît en y goûtant qu’elle contient un vin excellent.

C’est ainsi que, sur la demande de sa mère, Jésus a opéré son premier miracle, avant le temps fixé par son Père céleste. Nous voyons qu’il ne saurait rejeter aucune requête de Marie. Sans doute, la très sainte Vierge ne pouvait jouer un rôle dans la vie publique du Sauveur. Désormais, elle se tient à l’écart. En une autre occasion, sur la demande de membres de la famille, elle se présenta à lui avec eux, et Jésus sembla n’en point tenir compte. Il voulait montrer qu’en sa qualité de Messie, la descendance et la parenté ne sont d’aucune importance dans son Royaume. Ce qui im^Drte, c’est l’accomplissement de la volonté de Dieu. On s’explique donc que Jésus ne donne pas à Marie le nom de Mère mais l’appelle « femme », comme il le fera sur la Croix. C’est le Messie et non le Fils qui parle. Alors qu’en sa qualité d’Ève nouvelle, elle aura coopéré à mériter à nos âmes la vie surnaturelle, elle sera dans le ciel la «toute-puissance Médiatrice », que nous reconnaissons déjà dans ce mystère.

l’élection des apôtres

L’élection des Apôtres (Sacerdoce)

Le Sauveur avait commencé son apostolat public. Son apostolat, ainsi le voulait le Père céleste, ne devait pas être de longue durée. Puis sur la Croix, par son sacrifice, il consommerait l’œuvre de sa mission et la rédemption de l’humanité, et enfin il quitterait la terre.

Son Père l’avait envoyé pour être le Rédempteur, le Maître et le Législateur de tous les hommes, de tous les temps et de toutes les nations. Alors même que sa mission se terminerait avec sa vie sur cette terre, son œuvre devait se poursuivre et s’achever. Pour qu’il en fût ainsi, il y avait une préparation à faire, des dispositions à prendre, — conditions indispensables pour toute œuvre qui doit être solide. Quiconque veut fonder une œuvre, examine soigneusement comment il pourra la préserver de l’échec ou de la ruine, et, dans cette vue, il prend toutes les précautions et dispositions qu’il juge nécessaires. Le Sauveur voulait fonder une œuvre d’une importance souveraine, appelée à durer pour tous les temps. Il devait donc veiller avec soin à lui assurer une constitution en rapport avec son but. Ce qui était incroyable s’était réalisé ; pour cette œuvre, le Dieu éternel s’était fait homme, sa vie avait été une vie de fatigue et de privations ; enfin, pour consommer son œuvre, il avait pris pour lui les plus cruelles souffrances. Dieu montrait ainsi quel prix il attachait à cette œuvre. On ne pouvait supposer que le Sauveur quittât cette terre sans songer à ce que cette œuvre deviendrait.

DEUXIÈME SECTION

Il ne pouvait la confier au hasard non plus qu’au bon plaisir d’hommes faibles, exposés à se tromper, mobiles, préoccupés de leurs propres intérêts. Il fallait assurer sa solidité et sa durée. Dans sa sagesse, il voulut prendre les mesures nécessaires. Il commença par l’élection des apôtres.

Dès le début de son ministère public, le Sauveur avait enrôlé des disciples. Dans leur nombre, il voulut choisir ceux auxquels il confierait son œuvre tout entière. Comme en toutes circonstances importantes il recourut ici à la prière : « Erat pernoctans in oratione Dei. Il passa la nuit en prières. » (Luc, vi, 12.) Il s’entretenait de son plan avec le Père céleste, le suppliant de bénir son œuvre. Nous ne pouvons que soupçonner quelles pensées remplissaient son âme en méditant cette œuvre d’amour : combien il remerciait le Père au nom de tous les hommes pour lesquels un paradis nouveau s’ouvrait, avec quelle ferveur aussi il le conjurait de bénir son œuvre et de lui assurer la durée. — Essayons de pénétrer quelque peu dans les pensées et les intentions du Maître. Comme il s’agissait ici de réaliser le but que Dieu s’est proposé dans la création, nous devons considérer d’abord ce premier point.

Le plan tout entier de la création s’inspirait d’une seule et même pensée : la glorification de Dieu, la glorification la plus grande qui puisse se concevoir. Sur la terre, elle devait se faire par le sacrifice du don de soi-même du côté de l’homme attestant ainsi sa soumission à la souveraineté de Dieu ; par là, l’homme deviendrait, pour l’éternité

l’élection des apôtres

entière, un témoignage, une preuve de l’amour infini de Dieu. La glorification serait alors d’autant plus grande que le sacrifice aurait été plus parfait.

Adam et Ève ayant refusé d’offrir à Dieu ce sacrifice de la soumission, le plan originel de la création était détruit. Nous avons vu ailleurs pourquoi Dieu avait choisi Adam et Ève pour être nos premiers parents, bien qu’il eût prévu leur chute. Alors se présentait la possibilité de rendre à la Majesté divine une gloire plus grande encore, la gloire la plus grande qui fût possible, par l’offrande d’un sacrifice d’un prix ineffable et qui serait en même temps la plus magnifique révélation de l’amour infini de Dieu. Comment concevoir un sacrifice plus honorable pour Dieu que le sacrifice accompli sur la croix par le Pontife suprême, le Roi des prêtres, le Dieu Prêtre ? L’offrande avait en même temps une valeur infinie, puisque la victime était le Fils même de Dieu, qui s’immolait à son Père céleste avec toute la perfection imaginable. C’était l’expression de la plus entière soumission du Fils de Dieu à la volonté du Père. Le sacrifice accompli sur la Croix est, de la part de la création, le chef-d’œuvre du sacrifice, le comble de l’hommage rendu à Dieu et de la glorification de la Majesté divine. Par ce sacrifice, la révélation de l’infinie charité de Dieu atteint sa perfection, parce qu’il ne peut se concevoir un amour plus fort et plus grand. Alors, le Sauveur, le Dieu offensé expiait la dette que nous, les coupables, nous aurions dû acquitter ; il nous ouvrait le ciel, et le bonheur dont nous jouirons un jour nous a été

328 DEUXIÈME SECTION

acheté sur la Croix au prix du sang de T Homme- Dieu.

Ainsi, Jésus-Christ avait été choisi par Dieu pour être le Grand Prêtre , qui seul fût en état, après la chute de nos premiers parents, de lui offrir un sacrifice qui lui fût agréable. C’était le seul que le Père pouvait accepter. Les sacrifices de l’Ancien Testament n’avaient de prix à ses yeux qu’en tant qu’ils figuraient le sacrifice de la Croix et tiraient de lui leur efficacité. C’est pourquoi, par l’immolation du Christ, ils ont perdu leur signification et ont été abrogés. A l’image a succédé la réalité.

Le sacrifice offert sur la Croix est donc le sacrifice central de la création entière. Avant lui, nul sacrifice ne pouvait être agréable à Dieu qu’à la condition de se rapporter à celui de la Croix ; et depuis le sacrifice du Golgotha, il n’en est aucun dont la valeur et l’excellence puissent permettre une comparaison, même très éloignée. Le Christ est devenu non seulement le Pontife suprême, mais Vunique Pontife du Nouveau Testament, Pontife élu par Dieu ; car, nul en dehors de lui ne peut offrir à Dieu un sacrifice agréable à ses yeux ; car il appartient à Dieu seul de marquer de quelle manière on peut lui rendre hommage en sa qualité de souverain Seigneur.

En outre, le Christ était le Maître envoyé par Dieu. Il devait donner aux hommes la solution complète, définitive de toutes les questions vitales et leur révéler les mystères de la Divinité et de l’ordre surnaturel : vérités que nul esprit humain ne peut comprendre et pénétrer, alors même qu’il

l’élection des apôtres

les connaît par la Révélation. — De plus, il devait, en qualité de Législateur du Nouveau Testament, tracer les lois les plus importantes, d’après lesquelles les hommes doivent régler leur vie. Il venait pour compléter la Loi, c’est-à-dire pour lui donner la plus haute perfection. Son autorité n’avait pas de limites : Il avait le droit de dire : « Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. » — Enfin, il devait nous mériter et rendre possibles les grâces dont le secours seul nous permet d’accomplir notre devoir. Saint Pierre le dit à bon droit : « Il n’y a point de salut par aucun autre, car nul autre nom sous le ciel n’a été donné aux hommes, par lequel nous puissions être sauvés. » (. Act ., iv, 12.)

Telle est la suréminente position de Jésus-Christ dans l’ordre du salut : il est le Prêtre, le Pontife éternel , le Maître , le Législateur , le Dispensateur de la grâce pour tous les hommes. — Combien le Sauveur a dû, au nom de l’humanité, remercier le Père céleste de l’avoir envoyé pour nous sauver ! Et maintenant, il méditait de concert avec lui comment son œuvre pouvait se continuer et s’achever. Il est bien certain que ses desseins s’inspiraient, alors comme toujours, de ce principe éternel que Dieu doit être glorifié le plus possible, que l’amour de Dieu doit se révéler dans toute sa magnificence.

Dans la création tout entière, l’intention de Dieu est de ne point faire par lui-même ce qu’il peut faire par d’autres que lui. Il permet ainsi en quelque sorte que les hommes participent à sa puissance créatrice. Il ne veut pas, comme il l’a fait pour Adam et Ève, appeler directement chacun d’eux à l’existence, mais il leur a donné le pouvoir de

DEUXIÈME SECTION

propager le genre humain. Et, s’il le veut ainsi, c’est dans son amour pour nous, parce que cet amour le porte à partager ses biens avec d’autres. Ce même amour inspire le Sauveur : n’est-il pas l’amour de Dieu fait homme ? Il songe donc à ne point se réserver à lui-même, mais à partager avec d’autres sa mission de Prêtre éternel, de Maître, de Législateur, de Dispensateur de la grâce, de Bienfaiteur assurant le bonheur des hommes et leur éternelle béatitude. Il cherche à y faire participer les hommes et veut, avec libéralité et en s’oubliant lui-même, aller en ce sens aussi loin que possible.

Une question se posait tout d’abord. Comment se fera, dans le Nouveau Testament, l’oblation du sacrifice extérieur ? Tel est, en effet, le premier devoir de tout homme, telle est la suprême manière d’honorer Dieu. Les sacrifices de l’Ancien Testament étaient abolis par la mort de Jésus sur la croix. Qui donc les remplacera ? Un sacrifice d’une valeur infinie avait été offert sur la Croix, et c’était celui de l’Alliance nouvelle : on ne pouvait, dès lors penser à un autre sacrifice que Dieu eût pour agréable, parce que ce sacrifice resterait toujours infiniment inférieur à celui du Golgotha. La sagesse de Dieu a trouvé un expédient : le sacrifice de la Croix pouvait se renouveler comme un sacrifice non sanglant. — Là encore, le Christ seul devait être à la fois le prêtre et la victime ; mais son amour pour nous rendit possible cette immolation renouvelée par la main des prêtres. Ii leur donnerait le pouvoir de changer le pain et le vin en son corps et en son sang ; ainsi le sacrifice de la Croix serait

l'élection des apôtres

renouvelé et commémoré. Et dans son amour, il vit en outre un moyen de nous manifester l’ardeur de cet amour, en se faisant lui-même, pour nous, l’aliment de la vie de la grâce dans la manducation de la victime immolée. — En vérité, il a aimé les siens jusqu’à la fin, jusqu’aux dernières limites du possible : annihilation entière de lui-même, dépouillement total, libéralité allant jusqu’à la prodigalité !

A l’oblation du sacrifice extérieur s’ajoutait naturellement pour les prêtres la mission de chanter es louanges de Dieu, d’exalter en lui, au nom de a création entière, le souverain Seigneur, de traduire visiblement ces louanges par des cérémonies, de veiller avec soin à tout ce qui se rapporte directement au service de Dieu.

Les autres questions se résolvaient facilement. Il allait de soi que les prêtres, associés à la suprême dignité du Christ, devaient également participer à ses autres privilèges, et devenir pour les fidèles des maîtres, des guides, des médiateurs de la grâce. — Mais comment le pourraient-ils, étant faibles euxmêmes et sujets à l’erreur, comme tous les autres hommes ? On devait voir sans tarder que les Apôtres ne comprenaient point exactement les paroles du Maître, que Jésus devait leur en donner l’explication et corriger leur erreur. Que deviendrait donc sa doctrine lorsqu’il ne serait plus parmi eux ? A qui s’adresseraient-ils ? N’était-il pas à craindre que l’orgueil humain, les passions humaines ne les entraînassent à interpréter son enseignement dans le sens de leurs désirs ? Et sa doctrine ainsi mal comprise, obscurcie, dénaturée, serait ramenée

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

DEUXIÈME SECTION

au niveau humain, au gré des passions humaines ! Comment les prêtres pourraient-ils exposer clairement, avec précision ce que Dieu demande de l’homme, ce qui est conforme à la volonté divine, alors que les relations entre peuples divers, la manière de voir, les mœurs et les usages se modifient sans cesse ? Ne faudrait-il pas dire que c’en serait fait de sa doctrine, que ses préceptes et ses règles iraient s’appropriant aux diverses circonstances, s’il confiait son œuvre aux mains des hommes ?

Dans son infinie science, le Sauveur voyait les redoutables difficultés qui faisaient obstacle à la diffusion de sa doctrine. Dans la prière, il les exposa à son Père, et ils résolurent d’écarter le danger d’une manière vraiment divine : ils enverraient l’Esprit- Saint, dont l’assistance et la direction préserveraient l’Église de toute erreur, de tout fléchissement dans l’intelligence des institutions du Sauveur. Il donnerait aux Apôtres de comprendre toute la vérité, il leur rappellerait tout ce que le Maître leur avait dit. Les Apôtres choisis par lui seraient personnellement infaillibles dans la prédication de sa doctrine et, plus tard, ce privilège serait accordé au successeur de Pierre, son représentant, et à l’Église dans son universalité. Ainsi, tous les prêtres de tous les temps pourraient, avec une infaillible certitude, publier la doctrine de Jésus-Christ et préciser ce que Dieu demande de nous. — Enfin ils seraient les dispensateurs des dons précieux de la grâce et pardonneraient les péchés en son nom.

Ils sont merveilleusement grands, ils sont vraiment divins les pouvoirs que Jésus-Christ a résolu

l'élection des apôtres

de confier à ses prêtres ! « Comme mon Père m’a envoyé, ainsi je vous envoie »; c’est-à-dire, avec les mêmes pouvoirs que le Père m’a donnés. Il s’identifie avec ses prêtres : « Qui vous écoute, m’écoute. Qui vous méprise, me méprise. » Qu’elles sont touchantes et profondes les paroles adressées aux prêtres au moment de leur ordination : « Jam non dicam vos servos , sed amicos meos , quia omnia , quæ audivi a Pâtre meo , nota feci vobis ; je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu dire à mon Père. » Dieu appelle de pauvres humains ses amis ! Oui, il leur a révélé la tendresse et la profondeur de son amour en les élevant à un pareil honneur ! Et ce n’est point là une dignité purement extérieure, mais une onction intérieure qui imprime en l’âme du prêtre un sceau à jamais ineffaçable. Le prêtre est ainsi associé à l’œuvre la plus sublime des œuvres divines. Le but suprême de la création consiste à faire de nous pour l’éternité des témoignages de l’amour infini de Dieu. Et le prêtre devient le collaborateur de Dieu dans cette mission en vue de laquelle uniquement Dieu a tout créé ; et ceux qui, grâce à ses soins et à ses efforts, arrivent aux joies éternelles du ciel, deviennent à leur tour autant de témoignages de son amour.

Une autre question restait ouverte : Pour accéder au sacerdoce, faudrait -il, comme dans l’Ancien Testament, appartenir, par sa descendance, à une classe spéciale ? L’amour du Sauveur a supprimé ces limites : il a voulu que personne ne fût exclu. Chacun, à quelque nation qu’il appartienne el quelle

que soit sa descendance, verrait s’ouvrir devant lui l’entrée du sanctuaire, comme nous le constatons aujourd’hui. N’avons-nous pas, dans les missions, des prêtres et des évêques de couleur ?

Et quelles sont les conditions requises pour accéder à une si haute dignité ? Elles ressortent de la nature même du sacerdoce. La mission principale du prêtre est d’offrir à Dieu le sacrifice extérieur. Mais ce sacrifice n’est lui-même que l’image du sacrifice intérieur, qui consiste à se donner totalement à Dieu. Il convient donc que ceux qui veulent devenir prêtres se donnent à Dieu d’une manière toute spéciale. Ils doivent glorifier Dieu non seulement par l’oblation du sacrifice extérieur, mais par une plus parfaite donation d’eux-mêmes à Dieu. Pour y réussir et mieux et plus facilement, il va de soi qu’il faut écarter tout ce qui serait un obstacle. C’est pourquoi le Sauveur leur demande de combattre la triple concupiscence : l’amour du plaisir, de l’argent, des satisfactions des sens, de leur indépendance. Ils ne doivent pas se contenter de se donner à Dieu dans la même mesure que les autres hommes ; ils doivent librement, volontairement monter à l’autel du sacrifice, et, sur cet autel, offrir à Dieu des dons qu’il ne demande point à tous, renoncer à nombre de choses que d’autres peuvent se permettre sans déplaire à Dieu. Et précisément, c’est le renoncement aux désirs les plus ordinaires de la nature inférieure, — richesses, satisfactions sensibles, indépendance, agréments divers qui en résultent, qui devient pour le prêtre la matière du sacrifice exigé.

Et ici nous reconnaissons la merveilleuse sagesse

l’élection des apôtres

de Dieu. Par ce sacrifice, non seulement le prêtre glorifie Dieu d’une manière spéciale, non seulement il écarte tout ce qui pourrait empêcher la donation complète de soi-même, mais il se rend singulièrement apte à remplir sa haute fonction. Déjà, du seul point de vue naturel, les renoncements qui lui sont demandés sont d’un très grand avantage pour attirer la bénédiction de Dieu sur son ministère. Sans s’attarder au souci de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour et de prévoir le lendemain, il peut se consacrer entièrement au salut des âmes. Il est délivré de tous les troubles et ennuis que le désir, de la richesse ne manque pas de créer et qui compromettraient sa renommée et son action. Son cœur, libre de tout amour terrestre, appartient également à tous : il peut se faire tout à tous. Il n’a pas à s’inquiéter de préoccupations domestiques. L’obéissance du prêtre fait régner dans l’Église l’unité de direction qui assigne à chacun sa tâche. — Nous comprenons aussi pourquoi tous les Ordres religieux se conforment plus strictement encore à ces conditions, puisqu’elles sont requises pour que le don de soi-même à Dieu soit parfait. Les prêtres et les religieux sont donc des modèles proposés aux fidèles ; ils montrent que l’on peut et doit vaincre le monde. Et leur exemple est un stimulant.

Tel est le plan que, dans la prière prolongée au cours de cette nuit mystérieuse, le Sauveur soumettait à son Père céleste, en le suppliant de bénir son œuvre, de lui assurer son appui, puisque, pour cette œuvre, il devait recourir à la coopération d’hommes dont la faiblesse était grande. Faire dépendre cette œuvre de leur libre consentement, sans leur offrir

DEUXIÈME SECTION

en compensation quelque avantage terrestre, en leur demandant, au contraire, de renoncer à leurs désirs personnels, certes, l’entreprise était hardie ! Le Christ n’ordonne à personne de devenir prêtre : il invite à accepter cette vocation. Son appel n’est-il pas entendu, l’invitation est-elle refusée, l’œuvre est perdue. Et le Sauveur, dans sa prière, demandait au Père de répandre ses grâces sur ceux qu’il voulait appeler ; alors, ils répondront à son appel, et, librement, ils accompliront le sacrifice. — Le Père lui a promis que sa prière serait exaucée. Et, au nom du genre humain, Jésus a rendu grâces au Père céleste pour le don précieux du sacerdoce : au nom de tous les prêtres, il le remerciait de son appel et des grâces promises.

Un jour, le P. Lôffler* S. J., décrivait le Sauveur disant au prêtre la prière Suscipe. — Il peut en effet lui dire : « Suscipe universam meam liber tatem. Prends ma liberté tout entière. » Il se livre totalement au pouvoir du prêtre et il obéit à ses ordres. À sa parole, il descend sur l’autel et se laisse déposer où veut le prêtre. Sur sa parole, il purifie le cœur du péché et pardonne à ceux qui l’ont offensé. Il s’engage à bénir ce que le prêtre bénira ; il fait du prêtre le dispensateur de ses grâces. Il s’y est engagé par sa promesse : « Ce que tu lieras ou délieras sur la terre sera lié ou délié dans le ciel. » — « Accipe memoriam , intellectum , voluntatem omnem. Prends ma mémoire, mon intelligence, ma volonté entière. » Ces mots peuvent recevoir une double interprétation. En appelant quelqu’un au sacerdoce, le Sauveur s’oblige à se souvenir tou-

l’élection des apôtres

jours de lui, à penser à lui, à considérer comment il peut bénir le ministère du prêtre et lui être toujours attaché par un amour spécial. Ces mêmes paroles peuvent signifier également que le Sauveur vit dans le souvenir, dans l’intelligence et dans l’amour des fidèles dans la mesure où opère le ministère du prêtre : il veut, sous ce double rapport, dépendre du prêtre. — Il peut même dire : « Quidquid habeo vel possideo mihi largitus es. Tout ce que j’ai ou possède, tu me l’as donné. » Par nos péchés, nous avons fait de lui notre Rédempteur. Sa mission de Pontife éternel, de Législateur, de Dispensateur des grâces, il la doit à notre penchant au péché, à notre faiblesse, à notre misère. « Id totum tibi restituo ac tuæ prorsus voluntati trado gubernandum. Tout cela, je te le restitue et je le livre entièrement au gouvernement de ta volonté » ; par la consécration sacerdotale, il associe le prêtre à tous ses pouvoirs ; il lui remet tout ; il veut tout faire par lui. — Il demande une seule chose, et de quelle touchante manière ! « Amorem tuum solum cum gratia tua mihi dones et dives sum satis nec aliud quidquam ultra posco . Donne-moi seulement ton amour avec ta grâce, et je suis assez riche et je ne demande rien de plus. » Il demande au prêtre son amour, sa faveur ; que le prêtre soit bon pour lui, qu’il veuille son bien et veille à ses intérêts et à ceux de son royaume. Il ne demande pas davantage, il est assez riche !

DEUXIÈME SECTION

Le Sermon sur la montagne Les huit Béatitudes

Par l’élection de ses apôtres Jésus avait préludé à la fondation de son Égl ise. Il s’agissait maintenant de les préparer à leur mission, de les instruire, de les former à l’esprit de son royaume.

Lorsqu’il descendit de la montagne, il se trouva en présence d’une grande foule accourue de toutes parts et l’attendant. Dès que cette foule l’aperçut, il se fit un mouvement dans ses rangs. Il y avait là quantité de malades qui, espérant leur guérison, cherchaient à s’approcher de lui. Jésus ne se déroba point à leur empressement. Pour chacun, il avait un regard plein de compassion ; à chacun il adressait quelques mots de consolation ; il lui imposait sa main et le guérissait. Comment nous représenter ce tableau si touchant, Jésus guérissant les infirmes l’un après l’autre, les malades se retirant la joie dans le cœur et racontant partout leur guérison, tandis que d’autres leur succédaient, s’empressant autour du Sauveur avec l’espérance de recevoir le même bienfait ? Il fallut sans doute un assez long temps pour laisser à tous la possibilité de venir à Jésus et d’obtenir leur guérison.

Debout auprès de leur Maître, les Apôtres, étonnés, admiraient ce tableau. C’était pour eux surtout que Jésus opérait ces merveilles : elles leur prouveraient sa dignité de Messie, car jamais on n’avait entendu parler d’une telle puissance miraculeuse. — Les Apôtres, comme presque tous les

LE SERMON SUR LA MONTAGNE 339

Juifs, se faisaient encore une idée fausse du Messie. Jésus devait dissiper cette erreur. Ils pouvaient s’y tromper encore, en le voyant établir un royaume bien différent de celui qu’ils s’imaginaient : il fallait donc d’abord fortifier leur foi. — Et cette intention, nous la retrouvons à chaque instant dans sa vie publique : par les multiples merveilles qui attestent sa puissance, par sa miséricordieuse charité, il prouve qu’il est en réalité le Messie annoncé, qu’il est vraiment le Fils de Dieu. Les Apôtres le reconnaîtront, et nous le reconnaîtrons avec les Apôtres : rien ne lui est impossible, son cœur est tout amour et compassion, et, s’il nous donne ces enseignements, nous trace cette voie, c’est parce qu’il est le Dieu infiniment bon, tout-puissant, sachant tout et qu’il ne sait rien qui soit meilleur pour nous, et non pas parce qu’il veut refuser quelque chose à notre bonheur ou qu’il manque de puissance pour disposer toutes choses à notre avantage. Lorsque les derniers malades qui avaient été guéris se furent dispersés parmi la foule, Jésus s’assit en un lieu un peu élevé, de façon à être vu et entendu de tous. Les Apôtres et les disciples l’entouraient en prenant place à ses côtés. Il est marqué expressément qu’il s’adressait à eux. Il voyait que le moment était venu de leur faire connaître l’esprit du royaume qu’il voulait fonder ; de leur exposer nettement des principes qui ne répondaient en rien à l’attente des Juifs et étaient en contradiction formelle avec le royaume de Satan. Les Juifs attendaient un Messie politique qui leur assurerait, par la force des armes, la liberté et la puissance, qui leur apporterait toutes les

DEUXIÈME SECTION

jouissances, tous les a\antages terrestres. En un monde pour lequel Dieu restait un étranger, chacun voyait dans la vie une occasion de se donner sans limites au plaisir, de contenter tous ses désirs personnels. Dès lors, chacun songeait avant tout à se procurer tous les agréments, toutes les commodités de la vie. Son avantage personnel, son propre plaisir, voilà ce qu’il fallait considérer : le reste ne méritait pas l’attention. Quand l’intérêt personnel le demandait, le bonheur d’autrui ne comptait plus. S’apitoyer sur l’infortune des autres, c’était troubler son propre bonheur. Sans pitié, on écartait quiconque devenait un gêneur. Quant aux choses d’en haut, on ne les comprenait pas : manger, boire, goûter tous les plaisirs, tout était là ! Aujourd’hui encore, c’est là l’esprit du monde.

A cette conception du sens de la vie, si profondément enracinée dans les esprits, Jésus voulait et devait substituer l’esprit de son Royaume. Et nous retrouvons ici les deux tactiques contradictoires, celle de Satan, celle du Christ. L’un cherche à séduire les hommes par les satisfactions sensibles, afin de les amener à ne tenir aucun compte de la volonté de Dieu, à se livrer au plaisir, à affirmer leur indépendance. Jésus veut, au contraire, leur apprendre, les convaincre qu’il ne faut pas ^chercher le bonheur dans les biens terrestres, dans l’égoïsme. Ils doivent libérer leur cœur de tout attachement aux choses d’ici-bas, afin de pouvoir en faire le sacrifice à Dieu et d’être véritablement heureux. — Jésus ne veut point contraindre les hommes : il ne commande pas. Bien qu’il le puisse, il ne se présente pas dans sa gloire et dans sa ma-

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

jesté lorsqu’il expose les maximes de son royaume ; mais, avec un charme ineffable, il montre d’abord, par d’éclatantes guérisons, la tendresse de son cœur ; et, maintenant, entouré de ses disciples et d’une foule innombrable qui lèvent vers lui des regards pleins de joie et de confiance, dans ce calme et souriant paysage, il prend la parole et proclame : « Heureux celui qui écoute ma parole et la pratique ! » « Bienheureux les pauvres d'esprit , parce que le royaume des deux est à eux l » Cette leçon nous est devenue familière et n’arrête plus notre attention lorsque nous l’entendons. Nous pouvons difficilement nous représenter l’effet produit par ces paroles sur les Apôtres et sur le peuple. Rappelons-nous ce que nous avons dit des Juifs et de l’idée qu’ils se formaient du Messie attendu. Ils espéraient un royaume lerrestre, la puissance, l’abondance de tous les biens. Ils gémissaient sous la domination des Romains ; ils avaient perdu la glorieuse indépendance des temps passés et ils entendaient la recouvrer. Ils étaient tous accablés sous les difficultés de la vie, sous le poids des maladies, de la souffrance, des déceptions de tout genre. Et maintenant, le Messie est là, devant eux, le Messie ardemment désiré, qui les délivrera de toutes les misères, comme ils s’y attendent. Par ses miracles, il leur a prouvé sa puissance, la vérité de sa mission, son pouvoir. Jamais aucun prophète n’avait montré pareille autorité, ni semblable puissance. Les Apôtres, nous y reviendrons bientôt, se voyaient déjà occupant les premières places dans ce magnifique Royaume du Messie. — Et voici que le Messie « ouvre la bouche » et proclame « Bienheureux

DEUXIÈME SECTION

les pauvres ! » Il ne nous donne pas à entendre qu’il sera celui qu’ils attendent, qu’il les mettra à l’abri de la maladie, des soucis, des souffrances et leur ouvrira un nouveau paradis terrestre. Au contraire : « Bienheureux les pauvres ! » — Sans doute, les Apôtres, le peuple, tous le regardaient, muets d’étonnement : ils ne comprenaient pas ; ils n’étaient point préparés à trouver un pareil Messie. — Ces paroles, les Apôtres les ont pleinement comprises lorsqu’ils eurent reçu l’Esprit-Saint. Même au moment de monter au ciel par son Ascension, Jésus les entendit lui demander : « Seigneur, est-ce maintenant que vous rétablirez le royaume d’Israël ? »

Ce que le Sauveur entend par ce mot : « pauvreté ». — Ces mots : « pauvre, riche » (« Malheur à vous qui êtes riches ! »), ne peuvent se prendre au sens ordinaire. La possession des richesses, la privation des richesses sont choses extérieures et ne concernent en rien la nature même de l’homme. Il s’agit ici d’une disposition intérieure à l’égard de la richesse. C’est pourquoi saint Matthieu ajoute le mot spiritu , c’est-à-dire « par l’esprit, en esprit ». — Les aliments, les vêtements, une habitation, l’éducation, le délassement nous sont nécessaires, et nous devons par le travail les mériter, les acquérir. Telle est la volonté de Dieu. Sans argent, on n’a rien. Chacun doit s’employer à se procurer à luimême et à sa famille ce qui est nécessaire pour vivre et veiller à ne point tomber dans la détresse lorsque viendront les maladies, les accidents, les années. Par suite de la diversité et de la multiplicité des occupations créées par la société et les besoins de

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

la société, par l’effet des inégalités de tempérament et de capacité, il se trouve fréquemment des situations dans lesquelles les uns sont mieux partagés que les autres sous le rapport des biens terrestres. La Providence divine l’a voulu ainsi ; et chacun doit dans la condition qui est la sienne, coopérer aux devoirs de l’humanité.

Mais il y a un danger : les hommes sont exposés à oublier l’essentielle raison de leur existence sur cette terre : séduits par l’attrait des biens de ce monde, ils peuvent en arriver au point de vivre et d’agir comme s’ils n’avaient d’autre but ici-bas que le bien-être. Ils sont tout entiers à la poursuite de la richesse, parce que la richesse leur facilite toutes les jouissances. S’ils atteignent ce but, ils s’estiment heureux ; sinon, ils sont mécontents, irrités, envieux. Dans l’argent, ils voient non pas un moyen qui leur permet de vivre conformément à la volonté de Dieu, mais un moyen de satisfaire leurs désirs. — Dans la méditation De deux étendards, nous avons vu les autres dangers de la richesse.

Nous pouvons maintenant comprendre dans quel sens Jésus emploie le mot « pauvre ». Il appelle « pauvres » ceux qui, à la lumière de la sagesse, jugent toutes choses du point de vue du devoir essentiel de la vie. A cette hauteur, ils n’ont point de parti-pris pour ou contre la richesse, pour ou contre les avantages qu’elle apporte avec elle. Ils sont si intimement pénétrés de cette vérité que la seule raison de leur existence ici-bas est de glorifier Dieu en reconnaissant sa souveraineté, qu’ils s’en remettent entièrement à sa sainte volonté, à ses

DEUXIÈME SECTION

dispositions, à son bon plaisir. N’est-il pas le Maître et Seigneur ? Sa volonté est-elle qu’ils se procurent par le travail tout ce qui est nécessaire pour vivre et qu’ils coopèrent ainsi aux devoirs de l’humanité, ils s’appliquent à remplir leur tâche dans la condition qui est la leur. Ils cherchent aussi à améliorer la situation de leur famille et même à faire quelque bien autour d’eux. Parviennent-ils à une certaine aisance, ils savent qu’ils sont de simples administrateurs et non des propriétaires ; que leur devoir de faire le bien par l’exemple, par l’influence, par l’assistance donnée aux bonnes œuvres, n’en devient que plus pressant. S’ils recherchent le gain et le bien-être, ce n’est point qu’ils s’y attachent ou s’en rendent esclaves : ils en restent les maîtres, ils les dominent, ils les possèdent vraiment. — S’ils ne parviennent pas à la richesse, ils ne s’en montrent pas mécontents ; ils ne sont ni de méchante humeur, ni envieux : ils voient en cela une permission de Dieu et ils s’inclinent devant sa volonté. Ils doivent se priver de quantité de choses que d’autres peuvent se permettre ; ils savent se tenir à l’écart, lorsque d’autres se mettent en avant ; peut-être leur travail est-il fatigant, assujettissant, tandis qu’à d’autres ce labeur est épargné ; on ne fait aucune attention à eux, et les honneurs vont à d’autres. Ils voient en tout cela la volonté de Dieu et trouvent alors de magnifiques occasions de le glorifier en s’inclinant devant sa souveraineté.

Pourquoi le Sauveur dit-il : « Bienheureux les pauvres ? » « Le Royaume des cieux leur appartient. » Il ne faut pas entendre cette parole en ce sens que les pauvres entreront plus tard dans le

LE SERMON SUR LA MONTAGNE 345

ciel : Jésus veut dire que déjà ici-bas ils possèdent le royaume des cieux. Parce que se faisant une conception exacte du but de la vie, ils jugent à leur valeur les biens terrestres et n’yK attachent point leur cœur, ils sont toujours prêts à tenir compte, en tout premier lieu, de la volonté de Dieu. Par suite, leur cœur, détaché de tous les biens terrestres et pour ainsi dire vidé du désir de ces biens, peut se remplir du bonheur, de la béatitude, des richesses surnaturelles du Royaume de Dieu, tandis que dans le cœur des « riches », il n’y a aucune place pour des biens si précieux. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon : ils ne peuvent se rencontrer dans un même cœur ; il faut que l’un des deux cède la place à l’autre.

Lorsque Jésus vint à nous, l’humanité avait exploré toutes les voies par lesquelles elle espérait arriver au bonheur : la gloire, le plaisir, l’art, la science, la renommée ; elle avait goûté à tout ce que la terre peut offrir ; elle avait jusqu’à la satiété savouré toutes les jouissances. Elle n’était pas heureuse, ses aspirations les plus profondes restaient inassouvies. — N’en est-il pas de même, aujourd’hui encore ? Ne reconnaissons-nous point partout les mêmes idées et aussi les mêmes inquiétudes conduisant aux mêmes expériences ? Donc, aujourd’hui encore, le « Bienheureux les pauvres » conserve la même importance, comme il conserve la même efficacité : « Voulez-vous le bonheur véritable, la paix et la joie, ne permettez pas que votre cœur se donne tout entier aux soucis, aux préoccupations terrestres ! Voyez dans les devoirs et les travaux de votre vocation personnelle la volonté de Dieu

DEUXIÈME SECTION

et soyez intimement convaincu que votre devoir essentiel est la soumission à sa volonté sainte. Il est le Maître et Seigneur ! Si vous comprenez que tel est votre devoir, si vous mettez votre vie d’accord avec cette conviction, le Royaume des cieux s’établit en votre cœur. Vous êtes véritablement bienheureux !

Par cette méditation sur la première Béatitude, nous avons déjà établi le grand principe qui nous, guidera dans la considération des Béatitudes suivantes : nous ne devons pas tout juger d’un point de vue égoïste et personnel ; nous devons tout apprécier et juger à la lumière de la foi et des vérités fondamentales de notre vie et reconnaître que nous avons été créés uniquement pour glorifier Dieu par le sacrifice du don de nous-mêmes. On ne saurait le répéter assez : il faut en finir avec cette idée que nous sommes sur la terre pour nous amuser, pour jouir, pour mener une vie commqde et fuir tout désagrément. Il est dans les desseins de Dieu que nous rencontrions des difficultés, des luttes, des souffrances, des contradictions, et même des injustices, afin que nous ayons l’occasion de pratiquer tous les genres de vertus. Nous devons donc chaque fois nous demander : « Qu’est-ce que Dieu veut de moi ? » et non point : « Qu’est-ce que je voudrais ? » Tout, sur la terre, doit nous être un moyen de glorifier Dieu, et ne jamais devenir un but.

Bienheureux ceux qui sont doux , parce quils posséderont la terre promise. Nous l’avons déjà remarqué : rien n’est plus désagréable à l’homme que de voir les choses aller contrairement à ses désirs.

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

Combien s’irritent simplement parce que d’autres ne partagent pas leur manière de voir, parce que la façon d’agir de tel ou tel autre blesse leur sentiment, parce qu’ils voient en eux des défauts ! La contradiction, l’affront, l’humiliation, l’offense, etc., etc., voilà pour eux autant de causes de trouble et d’agitation. Souvent, il y a davantage : leur attitude, leur visage, leurs regards révèlent ce qui se passe en leur intérieur ; et trop souvent ils se laissent aller à l’emportement,, à des paroles amères ; ils s’y croient autorisés : ils n’ont pas à supporter pareille chose.

Et alors Jésus leur dit par sa parole et par son exemple : « Bienheureux les doux ! », en d’autres termes : ne vous laissez point troubler par ces bagatelles ! domptez votre cœur ! restez maîtres de vousmêmes. Dieu permet ces contradictions, et vous avez ainsi, dans ces circonstances difficiles, l’occasion d’offrir à Dieu un précieux sacrifice de vous-mêmes ! Notre devoir est de supporter sans récriminer tout ce qu’il permet ainsi. Il est le Seigneur ! Nous y trouvons même notre avantage. Les gens irritables perdent sans cesse le calme et la paix à la moindre contradiction. Ceux qui sont doux conservent la paix et le calme qui leur permettent en toutes choses de s’incliner devant la volonté de Dieu. C’est pourquoi ils possèdent la terre de la promesse, le Royaume du Messie. La douceur est aussi une force : elle conquiert tous les cœurs, fl est merveilleusement puissant, l’homme patient, doux, vidé de lui-même, toujours maître de lui, jugeant toutes choses d’un point de vue élevé et conformément à son habitude de voir dans

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

DEUXIÈME SECTION

la vie ce que Dieu a voulu qu’elle fût, une totale soumission à sa volonté.

Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés . Nous comprenons clairement le sens de ces mots : « Ceux qui pleurent », si nous examinons ce qu’il faut entendre par « ceux qui rient ». Ce sont ceux qui se donnent aux plaisirs, aux jouissances. Comment peuvent-ils rire ainsi, alors qu’ils ne sont pas véritablement heureux ? — Sans doute, nous avons besoin de repos, de récréation, de changement, afin de détendre notre esprit et de revenir avec plus de goût et de courage à nos occupations. Mais chercher là le bonheur, c’est folie ; le bonheur n’est point là. — « Ceux qui pleurent » sont donc ceux qui, profondément pénétrés du devoir à remplir ici-bas, se sont tracé un règlement de vie en rapport avec ce devoir, de sorte qu’en prenant part, pour des motifs raisonnables, à des joies permises, ils ont garde de s’y perdre, et savent en jouir dans la mesure conforme à une conception plus haute de l’existence. Ils sont toujours prêts à renoncer aux agréments terrestres, non seulement lorsque Dieu le demande, mais encore lorsqu’ils ne voient eux-mêmes aucun motif raisonnable d’y prendre part, ou bien encore dans l’intention d’offrir une expiation pour les péchés des hommes, pour obtenir de Dieu quelque grâce, pour garder de plus en plus la maîtrise d’eux-mêmes. Ils savent que la terre est une vallée de larmes, que c’est seulement dans l’éternité que nous trouverons le vrai bonheur. Et Jésus les proclame bienheureux parce qu’ils seront consolés. Dans l’étude des vérités les plus hautes, des vérités surnaturelles surtout, dans le

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

fidèle accomplissement de leur devoir, ils goûtent un bonheur, une consolation qui les dédommagent surabondamment de ces petits renoncements à des joies terrestres, à des ombres de joie, incapables de faire le bonheur de l’homme.

Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice , parce quils seront rassasiés . Cette Béatitude est la continuation et, pour ainsi dire, le fruit de la précédente. Et, ici encore, nous en comprendrons mieux le sens, si nous savons ce qu’il faut entendre par les « rassasiés ». — Les rassasiés sont ceux qui, à l’exemple du mauvais riche, ne voient pas en cette vie autre chose que la jouissance : ils font un dieu de leur ventre, nous dit saint Paul. Leur désir sensuel est-il satisfait, ils ne demandent rien de plus ; ils sont vraiment rassasiés. — Il est d£hs la volonté de Dieu que nous contentions le besoin de manger et de boire. L’alimentation donne des forces : elle est un stimulant au travail et à tout effort. Dieu n’a point créé les bonnes choses uniquement pour les méchants. Nous pouvons donc profiter des dons de Dieu et en user avec modération et dans un sentiment de reconnaissance. La saveur des aliments nous rappelle la paternelle bonté de Dieu et nous est un avant-goût de ce qui nous attend dans l’éternité. Mais, lorsque nous considérons toutes choses à la lumière des vérités éternelles, nous devons éprouver un désir bien plus vif des biens surnaturels, une soif ardente d’accomplir la volonté de Dieu, de le glorifier : « Que votre nom soit sanctifié ! » Telle doit être notre plus chère aspiration. Telle est la « justice » qui veut que l’on rende à chacun ce qui lui appartient et, par consé-

DEUXIÈME SECTION

q uent, que l’on donne d’abord à Dieu ce pour quoi il nous a créés. Jésus s’adressant directement à ses Apôtres, leur devoir est de penser comme lui, lorsqu’il dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé. » En outre, nous devons aspirer à ce qui rassasie notre âme et apaise sa soif ; et Jésus nous le dit : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ». (Jean, vii, 37.) Eux aussi seront bienheureux, proclame Jésus, « parce qu’ils seront rassasiés ». Leur plus vif désir est satisfait. Dieu seul peut combler notre âme et jamais un festin n’a pu satisfaire sa faim. Jésus seul peut nous donner cette eau qui ne laisse jamais le désagréable sentiment d’un vide intérieur, d’une soif non apaisée, d’une sécheresse. Interrogeons-nous : Avonsnous* jamais été assez heureux pour n’avoir rien de plus à demander ? — L’âme peut être rassasiée *au point de dire comme saint François Xavier : « Assez, Seigneur ! assez ! » Il ne pouvait supporter, tant de bonheur.

Bienheureux ceux qui sont miséricordieux , parce quils obtiendront miséricorde. Par ces paroles, le Sauveur condamne avant tout l’égoïsme qui nous empêche de voir des frères dans nos semblables, et ne s’intéresse à eux que dans la mesure où nous pouvons tirer d’eux quelque avantage. Par suite de cette disposition d’esprit et d’une fausse conception de la vie, on répond à la détresse du prochain par une insensibilité haïssable. — Dieu a disposé les choses de sorte que nous avons besoin les uns des autres. Nous devons nous aimer cordialement les uns les autres, et, par conséquent, venir en aide, lorsque nous le pouvons, à ceux qui souffrent en

LE SERMON SUR LA MON ATGNE

leur corps ou en leur âme. il s’agit ici, surtout, d’une disposition intérieure qui se traduit au dehors suivant les circonstances et la possibilité. — Les miséricordieux sont également bienheureux, car il n’est pas de bonheur plus grand que celui de faire du bien. Les gens sans miséricorde ne sont pas heureux. A la froideur de leur visage, à leur air mécontent, on reconnaît le vide de leur âme, la sécheresse de leur cœur. En outre, rien de plus agréable à Dieu que l’amour du prochain, amour désintéressé, prêt à secourir. Par cet amour du prochain, nous devenons semblables à Dieu qui nous a créés pour révéler son amour. Les miséricordieux auront encore cette récompense que Dieu les traitera avec douceur, aura pitié d’eux, au jour surtout où ils comparaîtront devant son tribunal : ils obtiendront miséricorde.

Bienheureux ceux qui ont le cœur pur , parce qu ils verront Dieu. Jésus oppose cette Béatitude à l’erreur des Pharisiens qui insistaient surtout sur la pureté extérieure, lévitique. Plus tard, il leur reprochera d’être des sépulcres blanchis, mais pleins de corruption et de pourriture. — Aujourd’hui encore ils sont nombreux ceux qui, afîectanl la piété mais la ramenant à certaines pratiques extérieures, laissent de côté la véritable soumission à la volonté de Dieu. Ce que Dieu demande, c’est le cœur : il rejette les menteuses apparences qui ne sont point la fidèle expression du sentiment intime. — Jésus appelle pureté l’intention droite, la disposition sincère de l’homme uniquement attentif à plaire à Dieu, à glorifier Dieu, et, par conséquent, libéré de tous les secrets mouvements qui nous portent à la recherche

DEUXIÈME SECTION

de nous-mêmes. La pureté est donc quelque chose de plus que la chasteté. La pureté, c’est l’absence de toute ombre, de tout ce qui est bas, commun, laid, égoïste ; c’est la pure lumière et, conséquemment, le rejet de toute impureté. — Ceux qui ont le cœur pur sont heureux parce qu’en eux, c’est l’esprit et la noblesse des sentiments qui régnent. Ils sont donc sensibles et ouverts au surnaturel ; librement, leur regard s’élève vers le ciel et à leur esprit se révèle, autant qu’il est possible ici-bas, le Royaume du surnaturel dans une magnificence, une grandeur et une majesté ineffables, et... ils sont ineffablement heureux !

Bienheureux les pacifiques parce quils seront appelés enfants de Dieu . Dieu est tout amour et sa volonté est que nous nous aimions les uns les autres. Rien de plus contraire à l’esprit de Dieu et de Jésus que la querelle, l’inimitié, la haine. Celui qui est doux cherche toutes les occasions de prévenir le mécontentement et de vaincre le mal par le bien. Nous devons aller plus loin et nous efforcer avec désintéressement de faire régner la paix. Par notre parole, par notre influence et, s’il le faut, par la conciliation et avec l’esprit de sacrifice, nous devons chercher à faire disparaître tout ce qui fait obstacle à la paix ou vient la troubler. Ces remarques s’appliquent en particulier aux paroles que l’on va rapportant sur les uns et les autres ; c’est là fréquemment le point de départ de graves dissensions. Pour être « pacificateur », il faut avoir triomphé, pour son propre compte, de tout sentiment de jalousie, de recherche de soi-même. — Les fautes de ce genre sont un obstacle à notre tranquillité person-

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

nelle et à la paix avec le prochain. Si les « pacificateurs » sont heureux, c’est parce qu’ils ont commencé par supprimer en eux tout ce qui trouble la paix. Vivre en paix avec chacun, se montrer bienveillant, prêt à la conciliation, c’est assurer son propre bonheur. On les appelle « les enfants de Dieu », parce qu’ils ressemblent à leur Père céleste, au Prince de la paix.

Vous serez heureux lorsque les hommes vous chargeront de malédictions , et qu ils vous persécuteront et qu ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi . Réjouissez-vous et tressaillez de joie> car une grande récompense vous est réservée dans les deux . Cette béatitude s’applique tout d’abord aux Apôtres. Pour que le Royaume de Dieu soit établi, il faut que le royaume de Satan soit détruit. Dès lors, la lutte entre les deux royaumes n’est jamais suspendue, et naturellement ceux qui travaillent à établir le royaume de Dieu sont nécessairement combattus et persécutés par leurs adversaires. Leur seule présence, l’exemple qu’ils donnent excitent contre eux les ennemis : sans cesse, ils se heurtent à des contradictions et restent exposés à des attaques. Jésus revient fréquemment sur ce point, pour rappeler aux apôtres qu’ils seront persécutés. Il les en prévient d’avance, afin qu’ils s’y préparent, qu’ils n’en soient point surpris et ne perdent pas courage. (Nous parlerons plus loin du rôle fondamental de la souffrance.) Les persécutions ne sont donc pas un mauvais signe : elles prouvent au contraire qu’on suit le bon chemin. Jésus proclame heureux ceux qui souffriront persécution à cause de lui, parce que, par le fidèle sacrifice qu’ils font

DEUXIÈME SECTION

d’eux-mêmes, ils rendent à Dieu une gloire d’autant plus grande et méritent pour eux-mêmes une éternelle béatitude.

Les miracles du lac

Lorsque Jésus choisit ses Apôtres, ils voyaient certainement en lui le Messie attendu. Il devait maintenant les convaincre qu’il était le Fils de Dieu, confirmer leur foi et, en même temps, leur inspirer une pleine confiance en lui-même et en son œuvre. N’oublions pas de quelles difficultés cette foi avait à triompher. Les Apôtres ne remarquaient dans la personne de leur Maître rien d’extraordinaire. Ils voyaient en lui un homme qui, extérieurement, ne différait point des autres, mais dont la puissance était sans limites. Pour eux Jésus était le Messie, et déjà ses miracles avaient confirmé cette croyance. Peu à peu, ils en vinrent à comprendre que l’extérieur si simple de leur Maître cachait aux regards quelque chose d’un ordre bien supérieur, quelque chose de divin. Mais c’était là, pour eux, une intuition, une impression, plutôt qu’une conviction raisonnée. Ils n’étaient pas encore en état de s’expliquer l’apparente contradiction qu’ils constataient en ce fait que Jésus était un homme semblable à eux-mêmes, et cet autre fait qu’il laissait transparaître sa nature divine. Leur foi en sa divinité ne fut pleine et entière qu’après la Résurrection ou la descente du Saint- Esprit au jour de la Pentecôte.

Conformément à son plan grandiose, le Maître

LES MIRACLES DU LAC

éveillera progressivement cette foi, la consolidera afin d’amener les Apôtres à se donner entièrement à lui. Ils se mettront à sa suite avec une confiance sans bornes et un sincère enthousiasme. — C’est ce même but que saint Ignace veut atteindre dans les Exercices. Nous nous heurtons aux mêmes difficultés. Nos sens nous apprennent seulement ce qu’ils perçoivent. Ce que nous croyons, l’objet même de notre foi, ne peut jamais faire sur nous une impression assez puissante. C’est pourquoi il nous est facile de perdre de vue les vérités surnaturelles. Il faut donc nécessairement nous retremper et nous fortifier dans le don de nous-mêmes à notre maître et dans la volonté de marcher à sa suite avec confiance. Afin de fortifier la confiance des Apôtres, Jésus a opéré surtout deux miracles, très propres à nous inspirer, à nous aussi, pleine confiance en notre Guide.

Jésus avait, une fois encore, consacré la journée entière à enseigner le peuple. Pour se dérober à l’empressement de la foule qui se pressait autour de lui, il monte dans une barque avec ses Apôtres, et il leur dit : « Passons à l’autre bord du lac ». C’était le soir et, fatigué du labeur de la journée, il s’étendit à l’arrière de la barque pour prendre un peu de sommeil. Les Apôtres avaient eu soin de lui préparer quelque coussin où reposer sa tête. Tandis qu’il dormait, la barque avançait à grands coups de rames. Les Apôtres gardaient le silence afin de ne pas troubler le sommeil du Maître. Quel ravissant tableau ! Avec quelle respectueuse affection ils contemplaient Jésus ! Ils étaient heureux

DEUXIÈME SECTION

de le voir se reposer enfin des fatigues de la journée.

Tout à coup, un vent violent s’élève ! C’est la tempête qui s’annonce ! bientôt, elle éclate et soulève les flots qui envahissent de plus en plus la barque et vont la submerger, car, en dépit de leurs efforts, les Apôtres n’arrivent pas à vider l’eau qui se précipite de toutes parts. Le danger de naufrage va grandissant. — Et Jésus, toujours étendu, dort paisiblement. Que faire ? Les Apôtres espèrent qu’il va se réveiller de lui-même. Mais, ni les brusques sursauts de l’embarcation, ni le bruit de la tempête ne semblent le troubler. Enfin, effrayés du danger, ils l’appellent : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! » D’après saint Marc, ils disent même : « Maître, ne vous mettez-vous point en peine de ce que nous périssons ? » Et Jésus se dresse et sans tenir compte du fracas des flots et des hurlements de la tempête, il dit à ses Apôtres : «Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? »

Ce reproche était justifié. Les Apôtres avaient manqué de foi ; ils n’avaient pas eu confiance. « Nous périssons ! » La barque est perdue ! leur Maître est avec eux englouti dans les flots ! C’en est fait de l’œuvre entreprise ! Cette crainte qu’une force ou un incident quelconque pût ruiner son œuvre, Jésus voulait la dissiper entièrement. C’est pourquoi, en s’éveillant, il ne témoigne aucune inquiétude. Les Apôtres s’étaient attendus à le voir saisi d’effroi devant le danger qui les menaçait ; et le Maître semble ne s’apercevoir de rien ! aucun signe de crainte! Il s’adresse d’abord à eux, afin d’apaiser la tempête de leur cœur, comme pour leur dire : « Croyez-vous donc que le Messie envoyé

LES MIRACLES DU LAC

par Dieu puisse périr ainsi dans les flots, et qu’une tempête puisse ruiner les desseins du Seigneur ? Pensez-vous donc que Dieu n’a pas prévu cette tempête et qu’il n’est pas assez puissant pour calmer la mer ? Si je dormais, je savais bien où vous en étiez. Quand je suis avec vous, vous n’avez rien à craindre. » Ces paroles de leur Maître et son calme rassurèrent les Apôtres et ils se sentirent à l’abri.

Puis Jésus voulut affermir la foi de ses disciples en sa divinité. Il dit alors au vent : « Silence ! » et aux flots : « Taisez-vous !» Et à l’instant même le lac se calme, le vent tombe ! Les Apôtres sont dans l’admiration ; la joie des témoins se traduit par ces mots : « Quel est donc celui-ci à qui les vents et la mer obéissent ? » En face des forces de la nature, nous sentons notre impuissance. Tout homme qui s’aventurerait à commander sérieusement au vent mugissant et à la mer en fureur de se taire et de s’apaiser, se couvrirait de ridicule. Les Apôtres étaient des pêcheurs et ils ne savaient que trop bien que, pour se calmer, il faut à la mer de longues heures. Et voici que, sur un mot du Maître, le calme se fait à l’instant et le vent s’apaise. Ils connaissent le texte du Psaume cvi, 25 et suiv. : « Il a dit, et l’esprit des tempêtes a paru, et les flots se sont soulevés. Ils montent jusqu’aux cieux et descendenl jusqu’au fond de l’abîme ; le cœur des nautonniers a défailli. Ils se troublent, ils chancellent comme un homme ivre ; toute leur sagesse est épuisée. Ils ont crié vers le Seigneur dans leur détresse, et le Seigneur les a délivrés de leurs misères. La tempête s’est arrêtée en silence et le tumulte des flots s’est apaisé. >v Maintenant, ils voient que

DEUXIÈME SECTION

leur Maître possède sur les vents et les flots la même puissance que Dieu. Ils comprennent mieux que, sous le voile de sa nature humaine, Jésus cache une nature supérieure, divine ; mais ce n’est peut-être pas encore la compréhension complète du « Fils de Dieu fait homme ». C’est surtout la confiance qui s’affermit en eux. Ils peuvent, sans hésitation, sans réserve, se confier en un Maître si puissant. Ils sont fiers d’avoir été choisis par lui et de lui appartenir. Ils se sentent en sécurité.

A ce miracle d’autres miracles succédèrent qui, de plus en plus, attestèrent la puissance sans limite du Sauveur. C’est d’abord le possédé de Gérasa qui l’appelle : « Jésus, Fils du Dieu très-haut ! » Bientôt après, c’est la guérison de la femme malade depuis douze ans d’une perte de sang ; puis la résurrection de la fille de Jaïre. Jésus donne même à ses apôtres le pouvoir d’opérer des miracles. Avec quelques pains, il rassasie miraculeusement la foule qui le suit, après qu’il a guéri tous les malades qui lui ont été présentés. Tel est l’enthousiasme de la foule qu’elle veut le proclamer roi. Après ce qu’ils ont vu et ont appris de lui, ils reconnaissent en lui le Messie annoncé. Mais, induits en erreur, ils attendent un Messie politique qui secouera le joug des Romains pour établir un royaume dont il assurera la gloire et la prospérité. Les Apôtres eux-mêmes n’avaient pas encore perdu toute illusion sur ce point. Ils attendaient, eux aussi, un royaume terrestre où ils occuperaient les premières places. Peutêtre pensaient-ils alors que le moment propice était arrivé. Et Jésus devait dissiper de telles idées

LES MIRACLES DU LAC

fausses. Il renvoya la foule, ordonna aux Apôtres de monter dans la barque et de passer à l’autre bord du lac, pendant qu’il se retirait seul sur la montagne pour y prier.

Nous pouvons penser que les Apôtres en furent attristés. Ils avaient assisté aux longs discours du Maître, distribué à la foule les pains miraculeusement multipliés ; ils en avaient recueilli les restes. Au soir, ils se sentaient donc à bon droit fatigués. En outre, le Maître n’avait pas voulu profiter d’une occasion, excellente à leur avis, pour établir le royaume du Messie. Et il leur fallait passer la nuit à ramer afin de traverser le lac ! Et Jésus n’était pas avec eux ! Pourquoi les avait-il quittés ? Peu à peu, ils en étaient venus à ne se trouver bien qu’en sa société. Et ils étaient seuls. Peut-être aussi, voyait-on les signes d’une tempête nocturne. — Jésus voulait les soumettre à une dure épreuve. Ils devaient apprendre à s’en remettre avec une confiance aveugle à sa volonté, alors, précisément, qu’aux regards humains cette volonté pourrati sembler déraisonnable.

Les Apôtres se soumettent à l’épreuve. Ils s’embarquent, et, à force de rames, commencent la traversée du lac. Un vent violent s’élève, ils ne reviennent point en arrière, ils ne se découragent point ; ils redoublent d’efforts pour avancer. Aux premières et incertaines lueurs du matin, ils ont fait à peu près les deux tiers de la route, alors que, par un temps calme, deux heures auraient commodément suffi pour la traversée.

Ils se croient bien isolés, loin du Maître. Mais, dans sa retraite sur la montagne, Jésus les voit.

DEUXIÈME SECTION

Il est avec eux par la pensée, par l’amour, par la sollicitude. Il prie pour eux, il les fortifie par sa grâce. Admirable présage de l’avenir qui attend les Apôtres et nous attend nous-mêmes ! Il nous semble que nous sommes seuls, hors de la présence visible du Maître. Mais il voit ses Apôtres et nous voit maintenant du haut du ciel : son cœur, sa sollicitude sont avec nous, comme avec les Apôtres ; et il nous vient en aide par sa grâce. — Jésus ne vient au secours des Apôtres qu’après leur avoir laissé le temps de constater leur impuissance. Il veut mettre à l’épreuve leur patience, leur persévérance, leur abandon à sa volonté ; il veut leur apprendre qu’ils doivent poursuivre leur œuvre alors même qu’elle paraît ne point réussir. En même temps, il veut leur montrer que sans lui ils ne peuvent rien. Il faut qu’ils en aient pleinement conscience.

Enfin, vers le matin, Jésus quitte la montagne, descend sur le rivage et, marchant sur les flots, se dirige vers les Apôtres. Les évangélistes nous font expressément remarquer qu’il « marchait » sur la mer et qu’il ne planait pas. Soudain, les disciples l’aperçoivent dans l’aube du jour. Probablement l’un d’entre eux le découvrit le premier et le signala aux autres. Croyant que c’est un fantôme, ils jettent un grand cri. Dans ce demi-jour, ils ne peuvent le reconnaître. Ils aperçoivent une forme qui s’avance sur les flots comme sur un sol onduleux. Ils le voient au sommet d’une vague, puis il disparaît un instant entre cette vague et la suivante. Ils sont saisis d’effroi, car jamais ils n’ont vu chose semblable ; jamais ils n’ont entendu parler d’un

LES MIRACLES DU LAC

tel prodige qu’ils auraient jugé impossible et contraire à toutes les lois naturelles. De là, leur étonnement, leur crainte, comme il arrive lorsqu’on se trouve en présence d’un fait extraordinaire, inexplicable, en contradiction avec les lois de la nature. Mais ils entendent la voix bien connue, la voix de leur Maître : « Rassurez-vous ! » dit cette voix, « c’est moi; ne craignez point. » Toute crainte s’évanouit ; tout effroi disparaît. Jésus est là, ils se sentent en sécurité.

Pierre a reconnu la voix du Maître. A la crainte succède un sentiment tout opposé. Nous constatons parfois en Pierre un certain emportement, une précipitation dans sa manière de manifester son attachement à son Maître. Il voit comment Jésus marche si tranquillement sur les eaux, et il se dit qu’il pourrait faire de même, si le Maître le voulait. « Seigneur, dit-il, si c’est vous, commandez que je vienne à vous sur les eaux ! » Aimablement, le Sauveur répond : « Viens ! » Et Pierre de sauter par-dessus bord. Ses pieds reposent sur l’eau : c’est donc que les eaux le portent. Ses mains lâchent la barque, il marche à la rencontre du Maître. Les autres ne peuvent en croire leurs yeux ! Déjà, il est tout proche du Maître. Peut-être un brusque coup de vent est-il survenu, peut-être une vague plus forte se dressa-t-elle, toujours est-il que Pierre a peur et se demande si tout ira bien. Au même instant il commence à enfoncer et s’écrie : « Seigneur, sauvez-moi, je péris! » Aussitôt, Jésus lui tend la main, le prend et dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Confus, Pierre regarde son Maître qui, paisible et sans la moindre crainte,

DEUXIÈME SECTION

est debout sur les flots comme ' si, tout naturellement, ils devaient les porter tous deux. Et, la main dans la main, ils rejoignent la barque. Ils y entrent, et aussitôt la tempête s’apaise. Les Apôtres ne sont pas encore revenus de leur étonnement et, déjà, l’embarcation a atteint le rivage. Tant de merveilles les accablent et ces merveilles, ils les voient de leurs yeux. Vraiment le Maître semble se jouer avec les miracles ! Ils sont plus convaincus que jamais que rien ne lui est impossible. Et Jésus pourra parler de l’Eucharistie, promettre l’Eucharistie sans que les Apôtres songent à le quitter, bien qu’ils ne comprennent pas encore comment cette promesse pourra se réaliser.

Nous devons, en toutes choses, nous garder de tout parti-pris, de toute idée préconçue. Telle est la grande et importante conclusion du Fondement. Pour cela, nous l’avons vu, il est indispensable d’avoir une absolue confiance en Dieu, dans l’intime conviction que Dieu sait tout, que rien ne peut nous arriver qu’il ne le sache, qu’il veille sur nous avec une sollicitude paternelle et qu’il peut tout. La méditation des « miracles du lac » doit fortifier en nous cette confiance, afin de nous en remettre à Dieu en n’importe quelle circonstance. Trop souvent, nous sommes, à l’exemple des Apôtres, portés à nous croire abandonnés. Parce qu’une fois Jésus s’était endormi, parce qu’une autre fois il s’était retiré sur la montagne, ils croyaient qu’il ignorait le péril où ils se trouvaient. Le Maître peut dormir, mais il sait tout ; il peut nous sembler qu’il s’est éloigné de nous pour se

LES MIRACLES DU LAC

retirer sur la montagne, mais il nous voit. Et bien que, maintenant, il ne soit point visible à nos regards, du fond du tabernacle, du haut du ciel, il sait parfaitement quelle situation est la nôtre. « Il ne dormira point ; il ne s’assoupira point, Celui qui garde Israël » ( Ps . CXX , 4). Que cette vérité nous soit toujours présente à l’esprit, parce que c’est seulement à sa lumière que nous pourrons équitablement juger comment, en tel ou tel cas, nous devons pratiquer le sacrifice du don de nous-mêmes à Dieu. Rien n’arrive que, de toute éternité, il ne l’ait prévu et ne le sache. Son regard paternel ne nous perd jamais de vue ; son amour paternel veille sur nous beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes.

Mais nous avons souvent le tort de croire que tout doit se passer selon nos désirs, en sorte que nous puissions nous faire une petite vie bien commode et bien tranquille, et que rien ne vienne troubler notre repos. Telle n’est pas notre raison d’être. Notre devoir est de glorifier Dieu en nous inclinant devant sa souveraineté. Ce devoir, nous pouvons nous en acquitter plus magnifiquement encore, lorsque nous nous heurtons à des contradictions, à des difficultés de tout genre. Loin de nous plaindre, de nous montrer mécontents, de nous décourager, nous devrions voir en ces circonstances une occasion permise par Dieu, afin que nous puissions lui rendre une gloire plus grande en pratiquant des vertus que nous n’aurions pas pratiquées si tout se passait suivant nos désirs. Dans ces difficultés, ne voyons jamais une preuve que Dieu nous oublie : voyons-y plutôt la preuve qu’il s’occupe particua l’école de saint Ignace.

DEUXIÈME SECTION

lièrement de nous, puisqu’il nous confie le soin de surmonter ces difficultés et de lui préparer ainsi une plus grande gloire. Et tel est notre devoir capital, telle la raison de notre existence.

Dans les difficultés, dans les épreuves, nous devons voir des « permissions » de la divine Providence et examiner ce que Dieu attend de nous. A l’exemple des Apôtres, nous devons faire de notre côté tout ce que le devoir demande, malgré les obstacles et les échecs. Dieu n’attend point de nous le succès, mais le plein abandon à sa sainte volonté. Et cet abandon peut rendre à Dieu une gloire plus grande, alors même que le succès a fait défaut. Nous avons, de notre part, fait tout ce que Dieu demande, et il n’attend rien de plus. S’il veut le succès, il peut l’assurer en un instant, comme nous l’avons remarqué à propos des miracles sur le lac. Les Apôtres ne voyaient plus aucun moyen d’échapper à la tempête : un mot du Maître suffit pour calmer l’orage et apaiser les flots. Dans la seconde circonstance, ce que les Apôtres n’a\ aient pu faire malgré tous leurs efforts, la volonté de Jésus le fait, et la barque aborde au rivage. Rappelons-nous sans cesse que le succès est toujours là, si Dieu le veut. Si le succès fait défaut, c’est que Dieu ne veut pas le succès, du moins pour le moment. Il veut autre chose : notre confiant abandon à sa sainte volonté. Ne nous préoccupons point du succès ou de l’échec, mais faisons notre devoir sans nous lasser. En tout cas, nous aurons réussi à offrir à Dieu ce qui lui agrée davantage, nous l’aurons glorifié par l’abandon sans réserve à sa sainte volonté f

SAINT JEAN-BAPTISTE

Saint Jean-Baptiste

L’Église honore en saint Jean-Baptiste l’un des plus grands saints. Devant Dieu, la grandeur de l’homme consiste dans la perfection du sacrifice accompli par le don de soi-même à Dieu. Cherchons à nous en rendre compte. Jean était choisi par Dieu pour être le précurseur du Messie. C’était là sa mission : il s’y est entièrement consacré.

Préparation à sa mission. Dès sa plus tendre jeunesse, Jean se retire dans le désert. Sa nourriture, ses vêtements, sa demeure sont aussi simples que possible. Il ne goûte ni au vin ni à aucune boisson enivrante. Comme les Nazaréens, il s’est consacré entièrement à Dieu. A Dieu seul il veut appartenir. J1 se sanctifie par la prière et la pénitence, par l’absolu renoncement au monde, en vue de sa mission. Le fait que, dès son enfance, il se retire au désert, comme l’Évangile le note expressément, que l’enfant croissait et se fortifiait en esprit, qu’il avait appris de Dieu le signe auquel il pourrait reconnaître le Messie, — ce fait, disons-nous, atteste nécessairement que Jean a été préparé d’une façon spéciale par Dieu lui-même à sa mission et instruit par lui. Il s’abandonne sans réserve à la conduite de l’Esprit-Saint, il ne paraît en public qu’au moment où Dieu le veut. C’est ainsi que, jusqu’à sa trentième année, il vit caché dans le désert. Il a dû renoncer à tout, à ses parents, à sa patrie, à ses rapports avec les autres, à la présence même du Sauveur, aux nombreux agréments de la vie. Dieu le voulait ainsi : Jean obéit.

DEUXIÈME SECTION

Nous voyons aussi avec quelle efficacité prêchait ce précurseur si mortifié, si bien formé à une vie toute spirituelle. « Tout le pays de la Judée et tous les habitants de Jérusalem venaient à lui, et, confessant leurs péchés, ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain. » (Marc, i, 5.) Son seul aspect était déjà une prédication; mais cette prédication devenait plus puissante encore par l’action de l’Esprit qui parlait par sa bouche. Tout pénétré lui-même des vérités qu’il annonçait, il mettait sa vie d’accord avec ses paroles. Il fallait bien le croire. Il ne parlait pas pour intéresser ses auditeurs, pour les gagner et se les attacher. Il prêchait la pénitence ; il scrutait les consciences, il les ramenait. Comme saint Paul, il pouvait dire qu’il ne connaissait que le Christ.

Le prêtre qui veut exercer une influence autour de lui doit, de son côté, se pénétrer de l’esprit de Jésus-Christ. Sa pensée doit être surnaturelle et sa vie doit être d’accord avec sa parole. Par la prière, la méditation, la mortification, il doit se préparer à sa haute mission afin d’être, à l’exemple de saint Jean, un utile instrument entre les mains de Dieu.

Enfin vint le moment où, sur l’appel de Dieu, le Précurseur commença ses prédications. Quatre qualités principales caractérisent son œuvre.

Tout d’abord, une touchante humilité . Il avait pleinement conscience de la grandeur de ses privilèges. Sa conception avait été annoncée par un archange, privilège qui, avant le Précurseur, n’avait été accordé qu’au seul Isaac, figure du Messie. En outre, cette conception était un miracle : étant

SAINT JEAN-BAPTISTE

donné l’âge avancé de la mère, elle restait matériellement impossible. 11 avait été sanctifié dès le sein de sa mère, privilège qui, assurément, ne peut se comparer à la conception immaculée de la très sainte Vierge, mais n’a été accordé qu’à lui seul, ou, d’après certains Pères de l’Église, en dehors de lui, au seul prophète Jérémie. Il savait que son père, en punition de son doute, était devenu muet, mais que la parole lui avait été rendue au moment de la circoncision de l’enfant. Ses parents lui avaient certainement appris les merveilles annoncées par l’archange Gabriel parlant de lui : « Il sera grand devant le Seigneur... Il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. Il convertira beaucoup d’enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu, et il marchera devant lui dans l’esprit et dans la vertu d’Élie ; pour donner aux enfants les sentiments de leurs pères et rappeler les désobéissants aux pensées des justes, pour préparer au Seigneur un peuple parfait. » (Luc, i, 15-17.) Il connaissait certainement aussi la prophétie de son père : « Et toi, petit enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur pour lui préparer ses voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut, afin qu’il obtienne la rémission de ses péchés. » Dieu lui-même avait été son maître : il lui avait confié la mission d’enseigner et révélé le signe auquel il reconnaîtrait le Messie. — Ainsi, c’est merveille sur merveille, et Dieu les prodigue comme il n’a jamais fait pour aucun saint. Il veut élever son Précurseur au-dessus de tous les mortels.

Jean sait toutes ces merveilles ; mais son attention ne s’y attache point. Il ne voit que sa mission :

DEUXIÈME SECTION

il est le Précurseur du Messie et, en présence de cette mission, il a pleine conscience qu’il n’est rien. « Il en vient après moi un autre qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses chaussuies, en me prosternant devant lui. Pour moi, je vous baptise dans l’eau; mais lui, il vous baptisera dans le Saint-Esprit. » (Marc, i, 7-8.)

Il veille à ce que le peuple ne le prenne point pour ce qu’il n’est pas. Des envoyés des Juifs lui demandent ce qu’il est ; il répond en insistant qu’il n’est pas le Messie. « Quoi donc, êtes-vous Élie ? — Je ne le suis point. — Êtes-vous le prophète ? — Non. — Qui êtes-vous donc ? — Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. » (Jean, i, 19-23.)

Il ne veut pas paraître plus qu’il n’est ; quant à ce qu’il est, il ne s’y arrête point. Il ne cherche point à se comparer au reste des hommes : il regarde Dieu et comprend sa petitesse devant lui. Il craint que sa mission ne soit compromise si l’on s’occupe de sa personne et il veut empêcher qu’on fasse attention à lui. Recherche des honneurs, désir de briller, de se mettre en avant, de conquérir l’estime, — sont pour lui choses inconnues. Son « moi », sa personnalité ne sont pas pour lui l’affaire principale ; toutes ses pensées, toutes ses paroles sont pour sa mission ; rien ne compte devant l’infinie grandeur de Dieu et du Messie.

Désintéressement admirable. Il est tout entier à sa mission : il doit être le précurseur du Messie, lui

SAINT JEAN-BAPTISTE

préparer le cœur des hommes et les conduire à lui. Il ne cherche pas à retenir auprès de lui les disciples qu’il a réunis ; il ne se complait point dans leur attachement à sa personne. Dès que le Sauveur paraît, il le leur indique et les invite à se joindre à lui. Lorsque les disciples qui lui sont restés se montrent mécontents et se plaignent de ce que le Sauveur baptise et attire la foule, il répond qu’il doit en être ainsi ; qu’il n’est point le Messie, mais son Précurseur. La comparaison à laquelle il recourt alors, la comparaison où il se représente comme l’ami de l’époux, est empruntée aux coutumes de l’époque. Conduile dans la maison de l’époux, l’épouse déposait son voile et, si elle plaisait à l’époux, celui-ci manifestait sa joie par des chants ou des exclamations. L’ami, entendant cette voix, se réjouissait du bonheur de son ami. — Jean veut dire qu’il n’est qne l’ami de l’époux. « L’époux est celui à qui appartient l’épouse, mais l’ami qui l’écoute est ravi de joie ‘parce qu’il entend la voix de l’époux ». Cette joie est celle que le Précurseur partage maintenant que le Sauveur se révèle et qu’on s’empresse autour de lui ; et Jean prononce alors cette admirable parole : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » (Jean, iii, 30) ; ma mission est remplie, je dois me retirer. — Il semble que plusieurs de ses. disciples ne voulurent pas le quitter et restèrent avec lui après même qu’il eut été jeté en prison. Alors, il en envoie deux à Jésus pour lui demander : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou bien devons-nous en attendre un autre ? » Il n’a pas besoin pour lui-même que Jésus réponde ; il veut, une fois de plus, montrer et prou-

DEUXIÈME SECTION

ver à ses disciples et au peuple que Jésus est, en vérité, le Messie attendu.

Jean ne se recherche jamais lui-même. Il est profondément convaincu que la question de sa personnalité est secondaire. Avec un admirable oubli de soi, il est satisfait de sa mission et ne songe même pas un seul instant à en tirer quelque avantage. Ses disciples passent-ils au Sauveur, il ne fait rien pour les retenir et se les attacher ; loin de s’en plaindre, il s’en réjouit. Alors même qu’il est emprisonné et ne petit plus agir par lui-même, alors qu’un vaste champ d’action s’ouvre pour ceux de ses disciples qui se sont joints au Sauveur, il est heureux et cherche à envoyer les derniers à Jésus. Sa mission est terminée, il doit se retirer, disparaître — et il le fait avec joie. Le Sauveur ne l’appelle pas à faire partie du groupe des Apôtres : il n’en est pas mécontent. Intérêts personnels, désirs personnels ne sont rien pour lui : il ne voit qu’une chose : sa mission, la volonté de Dieu. Il ne connaît ni l’égoïsme, ni la jalousie, — ces défauts si profondément enracinés dans l’humaine nature, ces sources fécondes de tant de maux : il ne connaît que la mission qu’il tient de Dieu ; le reste ne compte pas.

Franchise et courage admirables dans la prédication de la pénitence. Jean ne passe rien sous silence, il n’use pas de ménagements, lorsque son devoir est de parler. Intrépide, il réprimande les Pharisiens et les Sadducéens : « Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui doit tomber sur vous ? Faites donc de dignes fruits de pénitence et ne

SAINT JEAN-BAPTISTE

pensez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père... La cognée est déjà mise à la racine de l’arbre ; tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu » (Matth., iii, 7-10). — Sans rien craindre, il déclare à Hérode : « Il ne vous est point permis d’avoir la femme de votre frère » (Marc, vi, 18). Nulle considération terrestre ne l’arrête dans son devoir. Il ne se demande point si sa franchise ne lui créera pas des difficultés et des désagréments de la part des Juifs ou d’Hérode. Le Sauveur loue lui-même la fermeté de son précurseur : Jean n’est pas un roseau qui plie sous le vent.

Par sa conduite à l’égard des publicains, des soldats et du reste du peuple, nous voyons qu’il ne va pas de l’avant sans prudence, sans discernement. A ceux qui font preuve de bonne volonté.il témoigne de la bonté, de la douceur. S’il use de sévérité à l’égard d’Hérode et des Juifs impénitents, c’est pour tenter une dernière fois de les amener à se convertir. — Le prêtre ne doit pas s’arrêter à des considérations terrestres lorsqu’il est nécessaire de parler sévèrement. Il ne faut pas qu’il s’expose à entendre ce reproche : « Si vous m’aviez parlé avec sévérité, j’aurais été sauvé. » Lorsque notre devoir envers Dieu le demande, il ne doit plus être question de nos intérêts personnels. L’Église et les prêtres ont le devoir de protester contre les prétentions illégitimes des puissants même de ce monde. Ils ne doivent ni trembler ni hésiter, même devant la prison ou la mort. Il ne s’agit pas de ce qui leur plaît ou ne leur plaît pas, lorsqu’il y va de la morale ou des dogmes.

DEUXIÈME SECTION

La grandeur d’âme de saint Jean se révèle particulièrement dans sa captivité et sa mort. Il devait offrir un sacrifice héroïque par la soumission à la volonté de Dieu . — Sur les instances d’Hérodiade, le tétrarque avait fait arrêter et jeter en prison l’importun prédicateur de la pénitence. — Dans un sombre cachot, Jean passe de longues semaines, peut-être plusieurs mois, et, chose incroyable, le Sauveur ne fait rien pour le délivrer ; il semble se désintéresser de son sort comme on se désintéresse d’une chose indifférente. Jean est victime d’une criante injustice ; et le Sauveur n’intervient pas, bien que le Précurseur se soit sans repos dépensé à son service. Plus tard, le Sauveur enverra un Ange pour tirer Pierre de sa prison, et, de son fidèle précurseur, il semble se désintéresser. Jean aurait été un si merveilleux apôtre ! Il était dans la force de l’âge, d’un noble caractère. N’eût-il pas été préférable que Jésus le choisît pour en faire le premier Pape, plutôt que Pierre qui le reniera ? Et Jésus ne le choisit pas. De Judas même il fait un apôtre, et il permet que Jean soit décapité.

Quelle nouvelle amertume pour le Précurseur ! Il est la victime de la vengeance d’une vulgaire femme ! Hérodiade ne peut lui pardonner d’avoir condamné ses relations adultères. S’il n’avait tenu qu’à elle, il eût aussitôt payé de sa vie pareille audace. Mais Hérode recule devant le crime ! Il voit dans le Précurseur un homme extraordinaire. L’imprudent serment par lequel le tétrarque se lie en la fête de son anniversaire, offre enfin à Hérodiade l’occasion qu’elle attend. Et la tête du Pré-

SAINT JEAN-BAPTISTE

curseur tombe pour récompenser une danseuse ! Quelle fin lamentable pour le Précurseur du Seigneur!

Comment Jean se comporte-t-il dans cette grande épreuve ? Du temps de sa captivité, nous ne savons de lui qu’une seule chose. Il envoie deux de ses disciples au Sauveur. Que devaient-ils lui apprendre ? Voulait-il se rappeler au souvenir du Maître, lui demander son assistance ? Se plaignait -il de l’injustice commise contre lui ? de l’inaction à laquelle il se trouvait condamné ? — Demandait-il aide ? Non. — Il veut donner au Sauveur les derniers disciples qui lui restent ; il renonce même à la consolation qu’ils lui apportent dans sa prison où, semblet-il, ils sont autorisés à le voir. Jusqu’à la mort il veut être fidèle à sa mission et conduire les hommes au Messie. Il ne songe point à lui-même. Toutes ses pensées sont pour sa mission. De bon cœur, il s’incline devant la volonté de Dieu qui, après sa longue préparation dans le désert, sa vie de pénitence et de sacrifice, ne lui permet qu’un ministère de quelques mois. Sans doute, sur l’ordre du bourreau, sans résister, sans se plaindre, il présente sa tête au glaive qui allait la trancher. Et la tête du Précurseur est présentée sur un plat à la danseuse, qui la donne à sa mère. — On rapporte qu’Hérodiade, profanant cette tête, transperça avec des aiguilles la langue du Précurseur !

En méditant ces mystères, nous ne devons pas nous en tenir seulement à ce que nos sens nous représentent ; il faut les contempler à la lumière de la foi et du point de vue des conseils divins. Jean

DEUXIÈME SECTION

avait reçu de Dieu Vunique mission d'être le précurseur du Messie . Cette mission était remplie, Jean avait achevé son œuvre. Dieu lui accorda encore cette grande grâce ; Jean offrira le sacrifice le plus glorieux qui se puisse concevoir, de sa soumission à la volonté divine. Il mourra pour mettre le sceau à sa mission.

Il nous arrive souvent de rester muets en telle ou telle circonstance et de nous demander : « Comment Dieu peut-il permettre cela ? » Naturellement, nous ne trouvons aucune réponse à cette question. Judicia tua abyssus multa (Ps. xxxv, 7). Les jugements de Dieu sont un abîme insondable. Souvent la mort enlève des hommes qui paraissent indispensables, qu’on ne saurait remplacer, et elle épargne les méchants. Souvent ceux qui ont de l’influence abusent de leur puissance pour perdre les âmes, et les gens de bien ne réussissent à rien. Des plans qui, selon nous, devaient procurer une grande gloire- à Dieu échouent, tandis que les ennemis de l’Église triomphent. La vertu succombe, le vice règne de plus en plus. Comment Dieu peut-il permettre cela ? — Ce n’est point à nous d’en juger. Il est le Maître et Seigneur. Il peut tout régler selon son bon plaisir et il n’a de compte à rendre à personne. Mais nous devons être convaincus que sa sagesse, sa bonté, sa toute-puissance dirigent toutes choses, bien que nous ne comprenions pas ici-bas pourquoi il permet ceci ou cela. Il n’a point à tenir le moindre compte de nos désirs, de nos vues, de nos intérêts terrestres. Il nous a créés uniquement pour le glorifier par notre soumission à sa sainte volonté. A lui seul il

LA TRANSFIGURATION

appartient de fixer ce qu’il demande de nous. Il n’a besoin de personne. Nul ne lui est indispensable. Il n’est point nécessaire que ceci ou cela, qui semble être pour la gloire de Dieu, arrive. Une seule chose est nécessaire : notre soumission à sa souveraineté. Nous veut-il à son service ? Pour combien de temps ? etc., etc., tout est entre ses mains : c’est à lui à en décider. Notre devoir est d’aller où il nous appelle. — Saint Jean-Baptiste nous est un saisissant modèle de cette soumission.

Soumission absolue. — Toutes ses pensées, toutes ses paroles, toute sa conduite dans les moindres détails étaient, par la soumission à la volonté divine, un sacrifice ininterrompu. Pas une fibre en lui qui n’appartînt à Dieu. Voilà comment il a glorifié Dieu en ce monde. Nous verrons un jour comment Dieu glorifie dans l’éternité son fidèle Précurseur.

La Transfiguration

La vie publique du Sauveur approchait lentement de sa fin. Saint Jean nous dit (vii, 1) que Jésus restait en Galilée parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir. L’opposition entre lui et les Juifs incroyants allait s’accentuant. Quand Hérode eut fait tuer Jean-Baptiste, ils songèrent, de leur côté, à se débarrasser de Jésus.

Le Sauveur savait que sa fin approchait. Il importait d’y préparer ses apôtres et de fortifier leur foi. Déjà il les avait envoyés prêcher et confirmer leur parole par des miracles. Combien leur

DEUXIÈME SECTION

foi devait grandir en voyant que le pouvoir d’opérer des miracles leur était accordé ! — Vinrent ensuite la première multiplication des pains, la tempête apaisée par Jésus marchant sur les flots, l’annonce et la promesse de l’Eucharistie. Bientôt après, c’est Jésus nourrissant une seconde fois la foule d’une manière miraculeuse. Il pouvait maintenant mettre à l’épreuve la foi de ses apôtres, en leur demandant : « Que dites-vous que je suis ? » Et au nom de tous, Pierre répondit : « Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu vivant. » Le Maître répondit en lui promettant qu’il lui donnerait la primauté. Avec une divine assurance, il ajoute : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre, sera aussi lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre, sera aussi délié dans les cieux » (Matth., xvi, 15-20). — Ensuite il défend aux Apôtres de dire qu’il est le Messie. — La foi du peuple n’est pas encore assez forte pour n’être point ébranlée par sa passion et sa mort, qui lui sembleront une catastrophe. Il y avait, en effet, une sorte de contradiction, quelque chose d’incompréhensible à ce que, étant le Fils de Dieu, il dût souffrir et mourir. Les Apôtres eux-mêmes ne le comprenaient pas. Il importait donc de consolider leur foi, du moins suffisamment pour qu’en présence des faits, ils ne fussent pas désespérés.

A partir de ce moment, il les prépare et leur parle souvent de sa Passion. Oui, il souffrira, il devra mourir, mais, le troisième jour, il ressuscitera. Lorsque, pour la première fois, les apôtres

LA TRANSFIGURATION

entendent de telles paroles, ils sont déconcertés. Et, de nouveau, Pierre, toujours prêt à exprimer leur sentiment, lui dit en le prenant à part : « A Dieu ne plaise, Seigneur ! cela ne vous arrivera point ! » Mais Jésus se retournant, dit à Pierre : « Retire-toi de moi, Satan ; tu m’es une pierre de scandale » (Matth., xvi, 22-23). Tu veux me détourner de ma mission. Les pensées que tu me suggères ne sont point les pensées de Dieu, mais celles des hommes. — C’est ensuite la parole fermement prononcée, l’assurance formelle, la condition exigée : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce, qu’il se charge chaque jour de sa croix et me suive ! Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui, pour moi, perd sa vie, la sauvera. A quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? » Il fait alors entendre qu’il reviendra pour juger le monde et rendre à chacun selon ses œuvres (Matth., xvi, 24-28).

Ces paroles du Maître devaient profondément troubler les apôtres. Ils étaient encore sous l’influence de l’opinion répandue dans le peuple, touchant le Messie et son Royaume. Ils ne comprirent la nature et les conditions de ce royaume qu’après avoir reçu l’Esprit-Saint. En attendant, la Passion et la morl de leur maître leur semblaient une catastrophe, la ruine de toutes leurs espérances. Cette doctrine de la croix qu’il faut porter, de la lutte contre soi-même, leur paraissait inconciliable avec le royaume du Messie tel qu’ils se l’imaginaient. Et cependant Jésus leur avait exposé ici les vérités fondamentales de son royaume. Tout s’y ramène à faire la volonté du Père céleste, et non à se forger

DEUXIÈME SECTION

des plans selon les idées terrestres. C’est l’erreur fondamentale où l’homme tombe lorsqu’il juge du point de vue humain : il s’imagine être sur la terre pour son plaisir et son bien-être. Voilà pourquoi, à qui veut le suivre et trouver grâce quand il reviendra un jour pour juger le monde, Jésus demande qu’il se renonce soi-même et chaque jour porte sa croix.

Mais, dans sa sagesse et son amour, il avait déjà choisi le moyen de confirmer dans la foi les Apôtres, et surtout trois d’entre eux, qui, dans les heures décisives, auraient à fortifier les autres. Il attendit encore six jours pour leur laisser le temps de réfléchir aux graves vérités qu’il leur avait rappelées, et de se calmer. Alors, prenant avec lui ses trois principaux apôtres, Pierre, Jacques et Jean, il les conduisit à l’écart sur une haute montagne afin d’y prier. — Bientôt les apôtres fatigués s’endormirent. Sans doute la soirée était déjà avancée lorsqu’ils accompagnèrent Jésus ; sans quoi leur lassitude ne s’expliquerait pas. Soudain, l’éclat d’une vive clarté les environne. Ils s’éveillent et ils voient leur Maître transfiguré devant eux : il plane au-dessus du sol. Son visage est brillant comme le soleil. Ses vêtements ont l’éclat et la blancheur de la neige ; à sa droite et à sa gauche sont Moïse et Élie, avec lesquels il parle de sa mort qui aura lieu à Jérusalem. Surpris, pénétrés d’une crainte respectueuse, les apôtres contemplent les trois personnages et enténdent leurs paroles. Lorsqu’ils croient que Moïse et Élie vont quitter le Sauveur, Pierre s’écrie dans son ravissement : « Seigneur ! Nous sommes bien ici : faisons-y, s’il

LA TRANSFIGURATION

vous plaît, trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Élie. » Pierre ne savait ce qu’il disait, font remarquer les évangélistes. Il parlait encore, lorsque parut une nuée qui les couvrit, et les apôtres furent saisis de frayeur en voyant cette nuée. Il en sortit une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis ma complaisance. Écoutez-le ! » Les disciples ayant entendu ces paroles, tombèrent le visage contre terre et furent saisis d’une grande crainte. Mais Jésus s’approchant, les toucha et leur dit : « Levez-vous et ne craignez point ». Alors, levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus seul » sous sa forme habituelle. (Matth., xvii, 1 et suiv.)

Considérons ce tableau magnifique et cherchons à voir comment Jésus veut, par sa Transfiguration, montrer aux apôtres, et à nous-mêmes par les apôtres, qu’il est le Messie « et le Fils de Dieu ». Jusque-là, il s’était présenté à eux sous sa « forme d’esclave ». Témoins de ses miracles, ils n’avaient pas reconnu en sa personne une dignité plus haute, surnaturelle. Ils ne voyaient en lui qu’un homme comme les autres. Maintenant la lumière de la divinité éclate à travers l’enveloppe matérielle et transfigure toute sa personne. Il est devant eux dans la gloire qui lui appartient, sous la forme qui est proprement la sienne, alors que les apparences sous lesquelles ils le voient d’ordinaire, sont celles de l’esclave qu’il a revêtues pour s’anéantir. Et les apôtres peuvent ainsi entrevoir ce qu’il sera dans l’éternité et sous quelle forme il paraîtra lorsqu’il reviendra pour juger le monde.

Les deux représentants de l’ancienne alliance,

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

DEUXIÈME SECTION

de la Loi et des Prophètes, Moïse et Élie, confirment aussi les déclarations du Maître. Ils montrent aux apôtres que Jésus n’est pas en contradiction avec eux, mais qu’il signifie l’accomplissement de la Loi et des Prophètes, car tout dans l’Ancien Testament se rapportait à Jésus et à sa mort, dont ils s’entretenaient avec le Sauveur.

Ici, nous retrouvons la nuée lumineuse qui, sous l’Ancien Testament, était toujours un signe de la présence immédiate de Dieu. Dans le désert, elle avait rempli la tente du témoignage, l’arche d’alliance; lors de la consécration du Temple par Salomon, elle avait rempli le Saint des saints. Les apôtres le savaient et maintenant, de leurs propres yeux, ils voyaient cette nuée d’où sortait la voix de Dieu attestant que Jésus était son Fils bienaimé et leur ordonnant de l’écouter.

Tant de magnificence supra-terrestre, tant de gloire céleste, l’apparition des témoins de l’Ancien Testament, — Moïse, le grand Législateur, le prophète Élie, — la présence de Dieu se révélant à leurs sens, à leurs regards, à leurs oreilles, tant de merveilles accablent les apôtres et ils ne peuvent plus longtemps en soutenir la puissance : « Ils tombent le visage contre terre, sans connaissance. C’en est trop pour de faibles mortels ! — D’abord, ils sont doucement ravis à la vue de leur Maître transfiguré ; la joie, le bonheur remplissent leur cœur, et Pierre adresse au Maître une demande qui fait dire à l’Évangéliste : « Il ne savab pas ce qu’il disait. » La nuée lumineuse et la voix de Dieu les font trembler en présence du Très-Haut. Ils sont comme Daniel, qui dit (x, 8) : « Je vis cette grande

LA TRANSFIGURATION

vision, et le courage m’abandonna, et mon visage changea, et je n’eus plus de force... et je gisais prosterné sur ma face ». Ainsi en est-il pour les apôtres. — En présence des forces de la nature, d’un violent orage par exemple, l’homme sent toute sa faiblesse, toute sa misère. La perception sensible du surnaturel, de Dieu présent, doit agir plus fortement encore.

Les apôtres ne pouvaient oublier le fait dont ils avaient été les témoins : il s’était gravé profondément dans leur esprit, et Pierre en parlera plus tard dans sa deuxième Épître, afin de confirmer l’authenticité de sa prédication. Alors même que la Passion les déconcerterait et qu’il faudrait la Résurrection du Sauveur pour dissiper une apparente contradiction entre sa divinité et sa mort sur la Croix, le souvenir de la Transfiguration n’en restait pas moins une raison capitale, pour ne point voir, comme tant d’autres, dans la mort de Jésus la ruine de son œuvre, et pour attester par leur persévérance que, sans pouvoir expliquer le fait, ils attendaient avec confiance une transformation prochaine.

La leçon capitale que ce mystère donnait aux apôtres, et qu’il nous donne à nous-mêmes, est celle-ci ; nous ne devons point nous contenter de juger les choses d’après ce que nos sens nous en présentent ; nous devons nous efforcer de les regarder avec les yeux de la foi et à la lumière des vérités surnaturelles. Il semble que, pendant notre existence sur la terre, Dieu se plaise à cacher la grandeur et la puissance sous d’humbles appa-

DEUXIÈME SECTION

rences. Juger d’après le témoignage des sens, c’est s’exposer à l’erreur. Par la Transfiguration de Jésus, nous voyons ce qui se cachait sous cette « forme d’esclave » qui est la sienne dans la crèche de Bethléem, dans l’atelier de Nazareth, au cours de sa vie publique, plus saisissante encore dans sa passion et sa mort, et sous les humbles espèces de la Sainte Eucharistie. — Ce que nous croyons est la pleine vérité, bien que nous ne la percevions point par nos sens. Nos sens nous trompent : ils nous montrent de la grandeur, de l’importance, là où il n’y a en réalité ni importance, ni grandeur. Ils ne savent pas nous renseigner sur la véritable grandeur, sur ce qui nous importe souverainement. Apprenons donc à ne point nous en tenir au seul témoignage des sens, mais à juger toujours à la lumière de la foi. Seule cette lumière nous éclaire sur notre grandeur véritable. Cette lumière est semblable à celle dans laquelle, sur le Thabor, les apôtres contemplèrent leur Maître. Ce que le monde appelle grandeur est sans importance devant Dieu. A la lumière de la foi, nous reconnaissons que tous nos actes ont une incomparable valeur s’ils sont l’expression de notre soumission à la souveraineté de Dieu, alors même que le monde n’en juge point ainsi. A la lumière de la foi, nous comprenons que la terre ne peut rien offrir à Dieu qui soit plus grand, plus glorieux pour lui, tandis que les événements autour desquels on fait tant de bruit, que la T. S. F., les journaux et l’histoire ne manquent pas de célébrer, sont, en réalité, bien petits et n’ont peut-être aucune importance. — Le mystère de la Transfiguration peut nous être une source de

LA TRANSFIGURATION

grande consolation et de continuel contentement, alors surtout que l’uniformité de nos travaux quotidiens ou la monotonie de nos occupations sont de nature à nous lasser, à nous ôter le goût du travail.

Comme les apôtres, prenons joyeusement la résolution de marcher fidèlement et sans réserve à la suite de Jésus qui, par amour pour nous, s’est dépouillé de la magnificence et de la gloire qu’il nous a permis d’entrevoir un moment. Cette gloire de la Transfiguration, une vie d’ineffable bonheur, devaient être l’apanage inaliénable du Fils de Dieu ; par amour pour nous, il y a renoncé, et c’est uniquement dans notre intérêt, qu’il s’est un moment révélé dans sa magnificence. Ce Guide désintéressé ne mérite-t-il point que nous soyons prêts à le suivre dans la voie qui est pour nous la meilleure et la plus juste ? Ici, nous le voyons clairement : S’il a choisi cette voie pour lui-même et s’il nous la montre, c’est uniquement parce qu’il n’en est pas de plus sûre pour nous conduire à notre but véritable. Dans sa sagesse et sa bonté, le Père céleste ne voit rien de plus important à dire aux apôtres et à nous, sinon que nous devons écouter son Fils, suivre son Fils. Et peu de temps auparavant, Jésus avait prêché le devoir de porter notre Croix, de nous renoncer nous-mêmes. Sur cette terre, pour le Sauveur comme pour nous, le devoir consiste à glorifier Dieu par le sacrifice du don de nous-mêmes. Ce devoir exige de nombreux renoncements aux sollicitations de la nature inférieure ; il exige la patience dans la souffrance et les adversités. Mais voyons aussi, dans le Sauveur transfiguré, quelle gloire nous attend un jour, si nous avons- suivi Jésus jusqu’à la mort.

DEUXIÈME SECTION

L’onction de Jésus à Béthanie

Un miracle opéré pour ainsi dire aux portes de Jérusalem, la résurrection de Lazare, avait profon dément troublé les adversaires de Jésus. Le fait leur avait été rapporté par des témoins oculaires, et chacun pouvait voir à Béthanie Lazare rendu à la vie. Il était impossible de nier le miracle. En hâte les grands prêtres et les Pharisiens s’assemblèrent pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire. Ils décidèrent la mort de Jésus. Nouveaux conciliabules. Comment s’y prendra-t-on ? Alors Jésus, sachant que son heure n’est pas encore venue, se retira dans le désert près d’Éphrem, à quelques heures de Jérusalem.

La conduite des adversaires du Sauveur nous montre, avec une évidence bien faite pour nous inspirer la crainte, ce qui arrive lorsqu’on s’attache à ses idées au point de ne vouloir y renoncer à aucun prix. Les Juifs attendaient un Messie politique et ils n’en voulaient pas d’autre. Sur la question religieuse, ils s’étaient fait leur opinion. Jésus n’y répondant pas, ils le rejetèrent. Par suite de leur entêtement ils en vinrent à ce point que les miracles les plus authentiques du Sauveur ne purent les convaincre de sa mission divine. Jésus ne pouvait avoir raison, parce qu’ils auraient dû avouer leur erreur. Et cela, ils ne l’admettaient pas. L’orgueil ne cède pas, l’orgueil ne s’incline pas, même devant la vérité. Or, pour triompher, il ne leur restait qu’un moyen : supprimer Jésus. Et voilà la raison définitive de l’hostilité des Juifs contre

l’onction DE JÉSUS A BÉTHANIE 385

le Messie. Comme il arrive d’ordinaire, ils eurent soin de dissimuler leurs sentiments secrets et égoïstes en prodiguant de pieuses paroles.

Déjà la fête de la Pâque approchait, et de nombreux pèlerins venaient à Jérusalem pour accomplir leur devoir religieux, et tous se demandaient si Jésus oserait se montrer à Jérusalem à l’occasion de la fête. En effet, « les grands prêtres et les Pharisiens avaient donné ordre que, si quelqu’un savait où il était, il le découvrît afin qu’ils le fissent prendre ». (Jean, xi, 56).

D’après notre manière de fixer les dates, Jésus se rendit à Jérusalem le vendredi avant la fête de la Pâque, puis il revint à Béthanie. Le samedi, on lui offrit chez Simon le Lépreux, un repas auquel Lazare assista, tandis que Marthe, toujours empressée au service du Maître, s’occupait des détails de la réception. — A diverses reprises, Jésus avait parlé de sa mort prochaine. La manière dont il rapproche de sa sépulture l’onction faite par Marie permet de conclure que les deux sœurs et leur frère savaient que l’heure de la Passion du Sauveur était proche. Ainsi le repas devient un repas d’adieux, et Marie y trouve l’occasion de nous donner un bel exemple de sa foi et de son attachement au Maître. Elle s’approche de Jésus, « avec un vase d’albâtre plein d’un parfum de grand prix (que Judas évaluait à plus de 200 francs), elle le répand sur les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux. Puis, elle brise le vase et répand le reste du parfum sur la tête du Sauveur, et toute la maison fut remplie de l’odeur. » (Jean, xii, 3. Marc, xiv, 3.) — En se prosternant humblement devant

DEUXIÈME SECTION

le Maître, en se réservant le soin de répandre le précieux parfum sur les pieds de Jésus, puis de briser le vase d’albâtre pour verser le reste sur la tête du Sauveur, elle attestait magnifiquement sa foi en lui, son amour pour lui. Quand il s’agit de lui, il n’est rien de trop précieux ; elle et tout ce qui lui appartient sont à son service sans réserve. Comme Jésus le fait remarquer, « elle a fait ce qui était en son pouvoir ». Elle a embaumé mon corps par avance, pour prévenir ma sépulture. » (Marc, xiv, 8). Elle sait qu’il va se rendre à Jérusalem pour y mourir ; mais elle ne veut pas qu’il la quitte sans avoir reçu un témoignage de l’amour de ceux qui restent. Elle oint, elle parfume ce corps qui, bientôt, sera cruellement meurtri, déchiré par des ennemis envieux ; elle veut, pour ce suprême hommage, ce qu’il y a de plus précieux, les parfums les plus suaves que la nature et l’art des hommes peuvent produire.

Et précisément, ce suprême hommage, cette magnificence ne manquent pas d’attirer l’attention des convives. Ils ne peuvent s’empêcher de voir dans cette précieuse onction un excès de prodigalité. Une moindre dépense eût été suffisante.

Jésus, cependant, permet cette onction; loin de blâmer Marie, il prend sa défense. Il voit son intention, il approuve le témoignage de sa foi et de son amour. Et ainsi il répond par avance aux critiques de tous les temps, à tous ceux dont la foi moins vive et l’amour moins profond voient facilement une prodigalité dans l’emploi des biens de ce monde pour le service de Dieu ou pour son culte. Les vrais croyants suivent l’exemple de Marie ;

l’onction DE JÉSUS A BÉTHANIE 387

rien tie st trop beau, trop coûteux, lorsqu’il s’agit du Seigneur. Et aujourd’hui encore le Seigneur approuve cette prétendue prodigalité, parce qu’elle est l’expression d’une foi vive et d’un profond amour. Tous les biens terrestres n’ont de prix qu’en tant qu’ils servent à glorifier Dieu, et on ne peut faire un meilleur usage de ces biens qu’en s’en dépouillant pour les mettre au service de Dieu. Voilà pourquoi Jésus ajoute : « Je vous le dis en vérité, partout où sera prêché cel Évangile, dans le monde entier, on racontera à la louange de cette femme ce qu’elle vient de faire. » (Marc, xiv, 9.)

Parmi les convives qui protestèrent contre la prodigalité de Marie, saint Jean se contente de nommer Judas, mais, d’après le récit des Synoptiques, d’autres apôlres jugèrent de même. Peut-être subissaient-ils l’influence du traître ; peut-être obéissaient-ils à des sentiments trop humains. Quoi qu’il en soit, il est certain que Judas seul fait preuve d’un mauvais sentiment, d’un sentiment odieux. En même temps, le dépit lui devient une occasion de rompre définitivement avec le Maître, de le trahir. Déjà au cours de l’année précédente, à propos de l’annonce et de la promesse de l’Eucharistie, nous avons entendu cette effrayante parole de Jésus : « Ne vous ai-je pas choisis au nombre de douze ? Et néanmoins l’un de vous est un démon ! » (Jean, vi, 71.) Alors Judas ne quitta point le Sauveur, comme le firent d’autres disciples qui trouvèrent « trop dure » la parole du Maître. Il resta, bien que ne croyant point. Tandis que, chez les autres apôtres, la foi

DEUXIÈME SECTION

s’affermissait toujours davantage, il s’enfonça de plus en plus dans l’incrédulité et l’hypocrisie. Depuis longtemps, il ne faisait qu’ extérieurement partie du collège des apôtres. L’avarice, l’amour du gain le conduisirent à sa perte. Probablement, de même que dans une certaine mesure les autres apôtres, rêvait-il d’un royaume terrestre du Messie, où il occuperait l’une des premières places. Mais alors que, chez les autres apôtres, le sentiment religieux dominait et, sans cependant se libérer complètement de tout mélange humain, s’affirmait de plus en plus sous l’influence des enseignements du Maître, Judas, retenu par son égoïsme et ses aspirations terrestres, ne pouvait rien comprendre à des révélations d’un ordre supérieur. Il ne cherchait que son propre avantage, et exclusivement les profits matériels. Il avait réussi à se faire l’administrateur des aumônes que recevaient Jésus et les apôtres, mais administrateur malhonnête. Le doux saint Jean le qualifie du nom de « larron », qui mettait de l’argent de côté pour son propre usage.

Plusieurs fois il avait entendu Jésus parler de sa passion et de sa mort. Il ne pouvait concilier les miracles du Sauveur avec de telles paroles et il pensait que tout cela était encore dans le lointain, alors qu’il comptait sur une prompte réalisation du royaume terrestre du Messie. Mais maintenant le Maître parle avec précision. Il se rend, dit-il, à Jérusalem pour y mourir, et, répondant au reproche de prodigalité adressé à Marie, il a formellement déclaré que cette onction était faite en prévision de sa sépulture. Judas perd alors

l'onction DE JÉSUS A BÉTHANIE 389

tout espoir. Il est mécontent de voir disparaître la possibilité de retirer quelque profit de la vente du parfum. Il songe à trouver une compensation à cette perte en vendant son Maître. Et lorsque, trois jours plus tard, Jésus précisa que, dans deux jours, il serait crucifié, il jugea que le Sauveur lui-même regardait son œuvre comme perdue. Il ne se faisait pas une idée plus haute de la mission de son Maître ; et, afin de retirer encore quelques profits de l’effondrement de ses espérances messianiques, il résolut d’exécuter son projet.

Nous voyons ici, par un double exemple, comment peu à peu et lentement nous arrivons à prendre définitivement position en ce qui concerne nos rapports avec Dieu. Marie dont l’âme est droite et désireuse du salut, Marie qui se plaît volontiers aux pieds du Maître pour se pénétrer de ses enseignements, progresse sans cesse dans la connaissance et l’amour de Jésus, comme le prouve la scène de l’onction, que nous venons de méditer. — Judas, au contraire, s’est laissé entraîner par l’amour de l’argent. Ce sentiment l’a progressivement rendu incapable d’une conception plus élevée des choses. Il se faisait du Royaume du Messie une idée toute matérielle et terrestre qui flattait ses passions. Nous ne trouvons rien en lui qui indique le don de soimême à Dieu. C’est à l’argent qu’il se donne tout entier. Il comprend à sa manière les miracles de Jésus et il n’accorde aucune attention aux paroles qui ne lui plaisent pas, ou bien il les interprète mal. S’il en était autrement, nous ne pourrions nous expliquer comment il reste encore parmi les apôtres bien que, depuis une année au moins, il ait cessé

DEUXIÈME SECTION

de croire. Maintenant que, d’après lui, Jésus vient de reconnaître que sa cause est perdue, il s’en veut à lui-même d’être resté si longtemps auprès du Maître, pour voir s’évanouir son espoir d’occuper un poste lucratif dans le royaume du Messie. A cela s’ajoutent l’onction à Béthanie et le scandale de la prodigalité de Marie ; et le Messie approuve Marie, il la loue, il prend sa défense ! Dépit de Judas qui se voit frustré d’un gain possible.

Pour tout homme qui se fait l’esclave d’une passion, l’heure où il reconnaît que, sur un point, il n’a pas atteint le but escompté, est toujours une heure critique. Il s’irrite, il s’agite, il cherche à se tirer d’affaire à tout prix. Il est incapable de réfléchir tranquillement. Il n’a qu’une chose en vue, parvenir malgré tout à satisfaire son désir. On en a fait souvent l’expérience. Un homme attaché à l’argent en vient à des sentiments si dépravés qu’il ne recule devant rien et recourt aux moyens les plus condamnables pour atteindre son but. Tel était, semble-t-il, l’état de Judas, lorsqu’il vit lui échapper le gain qu’il espérait de la vente du parfum employé par Marie. Son dépit s’accrut encore, lorsque Jésus prit la défense de Marie. Dès lors, tout moyen de compenser la perte lui sembla bon. Et comme Satan lui suggère la pensée qu’il doit vendre son maître, puisque ce maître fait échouer ses projets, il accueille cette pensée. Jésus n’a-t-il pas déclaré lui-même que sa mort était proche ? Autant rompre dès maintenant avec lui!. L’occasion s’offre de prévenir le coup et, en outre, de « faire une affaire ». Il se dit qu’aussi bien le Maître est perdu ; ses paroles le font entendre. Donc, peu

l'amour de la croix

importe qu’il le livre aux mains de ?es ennemis, s’il trouve ainsi pour lui-même une compensation à la haute situation qu’il se promettait dans le royaume du Messie. — A l’aide de ces pensées, Judas étouffe les remords de sa conscience, ou plutôt Satan leur impose silence. Au cours des derniers événements, entraîné par l’amour de l’argent, Judas était comme grisé, inaccessible à toute pensée noble, loyale, affectueuse, mais capable du forfait le plus noir de l’histoire tout entière ; — et pour que Judas s’en aperçût, il fallut que le Sauveur fût réellement entre les mains de ses ennemis.

Le don absolu de soi-même à Dieu inspire les hautes pensées, la générosité, l’héroïsme ; le don de soi-même aux intérêts matériels, la poursuite d’un but terrestre, l’égoïsme rendent l’homme capable des pires folies, des compromis les plus déshonorants. .

L’amour de la Croix (troisième degré de l’humilité)

Lorsque nous contemplons la vie publique du Sauveur, nous le voyons sans cesse faire preuve d’une puissance sans borne. Rien ne lui est difficile ; rien ne surpasse son pouvoir. Nulle maladie n’est si grave, si avancée qu’il ne puisse la guérir. Il arrache même sa proie à la mort ; il rend la vie à un cadavre déjà en putréfaction. Il commande aux poissons, aux vents et aux flots, et ils lui obéissent. Il change l’eau en vin. Avec quelques pains

DEUXIÈME SECTION

et quelque^ poissons, il nourrit une multitude. C’est en vain que ses ennemis cherchent à s’emparer de lui : il passe tranquillement au milieu d’eux, et ils ne peuvent l’arrêter. Il n’a qu’à le vouloir, et, le jour des Rameaux, le peuple lui prépare un triomphe magnifique.

Pourquoi donc, peut-on se demander, n’a-t-il pas à jamais supprimé les maladies et les souffrances ? Il est venu pour réparer la faute de nos premiers parents. Pourquoi ne nous a-t-il pas ouvert de nouveau le paradis d’où ils avaient été chassés ? Il a fait le plus difficile, le plus important : il nous a mérité la grâce sanctifiante, ce don surnaturel, et ouvert le ciel. Pourquoi — et cela était moins difficile — ne nous a-t-il pas rendu également ces dons préternaturels : l’exemption de la concupiscence, de la souffrance et de la mort ? Ses mérites étaientils donc insuffisants pour cela ?

Assurément, il l’aurait pu ! Il a surabondamment expié la faute de nos premiers parents. Il lui suffisait de vouloir, et il n’était plus question des restes de la faute originelle. Pourquoi donc n’a-t-il point voulu les supprimer ? — Il a vu un autre moyen de rendre à Dieu une gloire plus grande.

Encore une fois rappelons-nous les vérités fondamentales de notre vie. Nous sommes sur la terre pour glorifier Dieu par le sacrifice du don de nousmêmes. Ce sacrifice est d’autant plus honorable pour Dieu, qu’il est plus parfait et sans réserve. La glorification de Dieu est d’autant plus grande que le sacrifice est plus dur et plus difficile. Ce don de soi ne rend pas à Dieu une gloire spéciale, s’il ne nous^coûte aucune peine et n’exige ni renonce-

l’amour de la croix 393

ment à faire, ni victoire à remporter ; mais il peut devenir pénible, particulièrement difficile, et il procure à Dieu une gloire bien autrement grande, s’il demande le renoncement à nos propres désirs, à nos commodités personnelles, le support des souffrances, des tristesses de la vie, des adversités et des contradictions de tout genre. Le sacrifice est vraiment glorieux, lorsqu’il est le don de soimême tout entier, le sacrifice de la vie.

A cette lumière, nous comprenons la valeur infinie de la Vie et de la Passion de Jésus-Christ. Tout y était donation de lui-même à la volonté du Père, par les plus grands sacrifices personnels. C’est pourquoi, il n’y eut jamais sur la terre rien de plus agréable à Dieu que la vie et la mort du Dieu fait homme. Lorsqu’il reposait à Bethléem, dans la crèche de l’étable, il n’y avait, sur la terre, aucun lieu plus agréable aux regards du Seigneur. Lorsque, dans l’atelier de Nazareth, il maniait la scie et le rabot, il n’y avait sur la terre, aucun lieu que le Seigneur regardât avec plus de complaisance. Lorsqu’il prie en répétant : « Père, que votre volonté soit faite et non la mienne » ; lorsqu’il est maltraité, conspué, flagellé, couronné d’épines, cloué par son peuple sur le bois infâme de la Croix ; lorsque, sur le point de rendre le dernier soupir dans d’atroces souffrances, il dit : « Tout est consommé ! » — alors s’accomplit le plus complet, le plus puissant des sacrifices et, littéralement, c’est la gloire la plus grande qui puisse être rendue à Dieu sur la terre et dans le ciel. Le ciel, maintenant, avec tous les anges et tous les saints, même

DEUXIÈME SECTION

avec la Mère de Dieu, ne peut rien offrir de plus précieux au Père céleste. Alors, Dieu regardait avec une infinie complaisance notre terre où lui était rendue une gloire telle qu’il la récompensait en accordant à tous les hommes de tous les temps le pardon de leurs péchés. — Ni au Thabor, la montagne de la Transfiguration, ni au mont des Oliviers d’où il s’élève vers le ciel, ni au splendide triomphe de son entrée à Jérusalem, le Sauveur ne procure la gloire de Dieu avec une plénitude qui ne puisse être surpassée : il l’a fait au Golgotha.

Si le Sauveur nous avait libérés de la souffrance, des adversités, de la lutte, des tentations, nous aurions perdu les occasions les plus précieuses de rendre à Dieu une gloire particulièrement grande. Et c’est là cependant la chose la plus importante que nous puissions faire en ce monde, rendre à Dieu la plus grande gloire possible. Et cetté gloire est d’autant plus grande que le sacrifice de nousmêmes est plus difficile. C'est pourquoi, par amour pour nous , le Sauveur nous a laissé la lutte, la souffrance. Voilà pourquoi il a voulu que Marie fût debout au pied de la Croix : c’était par amour pour elle. Il aurait pu faire qu’elle mourût avant sa Passion, ou que, durant sa Passion, elle restât à Nazareth dans l’ignorance de ses souffrances jusqu’au jour de la Résurrection. Non ; sa Mère devait être là et offrir avec lui le sacrifice du don d’ellemême, en se soumettant à la volonté du Père céleste. Voilà pourquoi il a voulu que ses Apôtres fussent martyrisés : c’était par amour pour eux, et non par impuissance. Il aurait pu faire qu’il en fût autrement. Non ; dans leur martyre, les Apôtres

trouvaient l’occasion de rendre à Dieu une gloire plus grande. Voilà pourquoi il a permis que durant des siècles les chrétiens de la primitive Église fussent persécutés : c’était par amour : ces premiers chrétiens, prémices des rachetés par la Croix, glorifiaient le Seigneur mieux qu’ils ne l’auraient pu dans la paix et les joies du paradis. — Voilà pour quoi il permet qu’en tout temps les chrétiens vertueux aient si fréquemment à souffrir : c’est par amour ; il veut leur donner la possibilité d’offrir le sacrifice d’eux-mêmes d’une manière plus glorieuse pour le Seigneur.

La souffrance est le legs le plus précieux du Rédempteur qui, mourant, n’a pas voulu nous frustrer de ce qui lui a permis de rendre au Père la plus grande gloire possible.

Nous comprenons maintenant pourquoi saint Jean, rapportant comment le Sauveur annonçait à Pierre le martyre qui l’attendait, ajoute : « Or il dit cela pour signifier par quelle mort il devait glorifier Dieu. » Les Apôtres ne pensaient pas autrement, lorsque, après avoir été flagellés, ils sortaient de la salle du Conseil, « tout remplis de joie de ce qu’ils avaient été jugés dignes de souffrir cet outrage pour le nom de Jésus ». Saint Jean de la Croix pensait de même lorsque, répondant au Sauveur qui lui demandait quelle récompense il voulait pour sa fidélité à le servir, il dit : « Seigneur, -souffrir et être méprisé pour vous ! » Nous comprenons cette prière de sainte Thérèse : « Ou souffrir ou mourir ! »

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

DEUXIÈME SECTION

Une vie sans souffrance lui semblait n’avoir aucun prix. — Et combien plus éloquente la prière de sainte Marie^Madeleine de Pazzi : « Ne pas mourir, mais souffrir ! » — Même pensée chez sainte Élisabeth de Thuringe, lorsque, par une froide nuit d’hiver, chassée de son château avec ses enfants, jetée dans la rue, elle gagne un couvent voisin pour prier les moines de chanter un Te Deum en actions de grâces. — Même esprit, même sentiment chez tous les missionnaires et les religieux de tous les temps : ils demandaient comme une faveur d’être envoyés dans les missions les plus difficiles, aux postes les plus dangereux, au soulagement des maladies contagieuses, ils s’estimaient heureux de pouvoir donner leur vie en sacrifice. — Tel était le sentiment de l’impératrice Augusta, lorsqu’elle écrivit : « A l’école de la souffrance du divin Sauveur, il y a quatre classes : dans la première sont ceux qui disent avec soumission : Je dois souffrir ; — dans la seconde, ceux qui souffrent avec résolution : Je veux souffrir ; — dans la troisième, ceux qui ont de l’expérience : Je puis souffrir; — dans la quatrième, ceux qui souffrent en remerciant le Seigneur de les faire souffrir. Que Dieu m’accorde la force d’entrer dans la classe supérieure. » ( Allgemeine Rundschau , 1911, p. 710.)

Maintenant je me rappelle dans quel but j’ai été créé : je dois glorifier Dieu par le sacrifice du don de moi-même. Voilà la grande raison, l’unique raison de mon existence ; voilà l’œuvre vraiment grande, la seule œuvre qui ait pu déterminer Dieu à créer. Sans cette glorification l’univers entier

n’aurait aucune valeur devant Dieu. Je sais que Dieu est infiniment élevé au-dessus de moi, en sorte que mes intérêts personnels ne comptent pour rien quand il s’agit des siens, que je dois travailler non seulement à le glorifier, mais à lui procurer la plus grande gloire possible. — Voici le Sauveur qui m’a préservé de l’enfer, le Sauveur auquel je dois tout. Dieu me l’a envoyé pour me guider, pour m’apprendre comment je puis lui offrir aussi parfaitément que possible ce sacrifice du don de moimême. Par amour pour moi, il me montre le meilleur chemin à suivre. Et je le vois pauvre, méprisé, soumis aux plus cruelles souffrances, en butte à la plus criante injustice, parce que la gloire rendue à Dieu en sera plus grande. Je l’ai déjà choisi pour -qu’il soit mon guide. Et maintenant, je dois examiner si, de mon côté, par respect pour sa divine Majesté, qui sera d’autant plus honorée, je serai pauvre et méprisé, si, par amour pour mon divin Guide, qui, par amour pour moi, a tout souffert, je n ai pas à rougir de vouloir être mieux traité que lui. Pour l’œuvre à laquelle, avec l’appui de son puissant secours, il m’appelle à coopérer, il prend sur lui-même, d’après la volonté du Père céleste el par pur amour pour moi, le fardeau d’indicibles souffrances. — Mon cœur ne doit-il pas éprouver l’impérieux besoin de partager quelque peu ce fardeau ? Le véritable amour demande qu’on partage toutes choses avec celui qu’on aime et que, dans la souffrance, on ne l’abandonne point. Le véritable ami trouve de la douceur à souffrir avec son ami, et par amour pour lui.

Je ferais donc preuve d’un mauvais cœur si,

DEUXIÈME SECTION

abandonnant mon Guide, qui, par amour pour moi, a choisi la pauvreté, la souffrance et le mépris, je le laissais dans la peine afin de me faire à moi-même une vie aussi commode que possible. Je ferais preuve d’une honteuse lâcheté, si je faisais passer la satisfaction des désirs de ma nature inférieure avant la fidélité que j’ai vouée à mon Sauveur. Je serais bassement égoïste et effrontément orgueilleux, si je préférais mes intérêts ou plutôt les convoitises de la nature aux intérêts de mon Dieu. Mais j’agirais noblement si, avec courage et en conformité avec les conclusions que j’ai tirées de principes reconnus comme étant la vérité même, je marchais avec joie à la suite de mon Sauveur, à qui j’ai promis d’être fidèle, alors surtout qu’il m’en coûterait, alors même qu’il me faudrait souffrir avec lui, sans permettre que rien me sépare jamais de lui, en sorte que ses pensées deviennent mes pensées, ses préférences, mes préférences, ses épreuves et ses souffrances, mes souffrances et mes épreuves.

Ces dispositions, ces sentiments sont pour saint Ignace ce qu’il nomme le « troisième degré de l’humilité ». Cela revient à dire qu’ayant conscience de sa propre valeur, ou plutôt de son peu de valeur, aux regards de Dieu, on prend la ferme résolution de s’incliner devant sa souveraineté. D’après saint Ignace, on est dans le premier degré de l’humilité, lorsqu’on se soumet à Dieu, au point de préférer tout souffrir plutôt que de l’offenser par un péché mortel. Le second degré suppose l’indifférence ; en d’autres termes, on est sans parti pris à l’égard de toutes les choses terrestres : et, par suite, on ne

veut à aucun prix offenser Dieu, même par le péché véniel. Le troisième degré, qui est le plus parfait, consiste dans l’amour de la croix ; afin de rendre à Dieu la plus grande gloire possible, et par amour pour le Sauveur qui nous a montré cette voie comme étant la meilleure, on écarte toute considération personnelle, tout désir personnel, toute convoitise et l’on préfère la pauvreté, l’humiliation, la souffrance, partagées avec le Sauveur, à la richesse, aux honneurs et au bien-être.

L’amour de la croix est le couronnement des Exercices ; il est en même temps celui de la perfection. Il n’est pas une sorte d’exaltation du sentiment, mais le résultat d’une intime et claire connaissance de Dieu et de notre mission en cette vie. C’est la suprême et nécessaire conclusion du Fondement, et elle énonce clairement ce que le Fondement se contentait d’insinuer : nous devons choisir ce qui nous aide le mieux à atteindre le but pour lequel nous avons été créés.

Gardons-nous cependant d’entreprendre ce qui dépasse nos forces ou ne répond pas aux intentions que Dieu a sur nous. Nous ne devons pas imiter les Saints en tout ce qu’ils ont fait, parce qu’en nombre de choses Dieu les aidait par des grâces spéciales. Restons sur le terrain de la réalité et ne prenons aucune résolution à laquelle nous ne serions fidèles qu’au détriment de notre santé ou de nos devoirs d’état. N’essayons pas d’aller aussitôt au plus parfait, mais efforçons-nous d’y atteindre lentement et par degrés. Et ici, nous pouvons reconnaître quatre degrés :

1° Soyons satisfaits si nous ne sommes pas mieux

DEUXIÈME SECTION

partagés que le Sauveur. — Acceptons tous les ennuis, tout le fardeau de la vie et de 'notre profession, les contradictions, les déceptions, les humiliations, les injustices, bref, tout ce qui nous est désagréable. Nous avons déjà fait un grand pas, si nous restons toujours contents lorsque nous avons une privation à subir, lorsque nous sommes tenus à l’écart, lorsque d’autres nous sont préférés et qu’on ne fait aucune attention à nous, lorsqu’il nous faut tout supporter de la part des autres, renoncer à tous nos goûts, être méconnus, faussement accusés et repoussés de toutes parts. Commençons par ce premier degré et demandonsnous si vraiment nous ne voulons pas être satisfaits de n’être pas mieux partagés que le Sauveur.

2° Réjouissons-nous de n être pas mieux partagés que le Sauveur. — - C’est déjà mieux ; non seulement nous résigner ; mais être dans la joie, si nos désirs ne sont pas satisfaits, si nous devons souffrir ou rencontrer le mépris et n’être comptés pour rien, parce que, alors, nous ressemblons davantage à notre Guide. Goûter vraiment de la joie et remercier le Sauveur parce qu’il nous juge dignes de prendre quelque part à sa croix, cela suppose déjà un haut degré de perfection.

3° Avoir le désir de nêtre pas mieux partagés que le Sauveur. — Il faut une vertu courageuse pour souhaiter sincèrement, pour demander sérieusement que le Sauveur nous envoie la souffrance, l’humiliation. Il n’est pas prudent de faire soimême le choix : il y aurait à craindre l’amourpropre. Tout au plus pourrions-nous demander une chose pour laquelle nous éprouvons de la ré-

pugnance. Il vaut beaucoup mieux laisser à Dieu le soin de nous envoyer ce qu’il sait devoir être pour sa plus grande gloire, sans dépasser nos forces.

4° Choisir ce qui nous permettra de nêtre pas mieux partagés que le Sauveur. — Nous supposons naturellement que, d’un côté comme de l’autre, la gloire de Dieu est recherchée. Choisir alors ce qui nous est le plus désagréable uniquement parce que Dieu en sera mieux glorifié et parce que nous ressemblons davantage au Sauveur, c’est l’héroïsme dans la vertu.

Commençons par le premier degré : il nous prépare aux autres. Peut-être, plus tard, jetant un regard en arrière, pourrons-nous avoir la joie de nous dire que telle a été notre disposition habituelle. N’oublions pas que nous ne pouvons jamais, relativement à ce degré, arriver à « l’état de possession », de façon à l’avoir atteint pour toujours. Veillons plutôt, en mille et mille occasions, à y parvenir de nouveau, en luttant contre la résistance de notre nature inférieure jusqu’au terme de notre vie.

De nous-mêmes, nous ne pouvons pas atteindre cette perfection. Voilà pourquoi saint Ignace veut que, dans un triple colloque, nous demandions cette grâce à la Mère de Dieu, au Sauveur, au Père céleste.

Saint Ignace veut que nous consacrions un jour entier à cette méditation. On voit quelle importance il y attache. Aux deux répétitions demandées on peut entremêler cette pensée : Nous devons, sur cette terre, témoigner le don de nousmêmes à Dieu surtout par l’amour du prochain.

Par cette charité, nous devenons plus particulièrement semblables à Dieu qui est « charité ». Nous l’avons vu, le Sauveur devait nous révéler l’amour infini de Dieu en se faisant homme et en nous rachetant sur la Croix. Nous l’imiterons d’autant mieux que, fidèles à son exemple, nous ferons par nos sacrifices et nos souffrances le bien autour de nous.

Il est une pensée qui, dans ces réflexions, ne doit pas intervenir ; c est la pensée de la récompense. Nous pouvons remarquer ici quelle place saint Ignace fait à cette pensée dans les Exercices. Dans le Fondement, il nous dit simplement : l’homme est créé pour servir Dieu et faire ainsi son salut. La méditation sur l’enfer nous montre le sort réservé à l’homme qui refuse à Dieu le don de soi-même. Dans la méditation sur le règne de Jésus-Christ, il est bien fait mention de la récompense dans l’appel du Sauveur, mais elle n’intervient pas à propos de l’offrande de soi-même. Dans la méditation de Deux Etendards , il n’en est pas question davantage. Dans la prière : « O Deus , ego amo te , Mon Dieu, je vous aime », il est dit : « Nec præmii ullius spe, en dehors de tout espoir de récompense. » Dans la quatrième section qui nous montre le Sauveur ressuscité, saint Ignace insiste : Nous devons, dit-il, nous réjouir de ce que, pour Jésus, tout est bien maintenant, que toute souffrance est finie pour lui. Pas un mot pour indiquer qu’un jour il en sera de même pour nous. La pensée d’un avantage personnel doit donc rester, pour ainsi dire, à l’arrière-plan dans la lutte contre ‘notre

nature inférieure ; mais nous devons nous attacher surtout à la pensée de noire devoir qui consiste à glorifier Dieu et à nous conduire par un généreux sentiment d’amour pour Jésus-Christ notre Guide. En nous arrêtant trop à la pensée d’un avantage personnel, nous risquons d’attacher à un bien passager, visible, sensible, plus de valeur qu’aux biens invisibles qui nous attendent. Dans raccomplissement du devoir, qu’il ne soit pas question d’un profit mesquin, d’un intérêt personnel. Allons de l’avant dans un noble enthousiasme pour notre devoir, qui est la plus grande gloire de Dieu : Major Dei gloria.

TROISIÈME SECTION

La dernière Cène

La célébration de la Cène pascale comprenait quatre parties. Après que ceux qui y prenaient part avaient procédé à la purification des mains, une coupe était remplie de vin, et le maître de la maison prononçait une bénédiction et récitait une prière pour remercier Dieu de ce qu’il leur accordait de célébrer cette fête. Alors, la coupe circulait parmi les convives, et chacun y buvait ou en versait quelques gouttes dans sa propre coupe plus petite. — La deuxième partie commençait par la présentation des mets : l’agneau pascal, des pains azymes, des herbes amères ; le père de famille bénissait ces dernières qui devaient être distribuées avec les pains azymes. Une seconde coupe de vin était versée et le père de famille, répondant à la question des plus jeunes convives, expliquait brièvement la signification de la fête. Puis l’on chantait quelques psaumes. Alors la deuxième coupe circulait, et la troisième partie commençait avec le repas proprement dit. Le père de famille rompait les pains azymes et les distribuait avec les herbes amères. Alors on mangeait l’agneau pascal. — Après le repas, pour la troisième fois était remplie la coupe que le père de famille bénissait et présen-

tait aux convives. Enfin, le chant de quelques psaumes, en actions de grâces, accompagnait une quatrième coupe que le père de famille bénissait : et la fête prenait fin.

Nous pouvons ainsi nous représenter la dernière Cène. Jésus, accompagné de ses Apôtres, est entré dans la salle. Après la purification des mains, ils prennent place sur des coussins ou divans. A l’origine, on devait rester debout pour manger l’agneau pascal ; mais il semble que plus tard la coutume s’est établie, en souvenir de la délivrance de la servitude d’Çgypte, de se vêtir et de s’étendre sur des coussins comme pour un repas de fête. Jésus ouvre la réunion par ces paroles : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. Car, je vous dis que désormais je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. »

Comprendrons-nous jamais à quel point Jésus attendait ce moment, qui devait marquer la fin de l’Ancien Testament et le commencement du Nouveau, l’Alliance éternelle ? Pour la dernière fois, il célébrait la Pâque figurative, et, seul, il la célébrait en ce jour, les Juifs l’ayant, arbitrairement renvoyée au lendemain. A la figure allait succéder l’offrande du véritable Agneau pascal, par la première oblation de la sainte Messe. L’œuvre pour laquelle le Fils de Dieu s’était fait homme, pour laquelle pendant plus de trente ans il avait vécu et travaillé, l’œuvre la plus sublime dont le monde pût être témoin, allait s’accomplir ; et c’est maintenant qu’il voulait la réaliser.

LA DERNIÈRE CÈNE

Revenons au plan de Dieu dans la création. Dieu ne pouvait créer qu’en vue de sa propre gloire. Sur cette terre et de la part des hommes cette gloire devait lui être rendue par le sacrifice de soi-même : les hommes, devenus pour l’éternité des témoignages de l’infini amour de Dieu, le glorifieraient. Le symbole éloquent du sacrifice intérieur du don de soi-même est le sacrifice extérieur par lequel on reconnaît Dieu comme le souverain Maître et Seigneur. — Par la faute originelle, ce plan a été ruiné, la grâce sanctifiante qui nous ouvrait le ciel a été perdue. Nous avons vu pourquoi, bien que prévoyant la chute d’Adam et d’Eve, Dieu les avait choisis pour qu’ils fussent nos premiers parents : il lui devenait possible de révéler toute l’ardeur et toute la puissance de son amour en expiant lui-même sur la Croix les péchés des hommes, en rachetant à ce prix la vie surnaturelle de nos âmes. La mort de Jésus sur la Croix était en même temps le sacrifice le plus excellent, le plus glorieux qu’il fût possible d’offrir à Dieu.

Maintenant, pour Jésus, l’heure est venue où ces deux merveilles vont se réaliser. Mais il semble que, pour lui, ce n’est point encore assez, comme nous l’indiquent les paroles de saint Jean : « De même qu’il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin », il les aima jusqu’à épuiser pour eux les trésors de son amour. Cette révélation de l’infini amour de Dieu et cette grandiose glorification de Dieu, fruits de son sacrifice sur la Croix, ne pouvaient-elles se renouveler sans cesse ? Après le sacrifice offert sur la croix, chaque homme avait également le devoir de rendre

TROISIÈME SECTION

hommage à Dieu par l’oblation du sacrifice extérieur. Les sacrifices de l’Alliaàce ancienne avaient pris fin au Golgotha. Comment les remplacer ? Un sacrifice indépendant du sien ne pouvait plus se concevoir. N’y avait-il pas un moyen d’appliquer aux hommes, dans la plus large mesure possible, les fruits du sacrifice de la Croix ? Il va bientôt monter au ciel, mais ne lui est-il pas possible de rester parmi les hommes, pour les consoler et les fortifier par sa présence ?

Nous l’avons vu : dans sa sagesse, dans son amour infini, Dieu a trouvé ce moyen. Par le saint sacrifice de la messe, son sacrifice de la Croix sera sans cesse rendu présent ; il sera lui-même l’aliment des fidèles dans le banquet du sacrifice ; et, dans le tabernacle, il restera jusqu’à la fin des siècles parmi les siens ! — Avec quelle joie Jésus voyait venir ce moment où il pourrait donner aux siens ce^ magnifique et précieux présent ! Il l’avait réservé pour la fin. Comme un père qui, durant sa vie entière, a travaillé pour ses enfants et leur laisse, au moment de mourir, tout ce qu’il possède, heureux de pouvoir leur léguer un riche héritage, ainsi le Sativeur a voulu, avant son départ, nous faire un dernier présent, le meilleur que son amour ait pu trouver, et il se sentait heureux de pouvoir le faire aussi grandiose. Et son désir allait toujours croissant ; toujours avec plus d’ardeur, il attendait ce moment ! — Le moment est enfin venu !

La célébration de la Pâque légale commence. La première coupe est remplie de vin. Jésus prononce la prière en remerciant de ce qu’il lui est

LA DERNIÈRE CÈNE 409

donné de célébrer cette fête ; il bénit la coupe et la présente aux Apôtres. Lorsque tous ont bu, on apporte l’agneau pascal et les autres mets. Jésus prend des herbes amères, les bénit et les présente autour de lui. La deuxième coupe est remplie. C’est vraisemblablement saint Jean qui, étant le plus jeune, pose la question traditionnelle et demande quelle est la signification de cette fête ; et Jésus rappelle comment autrefois, en Égypte, à ce sacrifice, au sang de l’agneau pascal, à la manducation de la chair de cet agneau, Dieu a attaché, pour les enfants d’Israël, la préservation de l’ange exterminateur, la délivrance de la servitude, le salut par le passage de la mer Rouge. Un agneau ne pouvait, par lui-même, avoir cette vertu : il la tenait de lui, le véritable Agneau pascal. La préservation de l’ange exterminateur, la délivrance de la servitude, le passage de la mer Rouge étaient des figures de l’avenir. Mais lui, l’Agneau véritable, il libérait les hommes de l’esclavage de Satan, il les préserverait de l’ange exterminateur qui frappe de la mort éternelle et il les aiderait à franchir les dangers du monde, comme Israël a traversé les flots de la mer Rouge. — Alors, on chante les psaumes et le repas commence. Jésus bénit les herbes amères et les pains sans levain, puis il les présente aux Apôtres. Il découpe et partage l’agneau pascal.

Durant le repas, les Apôtres discutent entre eux une fois encore. Ils se demandent « lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand » (Luc, xxn, 23). Jésus met fin à la contestation, en disant que, dans son Royaume, le plus grand doit être le ser-

TROISIÈME SECTION

viteur des autres. Et, afin de leur donner un exemple convaincant, il se lève et lave les pieds de ses apôtres. Il leur explique, ensuite, la leçon qu’il a voulu leur donner. A la fin du repas, la coupe est remplie pour la troisième fois, elle passe de main en main et la prière d’action de grâces est récitée, pendant que tous se tiennent debout.

Une fois encore, la coupe est remplie : l’heure solennelle, si longtemps attendue, est arrivée. Nous pouvons nous représenter le Sauveur adressant aux Apôtres quelques paroles de ce genre : « Vous avez mangé la chair de l’agneau pascal qui était une figure de l’avenir. Maintenant, pour la première fois, vous allez manger la chair du véritable Agneau pascal. Dans la synagogue de Capharnaüm, je vous ai prédit que vous mangeriez la chair du Fils de l’homme et boiriez son sang. Tous n’avez pas compris alors le sens de mes paroles, mais vous avez cru. Maintenant, je vous donnerai ma chair en aliment et mon sang en breuvage. » — Émus, saisis d’étonnement, les Apôtres regardent leur Maître qui est là, devant eux, dans sa calme majesté. Ils observent attentivement tout ce qu’il fait.

Jésus prend dans ses saintes mains un des pains sans levain, il le bénit en levant vers le ciel un regard pénétré de reconnaissance pour son Père céleste, il se recueille un moment et prie en silence. — Puis, de sa main droite, il bénit le pain, le rompt et le présente aux Apôtres en disant : « Prenez et mangez, car ceci est mon corps qui sera offert pour vous. » Il prend ensuite la coupe, élève de nouveau ses regards vers son Père, bénit la coupe et la pré-

LA DERNIÈRE CÈNE

sente aux apôtres en disant : « Buvez, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle et éternelle alliance qui sera répandu pour beaucoup pour la rémission de leurs péchés. Ce que j’ai fait, faites-le en mémoire de moi. »

Les apôtres n’ont peut-être pas entièrement compris ce que leur Maître a fait. Ce n’était pas nécessaire. Jésus leur enverrait l’Esprit-Saint qui les éclairerait pleinement. — Avec un profond respect, ils prennent le pain consacré et boivent à la coupe : les premiers entre tous ils reçoivent la sainte Communion, et ils sont ordonnés prêtres ! Et Jésus est dans la joie, son cœur tressaille d’allégresse : il vient de donner aux siens l’ineffable preuve de son amour !

L’amour véritable se manifeste par la bonté ; il veut faire le bien. Plus il est grand, plus il donne. Il est singulièrement grand, lorsque de sa bonté il ne retire aucun avantage pour lui-même, lorsqu’il va jusqu’à donner à ses dépens.

Nous ne pouvons comprendre à quel point le Sauveur nous aime. — Souvent, dans la prière, nous lui répétons que nous l’aimons : « Jésus, je vous aime, Jésus, je suis à vous à la vie, à la mort ». Ce que nous disons ainsi, est-ce toujours la réalité ? — A bien plus juste titre, Jésus peut nous dire : « Pauvre être humain, je t’aime ! Pour toi, je meurs ! Je suis à toi à la vie, à la mort !» — A l’aide de ces mots, essayons de sonder la profondeur de cet {jmour.

Homme , pour toi je vis. — Dans le tabernacle, c’est pour toi seul que je vis. Si j’y réside, c’est afin d’être près de toi, pour que tu viennes à moi

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

TROISIÈME SECTION

te plaindre de tes maux, pour que je puisse te donner consolation, force et secours. Près de moi, tu te reposeras des peines et des soucis de la vie. Sois-en bien certain : il y a là un cœur qui bat pour toi, qui t’aime, qui s’occupe de toi, qui peut te venir en aide et te donner la douce paix du cœur. En ma présence, tu reconnaîtras que tu n’as pas été créé pour la terre, et qu’il y a pour toi des biens meilleurs que les bagatelles et les joies de la terre.

Pour toi , je meurs . — Chaque jour à la sainte messe, se renouvelle le sacrifice que j’ai fait de moi-même sur la Croix. De nouveau, je m’offre ici pour toi comme sur la croix. — Ton devoir est de reconnaître en Dieu ton souverain Maître et Seigneur et de lui rendre hommage. Par tes péchés tu l’as offensé ; ces péchés doivent être expiés. Ton devoir est de le remercier de tout le bien qu’il te dispense. Tu dois demander à Dieu les grâces et la protection dans les dangers et dans tes besoins. Et ces devoirs, tu ne peux les remplir par tes seules ressources. Regarde : ici je m’offre pour toi à mon Père céleste. Par la sainte Messe, tu peux rendre à Dieu la gloire la plus grande qui puisse se concevoir. Par la sainte Messe, tu peux, sans t’effrayer de la grandeur et du nombre de tes péchés, demander le pardon. Pour leur expiation, j’offre au Père mon Sang infiniment précieux. En action de grâces, tu peux offrir à Dieu plus qu’il ne te donne et c’est moi qui présente tes prières au Père céleste, c’est moi qui demande pour toi. m

Je suis à toi à la oie, à la mort ! — Au banquet du sacrifice de la sainte Messe, je te donne mon corps pour nourriture, je pénètre en ton cœur, et,

Page 1