Froide Indifférence
Les Juifs ont fait prévenir Pilate qu’ils lui amènent un dangereux séditieux afin qu’il le condamne à mort, et que, la loi religieuse ne leur permettant pas d’entrer dans le prétoire en ce jour, ils le prient de venir auprès d’eux. Pilate se conforme à la requête, s’avance sur la balustrade du palais, et leur demande : « De quel crime accusez-vous cet homme ? » Irrités ils lui répondent : « Si ce n’était un malfaiteur, nous ne vous l’aurions pas livré ! » — Les Juifs espéraient que Pilate comprendrait qu’il n’avait qu’à faire exécuter sans autre enquête la sentence portée par eux. Pilate n’y est pas disposé. Il répond froidement : « Prenez-le vous-mêmes et jugez selon votre loi. » Mais les Juifs ne veulent pas se contenter de la lapidation, peine qu’ils ont le droit d’infliger ; il leur faut le supplice de la Croix. Ils reprennent donc : « Il ne nous est permis de
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
TROISIÈME SECTION
faire mourir personne (sur la croix), et ils s’arrangent de façon à accumuler des griefs de toute sorte, contre Jésus : il séduit le peuple, il défend de payer le tribut à César, il se donne pour le Christ, pour le roi des Juifs. » Pilate rentre dans le palais ; il se fait amener Jésus et lui dit : « Êtes-vous le roi des Juifs ? » Jésus répond : « En quel sens entendezvous ce mot ? L’entendez-vous d’un roi politique ou le prenez-vous dans le sens que lui donnent ceux qui m’ont livré à vous ? » Irrité, Pilate réplique : « Est-ce que je suis Juif ? Ceux de votre peuple et les princes des prêtres vous ont livré entre mes mains. Qu’avez-vous fait ?» — « Mon royaume n’est pas de ce monde, répond Jésus, Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour m’empêcher de tomber entre les mains des Juifs, mais mon royaume n’est point d’ici. » — Pilate lui dit alors : « Vous êtes donc roi ? » Jésus réplique : « Vous le dites, je suis roi. Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix ». Et Pilate se retire en disant : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean, xix, 33-38.)
Par cet interrogatoire, Pilate a bien compris que Jésus ne s’est point donné pour un roi temporel, qu’il ne s’occupe en rien des questions politiques et que, dès lors, il n’y a aucune raison de le condamner. Il sort de nouveau sur la terrasse et dit aux Juifs : « Je ne trouve aucun crime en cet homme. » Les Juifs alors de s’agiter, de renouveler toutes les accusations possibles contre Jésus. Le Sauveur ne se défend point, et Pilate ne peut s’ex-
LIVRÉ AUX PAÏENS
pliquer ce silence ; bien souvent en effet, des discussions un peu vives avaient lieu en pareilles circonstances. Le silence de Jésus encourage les Juifs. Ils croient qu’il ne peut se défendre ; ils poussent de nouveaux cris et renouvellent leurs accusations. Le mot « Galilée » est prononcé, et Pilate l’entend. Jésus soulève le peuple par la doctrine qu’il répand dans toute la Judée, depuis la Galilée où il a commencé, jusqu’ici ». (Luc, xxm, 5.) Pilate voit alors une bonne occasion de se débarrasser d’une affaire ennuyeuse. En sa qualité de Galiléen, Jésus relève de la juridiction d’Hérode qui, précisément, se trouve en ce moment à Jérusalem. Il va donc lui passer l’affaire. Cette solution offre un autre avantage. Elle lui permettrait de régler à l’amiable certains malentendus politiques qui troublent ses relations avec le tétrarque de la Galilée. Donc Pilate se décide. Il envoie le Sauveur à Hérode. Il y avait là une criante injustice, une profonde humiliation pour Jésus. Pour Pilate, ce sera un échec.
Bien plus que de la haine, nous souffrons d’une sèche insensibilité, d’une froide indifférence ; il nous est particulièrement pénible de voir ceux dont le devoir est de s’intéresser à nous, se garder d’intervenir et montrer ainsi qu’ils restent complètement indifférents à notre sort, que cela ne les concerne en aucune façon et que peu leur importe ce qui nous arrive. Pilate connaissait Hérode et savait que, pour le tétrarque, un meurtre de plus ou de moins n’était pas une affaire. Mais cela le laissait froid. Que le tétrarque fasse de Jésus ce qu’il voudra, pourvu qu’il sorte lui-même d’embarras ! — Rien, au contraire, 11e nous fait autant
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de bien que la sympathie, la bienveillance, l’amitié qui s’emploient pour nous, s’inquiétant de nos intérêts, travaillant à notre bien. La sèche insensibilité de Pilate, sa froide indifférence à l’égard de Jésus furent d’autant plus révoltantes qu’elles firent du Sauveur l’enjeu d’intrigues diplomatiques.
Et nous, que faisons-nous ? Comment supportonsnous que parfois peut-être on nous néglige un peu, qu’on nous laisse de côté sans nous accorder l’intérêt auquel nous nous attendions, sans s’inquiéter de notre sort, peut-être même sans qu’on prenne parti contre les accusations portées contre nous ? Comme cela peut nous torturer, nous faire souffrir ! Mais, que sont ces misères auprès de ce que Jésus a souffert ? Soyons donc heureux de n’être pas mieux traités que le Sauveur ne l’a été.