Dépouillement total
Sous les yeux de Jésus, les soldats s’étaient, suivant la coutume, partagé ses vêtements que la loi leur attribuait. « Comme la tunique était sans couture et d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas » (Jean, xix, 23), ils la tirèrent au sort. — Il est pénible de se voir dépouillé d’un bien quelconque, d’une propriété personnelle, dont les autres disposeront à leur gré. La peine est plus amère encore, si ce bien dont on nous dépouille et qui nous est
TROISIÈME SECTION
cher, tombe entre des mains ennemies. Jésus se dépouille du dernier bien qui lui reste encore. On peut à bon droit supposer que cette tunique sans couture était l’ouvrage de sa Mère, et cependant il permet qu’elle devienne la propriété de l’un de ses bourreaux ! Il veut mourir dans une pauvreté absolue, pour nous apprendre par son exemple l’entier détachement de toutes les choses terrestres. Comme lui, nous, devons être prêts à renoncer aux objets qui nous sont les plus chers, à titre de souvenirs, dès que la gloire de Dieu le demande. Nous devons, sans hésitation ni parti pris, être prêts à tous les sacrifices.
La Corédemptrice
Marie était venue à Jérusalem pour les fêtes de Pâques. Elle savait ce qui allait arriver. Durant les longues heures passées avec Jésus à Nazareth, dans ces entretiens cœur à cœur, le Sauveur l’avait préparée à sa mission. Elle savait que, pour obéir à la volonté du Père céleste, Jésus devait racheter le monde en mourant sur la croix et que, dès lors, sa mission à elle-même était de rester à côté de Jésus et d’offrir le sacrifice en union avec lui.
La Passion n’était donc point pour Marie un événement inattendu. Alors que, pour les apôtres, les paroles de Jésus demeuraient encore obscures, elle avait tout compris, peut-être sans connaître exactement tous les détails. Elle savait surtout que la Passion de son Fils, loin d’être la ruine de son œuvre, était sa véritable mission. Pour expier
LA CORÉDEMPTRICE
le péché de l’homme, refusant le sacrifice du don de soi-même, le Père céleste demandait à son Fils le sacrifice d’une absolue soumission à sa volonté. Ainsi l’humanité serait rachetée et le sacrifice procurerait en même temps la gloire la plus grande qu’il fût possible de rendre à Dieu. Du Golgotha monterait au ciel un hommage dont rien absolument ne peut surpasser la valeur.
Mais Jésus ne devait pas être seul à offrir le sacrifice. La première faute avait été commise par un homme et par une femme, par Adam et par Êve. La faute devait être expiée aussi par un homme et par une femme, par le nouvel Adam et la nouvelle Ève. Comme Eve avait coopéré à la faute, ainsi l’Eve nouvelle serait corédemptrice. Par le consentement donné à la parole de l’Ange, elle était devenue la Mère du Rédempteur. Elle avait donné au Fils de Dieu un corps, la nature humaine et, le quarantième jour après sa naissance, elle l’avait présenté à Dieu dans le temple. Et maintenant que le sacrifice doit être définitivement offert, elle ne peut manquer d’être là. Elle doit s’associer au sacrifice. Ici se montre le rôle spécial de Marie. Elle ne s’offrait pas elle-même, mais ce qu’elle offrait avait plus de prix qu’elle-même : c’était son Enfant. Elle pouvait ainsi offrir à Dieu un sacrifice d’un prix littéralement infini. — Peu importait que l’offrande se fît extérieurement par les mains des bourreaux. Par eux aussi son Fils s’offrait à son Père. Seules les dispositions intérieures donnent du prix au sacrifice extérieur qui doit être l’expression d’une absolue soumission à la volonté du Père céleste, le don entier de soi-
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même à Dieu. L’important est donc cette disposition intérieure qui s’affirme extérieurement par l’acte de l’homme prenant une chose précieuse afin de l’offrir à Dieu, en signe de parfaite soumission. Dès le premier moment de l’Incarnation de l’ Homme-Dieu, Marie avait offert à Dieu ce sacrifice intérieur. Il n’y manquait plus que la traduction extérieure par la présentation définitive du don offert, et Marie s’y associait maintenant à son Fils.
Supposer que la Passion fut pour Marie un fait inattendu, inexplicable, la ruine lamentable de l’œuvre de son Fils, ce serait être injuste envers la très sainte Vierge. Nous ne pouvons pas davantage voir en elle une femme ordinaire, dont le Fils est mis à mort, et que le spectacle de ses souffrances accable et anéantit, ni admettre qu’elle resta absorbée dans la contemplation de la Passion de Jésus sans comprendre ce que ces souffrances et cette mort signifiaient en réalité. On la méconnaîtrait totalement en pensant qu’elle a défallii sous la douleur. Non ! Elle se tient debout, comme saint Jean le dit expressément. Et, de même que nous ne pouvons pas nous représenter Jésus autrement que s’offrant sans cesse à la volonté de son Père en faveur des hommes, priant et suppliant pour eux, nous ne devons pas nous représenter Marie autrement que priant et suppliant pour nous en offrant pour nous son Fils au Père céleste. Aussi bien que Jésus, elle savait que l’heure la plus horrible en même temps que la plus magnifique dans l’histoire du monde, était venue, où elle devait avec son Fils se soumettre sans réserve à la volonté du Père qui leur
LA CORÉDEMPTRICE
demandait ce cruel sacrifice ; elle savait que, choisie pour être la Mère de Dieu, sa mission unique était de donner au Rédempteur du monde la nature humaine, dans laquelle Jésus allait maintenant consommer son œuvre ; elle savait qu’en considération de ce sacrifice, elle avait été préservée de la faute originelle, en sorte que c’est en souffrant pour elle aujourd’hui que Jésus lui méritait ce privilège unique.
Certes, Marie a souffert, horriblement souffert, en offrant le sacrifice avec Jésus. Quelle douleur lorsque, pour la première fois, elle le vit pâle, en proie aux affres de la mort, baigné de sang, couvert de crachats, le front ceint de l’horrible couronne d’épines ! Elle frissonne en apercevant ce dos déchiré par les fouets et les meurtrissures des coups qu’il a reçus. Combien son Enfant a souffert ! — Les coups qui enfonçaient les clous dans les mains et les pieds de Jésus la percent jusqu’à la moelle des os. Et quelle indicible torture à la vue de la victime clouée sur la croix sans qu’elle pût lui procurer le moindre soulagement ! Son cœur se brise quand elle le voit ne sachant où reposer sa tête blessée par les épines, quand ses yeux retrouvent toujours ce regard, les traits de ce visage, ces membres contractés par la douleur d’une torture qui se prolonge pendant trois heures interminables d’une épouvantable agonie ! Mais elle n’a pas cherché à empêcher la Passion. Elle n’est point allée trouver Pilate pour lui démontrer l’innocence de Jésus, pour intercéder en sa faveur. Elle n’a point tenté d’arrêter les bourreaux dans leur œuvre de mort, elle ne leur a pas reproché
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leur barbarie. Elle n’a pas gémi à haute voix en demandant comment Dieu pouvait permettre ces horreurs. De même que Jésus se taisait et se soumettait sans résistance à la volonté du Père, et laissait ses ennemis poursuivre et consommer leur œuvre, de même Marie se taisait et s’offrait avec lui. Que toujours et de plus en plus le glaive de douleur transperce de nouveau son cœur, elle reste là, debout, à côté de lui ; elle ne s’en éloigne point, comme le font les mères qui ne peuvent plus supporter les souffrances de leur enfant et s’éloignent pour fondre librement en larmes.
Et ainsi elle est là, debout, « stabat », dans toute la force de sa foi éclairée, de son espérance inébranlable, de sa charité parfaite, de sa soumission totale à là sainte volonté de Dieu. La parole qu’elle a prononcée un jour, elle la traduit maintenant par ses actes : « Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole ! » Elle unit la prière du sacrifice à celle de son Fils, et cette offrande d’un prix infini monte au ciel, présentée par Jésus et Marie. — Voilà pourquoi Marie est Corédemptrice : elle offre avec son Fils le sacrifice par lequel Jésus rachète le monde.
Jésus la voit dans sa douleur et dans son héroïque grandeur. Elle est là, fidèle, auprès de lui, celle qui est sur la terre son bien le plus cher ; elle est là, et il en est consolé. Il voit comment le glorieux sacrifice qu’elle fait en offrant à Dieu son enfant bien-aimé, est agréé par le ciel ; et cette générosité héroïque lui est une joie. Il doit maintenant la quitter, mais il ne la laissera pas sans appui ni protection. Un cœur maternel a besoin de pratiquer
LA CORÉDEMPTRICE
l’amour maternel, de recevoir en échange un amour filial. Il ne peut plus rester lui-même avec elle : Jean la prendra pour mère, Marie sera pour Jean une mère.
Jean était le disciple aimé de Jésus parce que, d’après une opinion assez répandue, seul entre les Apôtres il n’était pas marié. Seul aussi parmi les Apôtres nous le voyons auprès de la croix. Probablement, pendant le douloureux trajet du prétoire au Golgotha, il accompagnait Marie et la prenail sous sa protection. Jésus ne voyait personne à qui de préférence confier sa Mère. Il dit alors : « Femme, voici votre fils. — Voici votre mère. »
« Femme ! » dit-il. C’est le Rédempteur qui parle à la Corédemptrice, le nouvel Adam qui parle à la nouvelle Ève. Ce rôle, conséquence de sa maternité divine, confère à Marie une dignité nouvelle, une dignité incomparable, méritée, achetée par ce redoutable sacrifice, tandis que sa maternité lui a été accordée librement et par amour de préférence. Au titre de nouvelle Ève, Marie est la Mère de tous les fidèles. A elle, comme à la première Ève s’applique la parole de Dieu : « Tu enfanteras dans la douleur. » Au pied de la croix, dans d’indicibles souffrances, elle a contribué, elle a coopéré à nous mériter la vie de la grâce, elle nous a enfantés à ufte vie nouvelle. C’est là qu’elle est devenue notre Mère et, dès lors, nous pouvons nous appliquer au sens spirituel ces mots : « Natus ex Maria virgine. Né de la Vierge Marie ». Nous sommes les membres du corps mystique de Jésus.
Sa mission, maintenant, n’est plus de veiller sur son Fils, qui désormais n’a plus besoin de sa solli-
TROISIÈME SECTION
citude, mais elle doit veiller sur les membres du corps mystique de son Fils et être, pour nous tous, une mère. Voilà pourquoi Jésus ne l’appelle pas sa mère : c’est à Jean, c’est à chacun de nous, de lui donner ce nom maintenant. Elle doit, pour ainsi dire, oublier qu’elle est la Mère de Jésus et porter sur nous toute sa sollicitude, tout son amour. Ce rôle qu’elle a mérité au pied de la croix, Marie le remplit avec une bonté et un amour sans bornes : elle est bien notre mère. Et nous lui sommes chers parce que la vie de la grâce, la vie de notre âme est le fruit du sacrifice que, sur le Golgotha, elle a, dans d’indicibles souffrances, offert à Dieu avec son Fils.
Obéissant jusqu’à la mort
Des sept paroles prononcées par le Sauveur sur la croix, les trois premières l’ont probablement été peu après le crucifiement. Maintenant commencent les trois heures d’une cruelle agonie. Lentement, la lumière du soleil s’affaiblit, puis c’est presque l’obscurité complète. Le soleil, dirait-on, se refuse à voir plus longtemps ce spectacle. Une éclipse de soleil cause toujours l’oppression, l’angoisse, et Jésus éprouve cette souffrance nouvelle, à laquelle s’ajoute la fièvre avivée par les plaies. Il ne sait où reposer sa tête endolorie par la couronne d’épines. Les mauvais traitements, le manque de repos depuis son arrestation, la flagellation surtout ont épuisé ses forces. En outre, c’est par ses plaies elles-mêmes qu’il est fixé à la croix ; les articulations des mains et des pieds sont broyées, les muscles sont froissés ; autant d’inimaginables souffrances. Involontaire-
OBÉISSANT JUSQU’A LA MORT Ail
ruent le corps se contracte, et chaque mouvement est une nouvelle douleur. Et la torture se prolonge de minute en minute pendant trois heures ! Et chaque minute semble une éternité ! A chaque minute la souffrance s’accroît.
L’acuité des souffrances physiques peut être telle qu’elle absorbe toute la conscience ; le patient ne voit plus rien, ne comprend rien, ne s’intéresse à rien ; il n’a plus de force. Il souffre et il ne peut penser qu’à ses souffrances, incapable de porter ailleurs son attention, Tl ne peut plus que souffrir. — Tel Jésus, sur la croix, pendant trois heures. La divinité semble s’être retirée : il se croit abandonné par son Père : « Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Ni soulagement, ni consolation d’aucun côté. Il est plongé dans un océan de souffrances dont les flots pèsent sur lui et lui ferment l’horizon.
Cependant une prophétie le concernant n’a pas encore reçu son accomplissement : il doit, dans sa soif, être abreuvé de vinaigre. Il faut que cette prophétie se réalise ; et peu de temps avant de rendre le dernier soupir : « J’ai soif », dit-il. La perte de sang et les blessures causent toujours une soif ardente. Combien Jésus a dû avoir soif ! Mais jusqu’à ce dernier moment, il ne s’est pas plaint, et même alors, il semble penser bien moins à la soif qui le torture qu’à l’accomplissement de l’Écriture. — Saint Jean en fait la remarque : « Jésus sachant que toutes les choses étaient accomplies, afin que l’Écriture s’accomplit encore, il dit : (c J’ai soif » (Jean, xix, 28). Il y a là un vase plein de vinaigre. Peut-être les âmes compatissantes, qui avaient offert à Jésus le vin mélangé de myrrhe
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font-elles préparé selon la coutume, parce que les crucifiés souffraient de la soif et qu’on leur accordait ce soulagement : ou bien les soldais font-ils apporté pour eux-mêmes. « Et un des soldats en remplit une éponge et l’environnant d’hvsope la lui présenta aux lèvres » (Jean, xix, 29). Jésus en prend quelques gouttas. Ce n’est pas assez pour étancher la soif, mais toute l’Écriture a reçu son accomplissement.
Le moment est venu où Jésus, conformément à la volonté du Père, doit rendre le dernier soupir. Mais il ne veut pas mourir comme un vaincu dont on a eu raison : il veut mourir en Rédempteur dont l’œuvre est consommée. Il se dresse sur la croix, et, d’une voix puissante, tout autre que celle d’un moribond à bout de forces, il s’écrie : « Tout est consommé ! » Il lève son regard vers le ciel et, avec une filiale soumission à la sainte volonté du Père, de même qu’il a accepté la Passion, il accepte la mort et dit : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. » Il incline la tête et il meurt.
La souffrance est finie. Inanimé, Jésus est suspendu à la croix ! — Il est mort pour moi. Par ses souffrances, il a expié mes péchés et, dans son sang, mon âme a été purifiée. Je puis obtenir le pardon de mon péché et de toutes les peines qui lui sont dues, si ma contrition est sincère. Il m’a, en même temps, ouvert le ciel ; il m’a mérité la vie surnaturelle de l’âme, la grâce sanctifiante. S’il m’est possible d’être sauvé, si je puis espérer qu’un jour je jouirai d’un bonheur immense pour toute l’éternité, je le dois à Jésus, à lui seul ; sans lui, il n’y a pas de salut ! — Que dois-je faire pour témoigner