ÉTERNEL
L’éternité de Dieu est une conséquence de la nécessité intrinsèque de son existence. Cette nécessité s’est toujours imposée et elle s’impose éternellement. Je n’existe que depuis quelques années ou quelques dizaines d’années. Auparavant, je n’étais pas. L’âge de l’humanité se compte par des siècles. La terre est beaucoup plus ancienne encore. Mais il y eut un moment où elle commença à exister. Et avant que la terre et le monde et les anges fussent, en dehors de Dieu il n’y avait rien. Que ma pensée interroge le passé le plus lointain, au delà de tous les temps et de l’histoire : Dieu est là. Si je veux parler exactement, je ne puis dire : Dieu était là ; je dois dire : Dieu est là. « Je suis avant qu’ Abraham fût », dit le Sauveur. Dieu dit à Moïse : « Ego sum qui sum » (6 œv), (d’après le texte origi- <c nal, le étant »). Pour lui, il n’y a ni passé ni futur: Il est.
c) Dieu est l’Etre infiniment parfait
Parce que Dieu possède la plénitude de l’être, parce qu’il épuise toute possibilité d’être, il possède aussi toute perfection imaginable à un degré qui exclut toute possibilité d’augmentation. Il ne lui manque rien de ce que nous pouvons concevoir dans l’ordre du beau et du bien. Il est aussi beau et aussi bon qu’il est intrinsèquement possible d’être. Pour Jui, il n’y a aucune borne, aucune
limite. Il ne peut y avoir en lui ni imperfection, ni manque, ni caducité, ni défaillance, ni obscurité. C’est pourquoi il n’y a en Dieu aucun progrès, car le progrès présuppose un manque. Pour lui, aucune possibilité de devenir plus grand, plus sage, plus beau. En lui tout est infini et parfait.
Dieu est infiniment grand. Si je voulais mesurer sa grandeur, j’aurais beau aller toujours plus avant, je verrais toujours les bornes reculer devant moi. Quand je marcherais d’un pas qui, chaque fois, laisserait derrière moi non point un mètre, non point un mille, mais l’espace entier que parcourt en une année le plus rapide des astres, et que je marcherais ainsi jour et nuit pendant mille ans, à quoi arriverais-je ? Je trouverais toujours l'infini devant moi. — Une légende suisse raconte que les esprits de la montagne ne permettaient pas aux hommes de sonder la profondeur de certains lacs. Un jour, on voulut en faire l’expérience pour l’un de cés lacs appelé « Egelsee » ; mais la barque commença tout d’un coup à s’enfoncer dans les eaux et une voix, partie du flanc de la montagne, enjoignit aux téméraires de se retirer immédiatement. La même chose nous arrive lorsque nous essayons de sonder l’infini de Dieu. Le vertige nous saisit, nous sentons qu’il nous faut cesser ; la force nous manque. Nous ne pouvons de la main étreindre le globe terrestre : notre esprit ne peut pas davantage étreindre Dieu.
Dieu est tout- puissant. Sa puissance n’a pas d’autre limite que la possibilité. Et même, ici, il est préférable de dire que l’impossible n’existe pas, plutôt
LE CRÉATEUR
que de dire : Dieu ne peut pas le créer. La remarque est de saint Thomas. Quel que soit le nombre des mondes que Dieu crée, on ne peut dire d’aucun qu’il est le dernier possible.
Dieu est omniscient et infiniment sage. Seul, il se connaît pleinement et sonde les profondeurs de la divinité. Il voit et sait tout. Rien ne lui est caché. Le nombre des étoiles, des fleurs, des herbes lui est connu. Rien ne lui échappe, ni le frémissement d’une feuille dans les forêts, ni les plus secrètes pensées de l’homme. Pour lui, il n’est point d’énigme, point de question insoluble, point de problème difficile.
Dieu est infiniment beau. Quel empressement mettent les hommes à contempler la beauté sous ses formes diverses : — un magnifique paysage, la majesté des Alpes ou de la mer, un chef-d’œuvre de l’art ! Ils ne trouvent aucun mot pour exprimer leur admiration, leur enthousiasme. Ils recherchent passionnément tout ce qui leur promet jouissance, satisfaction, bonheur. — Lorsque Dieu créa ces beautés, il se contemplait lui-même afin de conférer aux créatures un petit reflet de sa propre beauté. — Sans doute, il vous est arrivé, quelque soir, d’apercevoir soudain au loin un reflet lumineux. C’était le soleil qui reflétait son éclat sur les vitres d’une maison. Si nous n’avions que ce reflet, pourrions-nous jamais nous faire une idée exacte de la grandeur, de l’éclat et de la magnificence du soleil ? — Toutes les beautés que nous avons icibas, ne sont elles-mêmes qu’un reflet de Dieu. Il possède en une mesure infinie tout ce que nous
pouvons imaginer, toutes les beautés capables de nous charmer, de nous enthousiasmer, toutes les magnificences.
Ainsi, je ne peux, même approximativement, me représenter Dieu. Nous ne pouvons nous figurer un pur esprit, un ange ; bien moins encore nous est-il possible de nous représenter Dieu. Quelque mode de représentation que je tente, quelles que soient les expressions que j’emploie, il me faut toujours dire : Cela n’est pas Dieu. Quels que soient mes eiïorts pour grouper et fondre ensemble tout ce qui est grand, sublime, magnifique, sage, bon, ravissant, au-dessus et bien au-dessus de cette création de mon imagination, il est une majesté, une grandeur, inaccessibles à mon imagination, — c’est Dieu.
Afin de nous donner une petite idée de sa grandeur, Dieu a créé le monde des astres. Nous les voyons souvent, mais sans nous rappeler suffisamment cette parole : « Cœli enarrant gloriam Dei. Les cieux racontent la gloire du Seigneur. » C’est attester déjà ce fait que le monde des astres a pour but principal de nous donner une idée de la grandeur du Créateur. C’est dans ce but que Dieu a créé les astres.
Cherchons donc à nous faire une idée de la grandeur de ce monde et, de même, qu’on représente sur une carte géographique une partie de la terre, représentons-nous, en des proportions bien réduites, la distance et l’étendue de l’univers. On a toujours soin d’indiquer sur les cartes géographiques d’après quelle échelle elles sont dressées : par exemple : 1/1.000.000 ; cela veut dire qu’un centimètre sur
LE CRÉATEUR
la carte représente i million de centimètres ou
10 kilomètres de la réalité. Pour l’univers prenons cette échelle : 1/100 milliards : c’est-à-dire 1 centimètre représente 1 million de kilomètres. Alors, nous devrions regarder le soleil comme un petit globe ayant pour diamètre 1/4 centimètre ; la terre en serait à une distance de 1 mètre Sa grandeur ne peut être représentée ; elle est de 1/8 de millimètre. Où marquerons-nous l’étoile fixe la plus rapprochée ? à une distance de 412 kilomètres % ! Et, de tous côtés, jusqu’à cette distance, — rien ! D’après cette échelle, le diamètre de la plus grande étoile fixe serait de 6 mètres, donc quatre fois la distance de la terre au soleil ! Notre soleil, étant donné ce rapport, aurait l’éclat de 124.000 bougies. Sirius a un éclat 80 fois plus grand. — Les astronomes portent à quelques milliards le nombre des étoiles fixes que nous pouvons découvrir à l’aide du télescope. — Quelle puissance il a fallu pour créer ces astres et leur tracer leur route ! — Et que suis-je, moi, sur ce grain de poussière dont le diamètre est 1/8 de millimètre ?
Supposons un radio-émetteur assez puissant pour que les ondes pénètrent sans limites l’espace et traversent ainsi cet univers avec la même vitesse que l’air sur la terre. Alors, nous entendrions aussitôt deux fois, coup sur coup, le signe indicateur du temps requis ; car les ondes n’auraient pas besoin d’une seconde pour faire le tour de la terre. Et, dans le soleil, quand le signe indicateur serait-
11 entendu ? Après 8 minutes environ. Et dans l’étoile fixe la plus proche ? après 4 ans Dans la nébuleuse Andromède, la plus éloignée qu’on
ait aperçue jusqu’ici ? Il faudrait environ un million d’années.
Et maintenant regardez le ciel des astres, cherchez à mesurer ces distances gigantesques ; songez que les astres que vous croyez voisins l’un de l’autre sont distants entre eux plus que la terre n’est distante du plus rapproché ; regardez à droite et à gauche, en avant et en arrière ; rappelez-vous que sur tous les points de la terre, un tableau semblable se présente aux regards. Si votre intelligence est accablée, si vous êtes dans l’impossibilité de comprendre davantage, songez alors que, devant Dieu, cet univers est plus petit encore qu’un grain de sable devant vous. — Alors, qu’êtes-vous vousmême devant Dieu ?
Cherchons un autre moyen de reconnaître la grandeur de Dieu et notre propre petitesse, en interrogeant le microcosme. Prenons, par exemple, le gaz hydrogène. Les molécules dont il se compose sont continuellement en mouvement et, dès lors, se heurtent les unes aux autres. Leur diamètre est le quart d’un millionième de millimètre. Elles se meuvent à une vitesse de 1 kilomètre 7 à la seconde et, entre chaque rencontre de l’une avec l’autre, l’intervalle est 1/12 de millionième de millimètre. Le nombre de rencontres entre deux molécules dépasse à la seconde, quinze milliards. Il y en a, dans un gramme, 605.000 trillions. Pour nous faire une idée de ce nombre, supposons que nous puissions disposer d’un milliard d’hommes, dont chacun compterait par seconde jusqu’à dix, sans cesser ni le jour ni la nuit. Il leur faudrait environ deux mil-
LE CRÉATEUR
lions d’années pour compter les 605.000 trillions.
Chaque molécule de ce gaz se compose de deux atomes. Et voici que les physiciens nous parlent maintenant du système planétaire des atomes. Au milieu de chaque atome se trouve un point central autour duquel tournent les électrons : leur distance de ce point central est proportionnellement supérieure à la distance de la terre au soleil. Supposons maintenant qu’un de ces électrons soit habité comme la terre. Que seraient devant vous ces êtres sur l’un de ces électrons qui se trouvent dans l’un des deux atomes des 605.000 trillions de molécules contenus en un gramme ? Oui ! que seraient-ils devant vous, ces êtres ? — Et vous, devant Dieu, vous êtes plus petit encore.
Il fut donné à l’apôtre saint Jean de voir Dieu. Il tomba à terre et sembla mort. Il essaya d’écrire ce qu’il avait vu ; mais on sent que les mots lui manquent et que la tentative dépasse tous les concepts, toutes les représentations humaines. « Je vis un trône dressé dans le ciel, et quelqu’un assis sur ce trône. Celui qui était assis (Dieu le Père , le Saint , le Juste) paraissait semblable à une pierre de jaspe et de sardoine. Et il y avait autour de ce trône un arc-en-ciel (symbole de la grâce) qui paraissait semblable à une émeraude. Autour de ce même trône, il y en avait vingt-quatre autres, sur lesquels étaient assis vingt-quatre vieillards, vêtus de robes blanches, avec des couronnes d’or sur leurs têtes. Du trône sortaient des éclairs, des tonnerres et des voix : et il y avait devant le trône sept lampes allumées, images des sept esprits de Dieu... Au milieu de la base du trône et autour
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
il y avait quatre animaux, quatre chérubins gardiens et hérauts de la majesté divine... et ils ne cessaient jour et nuit de dire ; Saint, saint, saint est le Dieu tout puissant qui était, qui est et qui doit venir... Et les vingt-quatre vieillards se prosternaient devant celui qui est assis sur le trône, et ils adoraient celui qui vit dans les siècles des siècles, et ils jetaient leurs couronnes devant le trône et disaient : Seul, vous êtes digne, ô Seigneur, notre Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, parce que c’est vous qui avez créé toutes choses et que c’est par votre volonté qu’elles subsistent et qu’elles ont été créées. » ( Apoc ., iv.) Qu’est-il donc ce Dieu, et quelle n’est pas sa grandeur, puisque dans le ciel, les êtres les plus élevés, contemplant sa majesté, ne peuvent que lui rendre hommage et lui répéter : Saint, saint, saint !
Et l’homme, conscient de sa petitesse devant Dieu, ne s’écriera-t-il pas avec le Psalmiste : « Iahvé, notre Maître, que ton nom est glorieux par toute la terre ! Toi, dont la majesté réside dans les cieux ! Par la bouche des enfants et des nourrissons, tu fais triompher ta puissance... Quand je contemple les cieux, œuvre de tes mains, la lune et les étoiles que tu as faites (je me demande, tout étonné) : Qu’est un mortel pour que tu penses à lui,. un fils de l’homme pour que tu en aies souci ! » ( Ps . vm.)
Nous nous sommes formé de la grandeur de Dieu une idée aussi complète que possible : nous pouvons, rentrant en nous-mêmes, comprendre les conclusions qui s’imposent à nous.
LE PLAN DE LA CRÉATION
Le plan de la création
Dieu est mon créateur. Je lui dois l’existence. — Pourquoi m’a-t-il créé ? — Quel but se proposaitil dans la création ? — Voilà ce que maintenant je dois examiner.
Il est évident que, dans la création, Dieu s’est proposé un but. Chez un être intelligent, tout acte est précisé et dirigé par la raison. Pour la sagesse divine il ne peut être question d’agir sans raison, aveuglément. — Or, tout acte intelligent suppose un but que l’on veut atteindre par cet acte et vers lequel, dès lors, on dirige cet acte.
Il est clair aussi que ce but doit être digne de Dieu. En effet, Dieu ne peut rien se proposer qui ne réponde à son infinie perfection. Un but de peu d’importance ne mérite point qu’il y applique sa sagesse et sa toute-puissance. Les grands artistes s’estiment déshonorés lorsqu’on leur propose d’entreprendre une œuvre qui ne répond point à leur dignité. Et Dieu n’aurait pas le même soin de la sienne ? — Mais Dieu seul est digne de Dieu. Par conséquent, le but que Dieu se propose dans la création, ne peut être que Dieu lui-même. Tout autre but serait infiniment inférieur à sa dignité.
De toute nécessité, en créant, Dieu se fait luimême le but de la création, mais cela ne veut pas dire qu’il ait besoin de la création. Il se suffit à lui-même. Son bonheur ne peut s’accroître. Il est infiniment parfait. De toute éternité, les trois personnes divines jouissent d’une félicité parfaite. — Par conséquent, dire que le but que Dieu doit se
proposer dans la création ne peut être que Dieu lui-même, c’est dire que ce but doit se rapporter à lui.
Comment, maintenant, pouvons-nous reconnaître ce but ?
Veut-on savoir quel est le but d’une chose, on examine comment cette chose est faite. En effet, en créant une chose, on cherche à la disposer, à l’établir conformément au but qu’on se propose. Dieu, omniscient, tout puissant, devait conformer chaque créature de manière à ce qu’elle répondît à son but.
La conformation, la disposition d’une œuvre se reconnaissent surtout au plan d’après lequel elle est faite. Avant de créer, il faut savoir ce que l’on veut et l’on trace en sa pensée le plan d’après lequel l’œuvre sera exécutée.
Mais Dieu, où pouvait-il prendre le plan de sa création ? — En lui seul, car il renferme en luimême toutes les possibilités de l’être. On ne peut concevoir, en dehors de Dieu, que des êtres qui de quelque façon soient ses images. C’est en cela que consiste l’être le plus intime de toute créature : elle est un reflet de Dieu dont elle manifeste, d’une manière ou d’une autre, les perfections.
Puisque telle est la nature propre de la créature, tel doit être également son but : elle doit manifester Dieu, être un témoignage de sa grandeur, de sa sagesse, de sa puissance, de sa sainteté, de sa bonté, en d’autres termes, elle doit glorifier Dieu. Voilà la signification, la valeur de toute créature : — elle doit glorifier Dieu. En dehors de ce but, on ne peut concevoir aucune créature. Sur
LE PLAN DE LA CRÉATION
cette première vérité fondamentale s’appuient toutes les autres notions.
Si Dieu, puisqu’il se révèle dans la création, doit être glorifié, il y a donc des êtres auxquels cette révélation est destinée. Mais Dieu n’en a aucun besoin : il est pleinement conscient de ses attributs. Se révéler dans le monde n’ajoute rien à la connaissance qu’il a de lui-même, ni à son bonheur. — Il doit, dès lors, y avoir des êtres auxquels cette révélation s’adresse.
Ces êtres ne peuvent être que les hommes : l’homme seul a, sur cette terre, une intelligence qui le rende capable de comprendre la révélation que Dieu fait de lui-même dans le monde. — Comme toute autre créature, l’homme est, lui aussi, une révélation de Dieu ; il en est même la révélation la plus haute, parce que, étant doué de la raison, il n’est plus seulement un reflet de Dieu, mais un être créé à son image et à sa ressemblance et, donc, à ce titre, il révèle davantage les perfections de Dieu. En même temps, il est lui-même l’être auquel s’adresse la révélation de Dieu.
Mais cette révélation de Dieu à l’homme ne peut être le but dernier de la création. Le but de la création doit se rapporter à Dieu. Ce but n’est donc pas encore atteint si l’homme connaît Dieu par la création et découvre ainsi ses perfections. Dieu doit se proposer encore un autre but, plus élevé, qui se rapporte à lui-même. — La nature spéciale de l’homme nous précise ce but. Puisque l’homme comprend la révélation de Dieu par le monde créé, le Créateur par la création, il doit, être doué de raison, tirer les conclusions de cette
connaissance et reconnaître Dieu en tant que Créateur.
Voyons maintenant ce que doit être, pour les hommes, cette connaissance de Dieu le Créateur.
Pour que la révélation soit une révélation de Dieu et le glorifie, il faut que dans cette création règne un ordre très marqué qui assigne à chaque chose sa place dans le tout et règle son rôle. Dans le désordre, dans le pêle-mêle, la sagesse de Dieu, sa sainteté, son amour, sa puissance, ne pourraient se manifester. Cet ordre doit être régi par des lois établies par Dieu qui, seul, connaît la mission destinée par lui à toute créature et, seul, a le droit de l’imposer à la créature.
Mais l’ordre du monde n’est pas réglé une fois pour toutes ; il va évoluant. Comme cette évolution est dirigée par la Providence divine, la volonté de Dieu se révèle également dans les éventualités permises par lui. — Pour què le but de la création, qui est la glorification de Dieu, soit réalisé, il faut que la loi impérative de Dieu et les dispositions de sa Providence s’accomplissent. — Cela revient à dire : il faut que la volonté de Dieu soit accomplie. — Or, nous l’avons vu : c’est par l’homme seulement que le but dernier de l’œuvre créatrice peut être atteint parce que, seul, il est en état de reconnaître Dieu dans la création et de le reconnaître comme Créateur. Donc, l’homme doit accomplir la volonté de Dieu : le but dernier de la création est alors atteint.
En accomplissant la volonté de Dieu, il devient d’abord lui-même une image de plus en plus magnifique de Dieu. En effet, le Créateur ne peut rien
LE PLAN DE LA CRÉATION
lui prescrire qui ne convienne à sa nature, et n’ait pour résultat, en mettant en une lumière toujours plus vive les traits de sa divine ressemblance, de refléter plus glorieusement les perfections de Dieu. Et l’homme devient ainsi une révélation de Dieu toujours plus belle. — En même temps, l’accomplissement de la volonté divine par l’homme, est en lui-même un acte qui contribue singulièrement à la plus haute glorification de Dieu par la création. L’homme est libre. Il peut décider s’il veut ou ne veut pas se soumettre à la volonté de Dieu. Pour que le but dernier de la création soit atteint, il faut donc que l’homme subordonne pleinement sa volonté propre à la volonté divine. Il doit tendre à vouloir uniquement ce que veut Dieu lui-même. La loi de Dieu doit être l’unique Règle de sa vie entière, il doit s’en remettre sans réserve à la Providence divine. Sa vie entière, ses pensées, ses actes, doivent s’inspirer de cet esprit du don de soi-même à Dieu, sans tenir le moindre compte de ses propres désirs, de ses propres tendances qui seraient contraires à la volonté divine.
Or, ce don offert à Dieu sans réserve n’est pas autre chose que le Sacrifice. Par ce mot, nous n’entendons pas le sacrifice extérieur, ni le renoncement, mais le don intérieur que la créature fait d'ellemême à Dieu , la reconnaissance de la souveraineté de Dieu , par une soumission totale à sa volonté sainte. Et parce que le but dernier de la création ne peut être atteint que grâce à ce don, il s’ensuit que cest en vue de ce don que Dieu a créé le monde. C’est donc le sacrifice qui est le centre des intentions de Dieu. Le sacrifice est le but dernier que Dieu
pouvait se proposer clans la création. La création ne pouvait lui offrir rien qui fût meilleur, plus grand, plus digne de lui. L’homme, la plus noble des créatures sur cette terre, se soumettant totalement à la souveraineté divine, — pouvait-il y avoir pour Dieu une gloire plus grande ? Par sa parole, par ses actes, l’homme, chef et couronnement de la création, atteste que Dieu seul mérite que la création entière s’incline devant lui : on ne peut concevoir une plus grande glorification de Dieu par la création.
La glorification de Dieu par le don que l’homme fait de lui-même à Dieu, voilà donc le but que le Créateur se proposait et devait se proposer.
Cependant nous n’avons pas encore tout dit sur ce but. Cette glorification de Dieu par l’homme ne peut rien lui offrir qui ajoute à son bonheur. Toute la gloire que des millions et des millions d’hommes peuvent lui rendre, reste bien loin de celle qui lui appartient de droit. Elle ne peut pas non plus contribuer à lui donner conscience de sa grandeur, de son excellence, car il connaît parfaitement, il contemple cette grandeur, cette majesté.
Pour plus de clarté, recourons à une comparaison. Supposons que les fourmis soient, comme nous, douées d’intelligence et de volonté. Vous possédez dans un bois une colonie de 100.000 fourmis. Vous leur avez tracé des règles qu’elles doivent observer. Vous recevriez quotidiennement le compte rendu de ce que chacune de ces fourmis a fait le jour précédent. Liriez-vous ce rapport ? Seriez-vous
LE PLAN DE LA CRÉATION 19
plus heureux si les fourmis vous avaient obéi, ou malheureux si plusieurs avaient enfreint vos règlements, si elles s’étaient révoltées, si elles avaient proclamé votre déchéance ? — Devant Dieu, nous sommes bien plus petits ! — Comparons-nous aux infusoires que contient une goutte d’eau : devant Dieu, nous sommes plus petits encore. On peut calculer les rapports de grandeur entre nous, les fourmis et les infusoires : les fourmis sont des centaines de fois plus petites que nous ; les infusoires, des milliers de fois. Ce n’est pas des milliers, des millions, des milliards de fois que nous sommes plus petits que Dieu, — c’est un nombre de fois infini. — On peut aussi supposer un homme qui, n’ayant aucune joie, trouverait son plaisir dans l’obéissance de ces fourmis ou de ces infusoires. — Mais Dieu jouit d’une béatitude parfaite, qui ne peut s’accroître. Par conséquent Dieu ne peut retirer aucun avantage de la glorification que nous lui rendons.
Alors, pourquoi a-t-il créé, s'il n en retire rien? Il faut cependant qu’il ait eu un motif pour créer plutôt que de ne pas créer. Pour répondre, nous devons, dans la mesure où nous en sommes capables, interroger les profondeurs de la divinité : « Dieu est amour », nous dit saint Jean (I Jean, iv, 16).
Si la création doit révéler les perfections de Dieu et le glorifier, il s’agit surtout de son amour. Et l’intention de Dieu, dans la création, est bien celle-ci : la création sera une révélation de son amour et de sa bonté infinies. Et comme le but de la création ne peut être atteint que par l’homme,
nous sommes appelés à révéler et à glorifier l’amour de Dieu et ici-bas et dans toute l’éternité. — Considérons comment cela doit se faire.
L’amour est une inclination qui se manifeste extérieurement par la bienveillance et la bienfaisance. Plus ses bienfaits sont grands, plus l’amour est grand. — Le premier acte de l’amour de Dieu est celui-ci : Il nous a créés afin de pouvoir nous accorder ses autres bienfaits. En outre, il nous a créés, en nous faisant à son image. Nos facultés spirituelles ressemblent à ses attributs et nous procurent, à nous seuls sur cette terre, la joie, c’està-dire la possibilité d’avoir conscience de notre bonheur. Nous sommes le couronnement de la création visible.
La règle que Dieu nous prescrit, s’inspire de son amour et de sa sagesse. Elle nous interdit seulement ce qui nous est nuisible, et elle doit nous conduire à développer de plus en plus en nous l’image et la ressemblance divines. Nous ne pouvons que gagner en nous attachant à cette règle.
Pour la gloire que nous rendons à Dieu en entrant dans ses intentions et en nous soumettant entièrement à sa souveraineté, Dieu pouvait nous récompenser et nous placer dans un paradis où toutes nos capacités seraient pleinement satisfaites, où nous trouverions toutes les joies, toutes les jouissances les plus nobles, où rien ne pourrait troubler notre bonheur. En outre cette félicité pouvait durer éternellement.
Mais nous devions être des témoignages vivants de l’amour infini de Dieu, de cet amour qui ne
LE PLAN DE LA CRÉATION
s’arrête qu’aux limites de la possibilité. Et Dieu se demandait, — nous parlons ainsi le langage humain, afin de pénétrer en quelque mesure les intentions divines, — Dieu se demandait : « Ne puis-je accorder à l’homme un bonheur encore plus grand ? Ne puis-je l’associer à ma propre félicité ? »
Réfléchissons au sens de ces mots : participer au bonheur de Dieu ! aux joies, à la béatitude dont Dieu jouit éternellement ! Au-dessus de ce bonheur, l’infinie sagesse de Dieu ne peut rien trouver, la toute-puissance de Dieu ne peut rien créer.
Mais Dieu voyait que nous manquons des capacités nécessaires pour avoir part à ce bonheur. Un être créé ne peut agir que dans le domaine de ses aptitudes. Un arbre peut croître, produire des fleurs, des feuilles et des fruits, mais il ne peut ni voir, ni sentir, ni se mouvoir ; l’animal le peut, mais il ne peut ni penser, ni par suite se réjouir ; cette faculté lui manque. L’homme peut dresser l’animal, c’est-à-dire former les facultés qu’il possède, mais il ne peut lui en donner de nouvelles, et dès lors, l’animal n’est jamais en état de jouir du bonheur comme nous pouvons le faire. A notre tour, nous ne pouvons jouir du bonheur comme Dieu, parce que cela dépasse infiniment nos facultés humaines. Contempler Dieu, jouir des merveilles de sa beauté incréée, infinie, participer à son infini bonheur, nos facultés humaines ne le permettent point. Pour tous les êtres créés, Dieu habite dans « une lumière inaccessible » naturellement ( Tim ., vi, 16).
Dieu se demandait alors : Ne puis-je accorder à l’homme des facultés qui le mettent en état de
me contempler et de participer ainsi à mon bonheur? — Dans sa sagesse, Dieu trouvait Un moyen, mais il voyait aussi qu’en l’employant, il recourait aux suprêmes ressources de sa toute-puissance. Lorsque Dieu crée un monde, il n’a rien dépensé de sa toutepuissance. Il peut, un instant après, créer un monde nouveau, et ainsi de suite durant l’éternité entière. La terre, après des milliers de printemps et des millions de fleurs, voit toujours des printemps nouveaux et produit de nouvelles fleurs ; de même, Dieu peut toujours appeler à l’existence des mondes nouveaux, plus grands et plus beaux que celui que nous habitons. Mais, s’il voulait nous associer à son propre bonheur, il fallait un appel à sa toutepuissance tel que la création de milliers des mondes les plus magnifiques ne saurait en exiger. Il fallait élever l’homme au-dessus de l’ordre auquel il appartient par sa nature, au-dessus de la condition naturelle des anges, au-dessus des Chérubins et des Séraphins, toujours plus haut, jusqu’à ce que luimême, le Dieu tout-puissant, ne puisse l’élever davantage, jusqu’à l’être divin et incréé. Il fallait nous communiquer une vie toute nouvelle avec des facultés surnaturelles, qui nous rendît capables de contempler Dieu face à face et de participer à ses joies et à sa béatitude. Et cet appel à sa toutepuissance, il fallait le répéter pour chacun des hommes en particulier.
Ne peut-on admettre que Dieu se dirait : « C’est une récompense trop grande ! Pourquoi introduire dans mon ciel ces hommes si petits, si distants de moi dans l’abîme de leur petitesse ? pourquoi partager éternellement avec eux mon bonheur ? S’ils
LE PLAN DE LA CRÉATION
se soumettent à moi et m’obéissent, ils ne font que leur devoir, et si je leur accorde pour cette raison une récompense éternelle, en les rendant aussi heureux que des hommes peuvent l’être, ils doivent chaque jour me remercier à genoux de les avoir créés, en les appelant à ce bonheur ! »
Dieu a-t-il pensé de la sorte ? — Non. La création devait être la révélation de son amour infini qui va aussi loin qu’il est possible. Il résolut donc, pour nous récompenser de la gloire que nous lui rendons en reconnaissant sa grandeur et sa souveraineté, de nous associer à sa propre excellence et de nous donner dans ce but une vie nouvelle, surnaturelle, dotée de facultés divines, nous mettant en état de le contempler et de participer à sa béatitude. Cette vie nouvelle, surnaturelle de l’âme, nous l’appelons la grâce sanctifiante, qui nous transforme à tel point que nous devenons semblables à des dieux plutôt qu’à des hommes: — ainsi parle l’Église.
Le plan dernier de la création est donc celui-ci : Nous devons glorifier Dieu, — ici-bas, sur la terre, par le sacrifice du don de nous-mêmes, en reconnaissant sa souveraineté ; — puis nous devons, durant toute l’éternité, révéler et louer l’amour infini de Dieu, en tant que nous attestons cet amour infini.
Par conséquent, Dieu se propose un seul but dans la création : sa glorification. — Pour nous, hommes, on peut distinguer deux buts : nous devons glorifier Dieu et, par là, opérer notre salut. Notre salut est la conséquence nécessaire de l’accomplissement de notre mission terrestre — de
notre devoir de reconnaître la souveraineté de Dieu. Nous n’avons qu’à nous appliquer à glorifier Dieu par le don aussi entier que possible de nous-mêmes, et notre bonheur en découle de lui-même.
Le devoir de l’homme
Nous avons étudié le plan de la création, et nous avons reconnu que Dieu ne pouvait créer qu’en vue d’être glorifié. — Nous avons vu également, d’une manière générale, comment l’homme doit atteindre ce but. Étudions maintenant plus en détail la mission, le devoir qui sont les nôtres sur cette terre.
En examinant de plus près le texte de saint Ignace, il peut arriver qu’on soit surpris de le voir parler une fois seulement et comme accessoirement du salut de l’âme. On a l’impression qu’il manque quelque chose et l’on estime qu’il faut insisler davantage sur cette question du salut de l’âme. On ajoute alors une méditation : « Sauvez votre âme ! » et l’on revient fréquemment sur cette pensée fondamentale. Au lieu d’insister sur le but suprême — la glorification de Dieu — on met toujours en première ligne le salut, la nécessité d’acquérir le ciel et de nous assurer des mérites. On le dit, on le répète. On fait ainsi du salut de l’âme le premier" devoir de l’homme sur la terre. — Au point de vue personnel, en rapportant toutes choses à notre propre avantage, cette manière de voir est exacte. Mais cette conception étroite, mesquine, égoïste, n’est point la pensée de saint
LE DEVOIR DE L HOMME
Ignace. Et nous voyons ici sa largeur d’esprit. Il connaissait la grandeur et la majesté infinies de Dieu. Il l’avait bien compris : Dieu ne pouvait créer qu’en vue d’être glorifié ; cette glorification, elle est l’affaire importante entre toutes, le but grandiose qui s’impose ; tout le reste n’a de valeur que dans la mesure où il se subordonne à ce but ; ce qui ne sert point à l’atteindre est tellement insignifiant, qu’il ne mérite pas l’attention. Saint Ignace est profondément convaincu que, vis-à-vis de Dieu, nous sommes des êtres complètement accessoires, et que, dès lors, nos intérêts comparés aux intérêts de Dieu n’entrent pas en considération et ne peuvent donc jamais devenir chose capitale ; il est profondément convaincu que nous n’avons quelque valeur ou quelque importance que dans la mesure où nous glorifions Dieu ; il est profondément convaincu que, même dans le ciel, notre bonheur est chose secondaire et que, là encore, ce qui importe, c’est Dieu dont nous révélerons alors et louerons la bonté et l’amour sans limites. Notre bonheur ne peut être le but suprême que Dieu s’est proposé dans la création. C’est Dieu qui doit être ce but, et ce but consiste en ceci, que, dans l’autre vie, nous serons des preuves de son amour infini. Nous le glorifierons ainsi, en révélant par notre bonheur même, sa bonté infinie, que nous célébrons dans nos louanges et dont nous le remercions.
Donc, dans la pensée de saint Ignace, Dieu et sa glorification viennent toujours en tout premier lieu, et ce double but commande tous les autres. C’est montrer que nous opérons notre salut lorsque
nous glorifions’ Dieu par le sacrifice du don de nous-mêmes. C’est nous inviter aussi à méditer ce qui nous attend si nous refusons à Dieu ce sacrifice. C’est encore nous conseiller de nous bien pénétrer de cette conviction que nous ne pouvons rien faire qui nous soit plus avantageux que le don le plus parfait possible de nous-mêmes à Dieu. Les objections que nous oppose la nature inférieure, les difficultés qu’elle peut présenter, étant ainsi écartées, notre volonté peut plus facilement s’attacher à ce noble but et s’éprendre de sa beauté. Mais jamais, en aucune circonstance, saint Ignace ne permet que la pensée de notre propre avantage prenne la première place ou une importance telle que la glorification de Dieu par le sacrifice du don de nous-mêmes devienne un simple moyen d’atteindre notre glorification dans l’autre vie. Par suite, si nous songeons en outre que loin de perdre quelque chose par cette donation complète, nous y gagnons immensément, parce que Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité, nous n’en resterons pas là, mais cette pensée nous sera un moyen de nous oublier le plus possible nous-mêmes, ainsi que nos désirs, nos intérêts, nos sollicitudes, et de voir uniquement dans la glorification de Dieu notre devoir essentiel ici-bas, devoir dont l’accomplissement assure de lui-même notre bonheur dans l’autre vie, sans que nous ayons besoin d’y songer spécialement. Saint Ignace veut ainsi arriver à nous affranchir de tout retour sur nous-mêmes, pour chercher exclusivement les intérêts , de Dieu.
Saint Ignace n’a qu’une seule pensée, une seule idée, qui inspire et commande en lui l’intelligence
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et l’action : — la gloire de Dieu. La plus grande gloire de Dieu. De là, sa devise : Ad majorera Dei gloriam ! Tout pour la plus grande gloire de Dieu ! Il ne pense qu’à cette gloire et à ce qui peut la procurer. A ses yeux, tout le reste ne mérite pas qu’on en tienne compte. C’est la conclusion dernière où conduit la reconnaissance de Dieu et de son plan dans la création.
Telle est donc notre mission sur terre, tel notre véritable devoir, dont l’accomplissement nous conduit, par le fait même, à notre bonheur éternel : glorifier Dieu par le sacrifice de nous-mêmes, par la soumission sans réserve à sa sainte volonté, par la reconnaissance de sa souveraineté. Nous comprenons alors la parofe inscrite par Dieu, en tête de ses dix Commandements : « Je suis le Seigneur ! ! ! ton Dieu ! »
— Et cette parole, nous la traduisons en nous inclinant sous la volonté sainte de Dieu.
Dieu ne peut pas renoncer à cette glorification ; elle est l’unique but qu’il pouvait se proposer dans la création. Sans cette gloire qui résulte du sacrifice de notre donation, le monde n’aurait pour lui aucune valeur. Il n’aurait pu le créer. Sa sainteté, sa sagesse, sa justice demandent donc impérieusement que ce but soit atteint. Nous ne pouvons donc nous pénétrer jamais trop profondément de cette vérité, que notre existence n’a d’autre but que cette glorification de Dieu, que l’accomplissement de ce devoir est notre seule raison d’être. Telle est aussi la nature essentielle de la piété ; elle est le don sans réserve de soi-même à Dieu
a l’école de saint ignace.
comme à notre maître souverain. La piété consiste donc moins en des exercices de dévotion, beaucoup moins encore en des pratiques extérieures, que dans l’orientation de notre intérieur vers Dieu à qui nous devons nous soumettre entièrement. Les pratiques de dévotion et les bonnes œuvres n’ont de valeur que dans la mesure où elles sont l’expression de cette disposition intérieure.
Ce que Dieu demande de nous, c’est à lui seul de le préciser. Il est le Seigneur ! Soit que nous agissions dans le silence et l’obscurité, soit que l’éclat de nos exploits éblouisse le monde, peu importe ! L’important est que nos actes soient l’expression de notre soumission à la volonté de Dieu. Pour avoir quelque valeur, un acte doit, pour ainsi dire, porter le sceau du don de soi-même à Dieu. Ce sceau manque-t-il, un acte n’a plus aucune importance devant Dieu, alors même qu’il étonnerait les hommes, que la T. S. F., que les journaux l’annonceraient au monde entier, et qu’il serait inscrit en bonne place dans l’histoire! Au contraire, s’il porte ce sceau, il prend une valeur pour l’éternité, alors même que personne sur la terre n’en aurait connaissance. De tels actes sont les vrais, les seuls vrais exploits de l’homme. Notre valeur ne dépend donc point de la situation que nous occupons sur cette terre, mais de notre situation devant Dieu. Nous ne pouvons assez comprendre qu’une seule chose compte pour nous : glorifier Dieu par la reconnaissance pratique de sa souveraineté.
Le don de nous-mêmes à Dieu est donc noter
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devoir capital, ou plutôt notre unique devoir : il renferme toutes nos obligations envers Dieu, et il en est, en même temps, la plus complète expression. Il saisit l’homme tout entier, avec tout ce qu’il est, tout ce qu’il a.
En premier lieu, nous l’avons dit, ce don de nousmêmes à Dieu est un acte interne , un acte de la volonté et il ramène à lui tous les actes que nous devons rapporter à Dieu.
Ce don parfait ne peut s’imaginer si nous ne croyons pas fermement en Dieu et il ne saurait être un vivant acte de foi , si, par le sacrifice du don de nous-mêmes, nous ne reconnaissions pas Dieu comme Créateur et souverain Seigneur. — Il est en même temps l’expression d’une absolue confiance en Dieu, parce que nous remettons entre ses mains et nous-mêmes et tout ce qui est nôtre, avec la ferme espérance qu’il prendra soin de nous et de tous nos intérêts. — Il est une preuve du plus profond amour pour Dieu, il atteste que nous l’aimons plus que toutes choses et que nous nous livrons entièrement à Lui. — Il est Y adoration la plus touchante, puisque nous offrons à Dieu un hommage qui n’appartient qu’à lui. — Il est l’expression sincère de Yaction de grâces , puisque nous le reconnaissons pour notre Créateur, affirmant ainsi que nous lui devons tout, et qu’en échange nous lui offrons ce que nous avons de plus précieux, notre volonté propre. — Mais nous ne sommes pas capables par nous-mêmes de remplir notre devoir, il faut que Dieu nous vienne en aide. Nous devons donc lui demander de nous secourir. Pouvons-nous le faire mieux et plus ardemment
qu’en protestant que nous nous abandonnons à lui ? Si Dieu voit que, de notre côté, nous faisons tout pour le glorifier, il ne manque pas, dans son amour et sa fidélité, de nous secourir. — Enfin, ce don de nous-mêmes est la plus efficace demande de pardon pour nos péchés et nos défaillances. Nous tombons dans une faute, lorsque notre volonté se détourne de Dieu et se tourne vers les créatures. — Dès que nous dirigeons de nouveau notre volonté vers Dieu et prenons la résolution de nous donner à lui, nous réparons de notre côté notre faute autant que nous le pouvons. Ainsi le don de nous-mêmes ne peut se concevoir sans la contrition de nos péchés et il renferme en même temps le ferme propos de ne plus pécher.
Foi, espérance, charité, adoration, actions de grâces, prière, contrition, ferme propos, — trouvent dans le don de nous-mêmes leur expression la plus frappante. Sans lui, ces actes ne sont pas possibles ou restent sans valeur.
Il est dans la nature de l’homme de chercher à exprimer par des paroles ce qu’il sent et éprouve en lui-même. Plus ces impressions intimes sont puissantes, plus elles mettent d’ardeur à se traduire au dehors.
Nous avons appris à connaître Dieu dans sa grandeur, dans sa beauté, dans sa majesté infinies. Il nous a créés par pur amour, afin qu’ici-bas nous reconnaissions sa souveraineté et que nous puissions ainsi le glorifier éternellement en attestant son amour. — Nous avons vu comment la création entière chante inconsciemment les louanges de
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Dieu, et publie sa puissance, sa sagesse, sa magnificence ; comment notre devoir est de faire de même consciemment en le reconnaissant pour notre souverain Seigneur, en lui rendant hommage comme à notre Dieu. Cela n’est point suffisant, si nous nous bornons à le faire intérieurement : nous devons traduire par des mots ce que nous éprouvons. Si nous comprenions bien ce qu’est Dieu, quelle est notre véritable mission, quel est notre devoir essentiel, les mots se presseraient sur nos lèvres pour le louer, lui rendre hommage, le reconnaître comme notre Dieu et notre Seigneur, pour nous donner à lui.
Comment nous le pouvons et le devons, le Bréviaire tout d’abord nous l’apprend. L’Église le commence toujours par des prières solennelles, où elle demande à Dieu son assistance pour le louer dignement. Alors, elle entonne V Invitatoire, c’està-dire l’invitation à adorer Dieu. L ’ Invitatoire varie suivant les semaines et les fêtes! C’est parfois: « Adorons le Roi des apôtres (des martyrs, des confesseurs, des vierges). Parfois : « Adorons le Seigneur qui nous a créés (Dieu, le Seigneur, ou le Grand Roi, notre Dieu) ». Vient ensuite le magnifique Psaume lxxxiv, dont les versets se succèdent en alternant avec l’invitation ci-dessus : « Venez, célébrons Jahvé, chantons le rocher de notre salut. Accourons à lui avec des louanges et, dans nos hymnes, acclamons-le ! Car c’est un Grand Dieu que Jahvé, un Grand Roi au-dessus de tous les dieux. Il a dans sa main les fondements de la terre et les sommets des montagnes sont à lui. A lui la mer, car il l’a faite, et le continent que ses mains
ont formé ! Venez ! prosternons-nous, adorons, tombons à genoux devant Jahvé, notre Créateur, car il est notre Dieu, et nous, le peuple de son pâturage, le troupeau de sa main. » — De même, en d’autres Psaumes, revient toujours l’invitation à célébrer Dieu, à chanter ses louanges, à lui rendre hommage par des chants.
Le TeDeum est, lui aussi, une magnifique louange de Dieu. « Nous vous louons, ô Dieu, nous vous reconnaissons pour le Souverain Seigneur. Père éternel, la terre entière vous révère. Tous les anges, les cieux et toutes les puissances célestes, les chérubins et les séraphins redisent éternellement : Saint, Saint, Saint, le Dieu des armées. — Les cieux et la terre sont remplis de la Majesté de votre gloire. Les Chœurs glorieux des apôtres, la troupe vénérable des prophètes, l’éclatante armée des martyrs chantent vos louanges. Dans toute l’étendue de l’univers, l’Église vous adore, ô Père, dont la Majesté est infinie, et votre vrai et unique Fils, digne de toute adoration, et le Saint-Esprit consolateur. » — Le Cantique du Soleil de saint François d’ Assise ne commence-t-il pas ainsi : « Très haut, tout-puissant et bon Seigneur, à vous appartiennent les louanges, la gloire et toute bénédiction. On ne les doit qu’à vous et nul homme n’est digne de vous nommer. » Et alors François invite toutes les créatures à louer le Seigneur et à célébrer sa gloire.
La plupart des hommes oublient ce devoir de confesser Dieu dans la prière, de se prosterner devant lui dans l’adoration, de lui rendre hommage comme au souverain Seigneur, et ils se contentent trop souvent de la prière de demande. Ils ne sont
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point intimement pénétrés de la grandeur et de la souveraineté de Dieu, de leur situation à l’égard de leur Créateur et Seigneur. Pour offrir à Dieu du fond du cœur cette reconnaissance complète de sa Majesté, il faut une âme qui vit des vérités fondamentales de notre existence.
Cependant, ce n’est pas seulement par la parole que l’homme cherche à exprimer ses pensées ; il le fait aussi par ses diverses attitudes. Nombreuses sont les manières auxquelles nous recourons afin d’honorer ceux que nous tenons en haute considération pour un motif quelconque, chefs d’États, personnages importants, etc... On leur prépare une réception solennelle, on les acclame et celui qui a l’honneur de leur parler, cherche toutes les manières de leur manifester son respect. Quels témoignages d’honneur ne devons-nous pas alors à Dieu ? Combien la majesté d’un Dieu l’emporte sur toutes les grandeurs humaines ! A lui appartiennent toute gloire, toute louange, tout honneur. Il arrive, parfois, disent les guides, que des touristes contemplant des sommets élevés la majesté des montagnes, et vaincus par le sentiment de la grandeur de Dieu dont ils reconnaissent ainsi une faible image, se découvrent et s’agenouillent. Notre devoir demande que nous fassions de même, mais non pas en telle ou telle occasion et accidentellement ; c’est par principe, par un besoin intime que nous devons honorer Dieu, rendre hommage à Dieu en tant que Dieu.
Avec l’Évangile, accompagnez les Rois mages à Bethléem. Ce récit est instructif. Pourquoi entre-
prennent-ils ce long* voyage en Judée ? Ils le disent eux-mêmes : « Nous sommes venus pour l’adorer. » Et lorsqu’ils trouvent l’Enfant de Bethléem, ils se prosternent et ils l’adorent. Voilà pourquoi ils ont fait ce voyage de plusieurs semaines, alors difficile et coûteux ; ils l’ont fait uniquement pour cette courte visite : pour adorer Dieu dont ils ont vu l’étoile !
Par l’intermédiaire de Moïse, Dieu avait prescrit au peuple israélite que tout homme appartenant à ce peuple, eût à paraître trois fois chaque année en sa présence, — c’est-à-dire au lieu où se trouvait l’Arche d’alliance, pour le reconnaître et l’adorer comme son Seigneur et son Dieu.
Le sacrifice intérieur du don de soi-même, qui est la reconnaissance absolue de Dieu, trouve son symbole le mieux approprié dans le sacrifice extérieur. L’homme prend un don visible, il l’offre à Dieu et, pour attester sa majesté et son absolu souveraineté sur la vie et sur la mort, il fait de cette offrande un symbole, en la consacrant au service de Dieu. C’est ainsi que, sous l’ancienne alliance, les animaux offerts en sacrifice étaient immolés ; leur sang était répandu autour de l’autel, leur corps partagé en morceaux et brûlé. Par cet acte, l’homme signifiait qu’il se donnait à Dieu pour se vouer à son service, de même qu’il lui consacrait et abandonnait à sa possession la victime immolée.
C’est donc à l’oblation du sacrifice extérieur que conduit, en définitive, le devoir imposé à l’homme comme chef et roi de la création. Cette création, l’homme la fait servir à la gloire de Dieu en prenant d’elle le don offert par lui, en la consacrant au
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Seigneur, en la mettant à son service. Il agit en qualité de prêtre du monde visible qui, inconsciemment, publie les louanges de Dieu. Il assume ce rôle en tant que la création lui révèle Dieu et alors, consciemment et librement, il porte jusqu’au trône du souverain Seigneur l’hommage de la création entière. Tel est l’acte le plus parfait que l’on puisse imaginer pour honorer Dieu ; tel est, en même temps, l’hommage réservé à Dieu et que les hommes réservaient en effet à Dieu seul ou à ceux qu’ils regardaient comme des dieux en leur offrant des sacrifices.
Évidemment, le sacrifice extérieur doit représenter le sacrifice intérieur, il doit être réellement l’expression des sentiments de celui qui l’offre. Sans le sacrifice du don de soi-même, l’oblation extérieure n’aurait aucun prix, puisque cela même qu’il doit figurer n’existe pas. Ce serait un symbole qui ne représenterait rien. — Dieu a le droit de préciser par qui et comment le sacrifice extérieur doit être offert.
Tels sont les sentiments avec lesquels nous devons, surtout le dimanche, offrir le sacrifice de l’Alliance nouvelle, la sainte Messe. Le dimanche est le jour du Seigneur , c’est-à-dire le jour où nous devons, d’une manière spéciale, reconnaître Dieu comme notre souverain Seigneur et Maître. Nous devons aller à l’église avec l’intention de rendre hommage à Dieu par le sacrifice, de reconnaître ainsi sa souveraineté, de renouveler en nous la résolution de nous donner entièrement à son service. A l’offertoire, le prêtre prend l’hostie et la présente à Dieu en disant : « Recevez, ô Père saint, Dieu éternel et
tout-puissant, cette hostie sans tache que je vous offre, tout indigne que je suis de ce ministère. Je vous l’offre pour vous rendre hommage, comme à mon Dieu vivant et véritable. » — Alors les fidèles doivent s’associer au sacrifice et s’unir au prêtre. Tel est pour l’homme le devoir le plus important quand il assiste à la sainte messe : l’intention de reconnaître par le sacrifice Dieu comme le souverain Seigneur.
Bien entendu, on peut et l’on doit aussi offrir la sainte messe comme un sacrifice d’action de grâces, d’impétration et de satisfaction pour les péchés. Ce caractère d’expiation est inséparable du sacrifice offert sur la croix par Jésus-Christ, sacrifice central dont, après le péché, tous les autres reçoivent leur valeur et leur signification. Jésus-Christ n’a pas voulu seulement réparer l’honneur du Père outragé par la désobéissance de nos premiers parents ; il a voulu en même temps offrir satisfaction pour leurs péchés et ceux de tous les hommes. C’est pourquoi la sainte messe commence toujours par la confession des fautes, et le prêtre affirme qu’il offre le sacrifice pour ses nombreux péchés, pour ses fautes et ses négligences. Mais l’essence du sacrifice reste toujours la même : nous voulons par là reconnaître Dieu comme notre souverain Seigneur, que nous avons offensé par nos péchés, auquel nous rendons grâces, dont nous sollicitons les bienfaits.
Remarquons-le : dans la sainte messe, la merveille n’est pas en cette offrande du pain et du vin. Nos dons sont changés et deviennent le corps et le sang
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de Jésus-Christ. Après la consécration, l’offrande est celle-là même que le Christ a présentée sur la Croix à son Père. Ce n’est plus nous, maintenant, qui offrons des dons, Jésus-Christ les offre pour nous. Et ainsi, dans la sainte messe, nous offrons à Dieu un sacrifice d’une valeur littéralement infinie.
Si donc notre devoir atteint ici-bas sa perfection dans l’oblation du sacrifice extérieur, la sainte messe est le comble de toute glorification de Dieu, puisqu’elle renouvelle le sacrifice le plus parfait de la création. Et s’il est vrai que Dieu a créé le monde en vue du sacrifice, ce but a été atteint dans le sacrifice de la croix, et il l’est maintenant dans la sainte messe, avec une plénitude qui ne peut être plus entière.
L’homme, cependant, n’a pas encore rempli tout son devoir, en se donnant intérieurement à Dieu et en lui rendant hommage, — comme à son souverain Seigneur, par la parole et par le sacrifice extérieur. Ainsi est exactement manifestée la situation de l’homme à l’égard de Dieu et sa résolution de reconnaître la souveraineté de Dieu. Cette résolution a trouvé son expression dans le sacrifice extérieur. — Il s’agit maintenant de la traduire pratiquement dans sa vie, de manière à ce que tout, en lui, pensée, action, etc..., soit inspiré par cette absolue soumission à la volonté de Dieu.
Nous allons voir comment cela doit se faire.
L'homme et le monde .
Un grand nombre d’hommes agissent comme si leurs rapports avec Dieu étaient à peu près les mêmes que leurs rapports avec l’État. A l’égard de ce dernier, on s’inquiète d’une seule chose : il ne faut point violer la loi. Pour le reste, on peut agir à son gré. L’État n’a rien à y voir. — Et ces hommes ne se comportent pas autrement dans leurs rapports avec Dieu. Prier le matin et le soir, avant et après les repas ; assister à la sainte messe le dimanche, s’approcher des sacrements de temps à autre ; observer les prescriptions de l’Église ; pratiquer peut-être d’autres exercices de piété, prendre part à des pèlerinages, à des missions, etc..., faire quelque bien à l’occasion — et voilà ! — On a rempli tous ses devoirs envers Dieu. Le reste regarde la terre, et ne concerne en rien l’honneur dû à Dieu; on peut agir à sa guise: il faut seulement veiller à ne transgresser aucun commandement. Ce sont affaires privées et Dieu n’a rien à y dire.
Cette conception de la vie est fausse, foncièrement fausse. Dans notre vie, il n’est rien, absolument rien, en quoi il nous soit permis d’agir indépendamment de Dieu et sans nous soucier de sa volonté. En toutes choses, nous devons reconnaître la souveraineté de Dieu ; tout doit exprimer notre soumission à sa volonté, et, dès lors, être un hommage rendu à Dieu.
Il nous faut donc considérer le reste de la création et voir quels principes déterminent sur ce point la situation de l’homme.