‹ La pensée directrice des exercicesChapitre 6 sur 52 · L HOMME ET LE MONDE · texte numérisé non relu

L HOMME ET LE MONDE

dans ses forces et dans les lois qui la gouvernent, devrait nous attester la sagesse éternelle du Créateur ; la magnificence du printemps, avec la parure qu’il donne aux champs, l’éclat et le parfum des fleurs, les ravissants paysages, les nobles jouissances de la musique et des beaux-arts, les joies permises des repas, les belles habitations et tant d’autres satisfactions devraient nous être comme un avantgoût des joies et de la félicité célestes. Que dire alors de l’homme, la plus glorieuse révélation de Dieu ? Nous nous sentons attirés vers les âmes charitables, nobles et pures ; nous admirons une intelligence largement ouverte, un caractère énergique, le génie ; nous aimons nos proches, ceux qui nous veulent du bien. Voyons là autant de reflets, autant d’images de la bonté de Dieu, de son intelligence, de son amabilité !

En s’habituant à contempler toutes choses de cette manière, on arrive peu à peu à marcher en la présence de Dieu, que nous rencontrons partout, dont nous retrouvons sans cesse les traces. Notre pensée dès lors, ne reste plus continuellement tournée vers la terre ; elle s’élève jusqu’aux lumineux sommets de la véritable intelligence du monde ; nous comprenons le mystérieux langage dont les fortes leçons demeurent inintelligibles pour tant d’hommes qui ne connaissent pas cette manière de contempler les choses ; nous reconnaissons clairement la signification et le rôle de tout ce qui est créé.

Cette façon de voir nous conduit aisément à garder l’attitude qui doit être la nôtre à l’égard de toutes choses. Nous devons partout et en tout

A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE

reconnaître la souveraineté de Dieu et nous incliner devant lui .

Cette règle s’applique d’abord à l’ usage des biens terrestres , en tant qu’ils sont à notre disposition. Nous ne sommes pas des propriétaires. Tout appartient à Dieu qui a tout créé. Ses droits de propriété sont de nature spéciale. Ils s’étendent à tout et ils sont souverains au point de ne pouvoir jamais cesser. Il ne peut y renoncer. Il est le Seigneur % le seul qui mérite ce titre sans réserves ni limites. Il ne peut rien aliéner, car alors la chose ne lui appartiendrait plus. On ne saurait imaginer une chose qui ne soit point sa propriété exclusive.

Dès lors, nous ne pouvons être que des gérants, des usufruitiers et nous devrons un jour rendre compte de l’usage que nous aurons fait de ces biens. Même ce que nous avons acquis par le travail de nos mains ou de toute autre manière ne nous appartient point, pas plus que n’appartient à l’ouvrier ce qu’il a produit dans la fabrique ou l’atelier d’un autre avec les machines ou les outils d’un autre. Il ne peut prétendre qu’à un salaire, et non à l’objet même produit de son travail. — Nos mains et nos facultés ne nous appartiennent point, elles appartiennent à Dieu, et par conséquent, le produit de notre travail lui appartient également. Un jour, il nous donnera la récompense de tout ce que nous aurons fait à son service. Il nous en laisse provisoirement les fruits, mais seulement afin de les employer à son service. A l’égard de Dieu, il ne peut être question pour nous de propriété. Il est et reste le seul Maître, le Seigneur unique !

l’homme et le monde

Comment pouvons-nous et devons-nous employer au service de Dieu ce qui est à notre disposition ? — Nous devons prendre la vie telle que Dieu l’a voulue. Nous devons user de ce qui nous est nécessaire et utile pour l’habitation, le vêtement, la nourriture, la formation physique et intellectuelle, dans la mesure où ces ressources sont à notre disposition. C’est dans ce but que Dieu nous les a données, et lorsque nous les employons ainsi, nous vivons dans l’obéissance à sa sainte volonté. Nous devons, aux mêmes conditions, veiller à notre santé et à l’hygiène. Nous avons également besoin de joie, de diversions, de délassements. La vie en commun demande la sociabilité, l’affabilité. Nous devons de même célébrer les fêtes ecclésiastiques, les fêtes de la famille. Dieu nous a créés ainsi une fois pour toutes ; dès lors, tout le reste, se rapportant aux besoins raisonnables de la vie, est sa volonté sainte. Évidemment, nous devons nous conduire conformément à la raison, et garder en tout une sage mesure. D’autre part, on irait directement contre la volonté de Dieu, si, ne tenant pas compte des lois de la vie, on voulait aller de l’avant, d’après ses propres caprices.

Il est d’une extrême importance de bien comprendre cette vérité : tout ce que suppose la conduite raisonnable de la vie, fidélité à sa vocation, collaboration au devoir de l’humanité en toute situation honnête, la vie chrétienne de la famille avec ses joies et ses fêtes, tout cela est la volonté de Dieu. Si nous comprenons ainsi la vie et restons fidèles à ses justes exigences, nous servons Dieu en nous soumettant à ses ordonnances. Notre vie devient

par là un continuel service de Dieu : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (/ Cor., x, 31.) — Nous avons, de ce sentiment, une belle traduction dans une coutume de l’Église primitive, la coutume de commencer une œuvre quelconque par le signe de la Croix, fait sur le travail et sur nous-mêmes. En vivant de la sorte, nous ne pouvons faire rien de plus agréable à Dieu. Rappelons-nous aussi la belle et caractéristique réponse de saint Louis de Gonzague : au cours d’une récréation prescrite par le règlement, on lui demandait ce qu’il ferait s’il devait mourir dans une demi-heure : « Je continuerais à prendre part à la récréation », dit-il. En effet, pour le moment et dans la circonstance, telle était bien la volonté de Dieu, et Louis de Gonzague ne pouvait être plus agréable à Dieu qu’en se conformant à cette volonté.

Négliger ses devoirs d’état pour se donner à diverses pratiques de piété, se rendre incapable de remplir ces mêmes devoirs ou compromettre sa santé, ce ne serait point faire le bon plaisir de Dieu : ce serait tout au contraire faire sa volonté propre. Accomplir chaque jour fidèlement et avec joie son devoir agréable ou désagréable ; recevoir avec reconnaissance de la main paternelle de Dieu tout bien qui nous arrive, et sans tristesse, au milieu des difficultés et des échecs, faire toujours ce qu’il convient de faire avec la conviction que Dieu le veut ainsi, c’est persévérer dans le service de Dieu. Loin de nous être un obstacle dans la vie quotidienne, la piété nous apporte courage, force et aisance pour

l’homme et le monde

faire notre devoir tout entier en ratant fidèles au poste qui est le nôtre.

Les choses laissées à notre disposition ne doivent pas servir seulement à notre utilité, nous devons encore les employer à faire le bien. Toutes ces choses que nous appelons « nôtres », Dieu nous les a prêtées pour que nous en fassions usage selon sa volonté. Nous devons donc, dans la mesure où nous le pouvons, et selon les circonstances, chercher à venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Nous ne pouvons regarder et traiter les biens terrestres comme un but à atteindre, ni en user pour y ajouter sans cesse : ils ne peuvent être qu’un moyen qui offre d’abord à nous-mêmes et aux nôtres, puis à d’autres, la possibilité de vivre une vie digne de l’homme.

Mais il se trouve — et il en est de - même pour tout homme — que je suis bien loin d’avoir à ma disposition tout ce que je désirerais. Quantité de choses me seraient agréables ou utiles, voire même nécessaires en quelque sorte, et je ne les ai point, et je ne puis me les procurer, qu’il s’agisse d’un emploi ou d’un poste, d’une carrière, d’une maison ou d’un revenu plus important, d’un salaire, d’une bonne réussite, d’un plaisir, de la santé, etc., etc... Je dois men passer. Il peut être dur et amer de voir d’autres hommes posséder tout en abondance et jusqu’au superflu, alors que tant de choses me manquent. Ils peuvent s’offrir tout ce que nous désirons et qui, peut-être, nous sera pour toujours refusé. Il nous faut reconnaître, là encore, la souverai-

neté de Dieu qui a permis cet état de choses. II est le Maître ! Nous devons nous incliner. Nous pouvons certes travailler et faire de légitimes efforts pour améliorer notre situation, mais nous devons en confier à Dieu le résultat et ne point permettre à la jalousie, à l’envie, au mécontentement, de s’implanter en nous.

Nous devons de plus supporter avec patience bien des choses qui ne nous plaisent point. Souvent tout va de travers ! Le temps n’est pas favorable, le travail ne nous dit rien ; de tous côtés, des échecs et des déceptions ; tous ces règlements nous incommodent, la société de nos semblables nous pèse, la vie peut nous devenir un sujet de réel dégoût, etc., etc. Dieu le permet ainsi : ce sont autant d’occasions de nous incliner devant sa sainte volonté, de reconnaître sa souveraineté. Il est le Seigneur ! — Ici encore, nous pouvons, dans une juste mesure, chercher un remède, un soulagement; mais ce qui ne saurait être changé ni modifié, nous devons le supporter sans discuter avec Dieu, sans résister à sa sainte volonté. Il a le droit d’ordonner, notre devoir est de nous soumettre.

Il est enfin nombre de choses qui éveillent en nous le désir, et elles ne nous sont pas permises ; je ne puis tout faire, tout voir, tout entendre, tout lire, tout manger, jouir de tout ce qui me plaît. Je dois m'abstenir , si dure que soit cette abstention. Là encore, c’est reconnaître la souveraineté de Dieu qui a porté cette interdiction. Il est le Seigneur ! Il n’est rien, absolument rien, qui m’autorise à agir contre un ordre de Dieu. Il n’est pas d’avantage si grand, de désir si pressant, de renoncement si

l’homme et le monde

pénible, qui me donne le droit de ne point tenir compte de la volonté de Dieu.

En toutes choses, grandes ou petites, la question qui doit régler notre conduite est donc celle-ci : quelle est la volonté de Dieu ? Nous avons été créés précisément pour glorifier Dieu, par notre soumission à sa souveraineté. Telle est notre mission, tel notre devoir sur cette terre, telle notre seule raison d’être. Nous ne saurions le répéter avec assez d’insistance ! Nous-mêmes, avec tous nos désirs et nos projets, avec tous nos intérêts et toutes nos espérances, avec tous nos travaux, tous nos efforts et toutes nos préoccupations, nos joies et nos souffrances, etc., nous sommes devant Dieu choses secondaires. Ce qui importe exclusivement, c’est Dieu que nous devons glorifier.

Nous devons toujours avoir présente à l’esprit cette parole : « Je suis le Seigneur , ton Dieu ! » — Et nous devons être toujours prêts à répondre :

« Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Aussitôt que nous reconnaissons qu’une chose est conforme à la volonté divine, nous devons la faire avec le plus grand empressement et le soin le plus attentif, mais nous devons également nous abstenir résolument de tout ce qui est contraire à la volonté de Dieu. C’est ainsi que notre vie devient une continuelle glorification de Dieu dont nous devons reconnaître et attester en toutes choses la souveraineté. Alors, nous avons le droit de dire et de chanter :

« Tout à la gloire de Dieu ! »

Nous voyons plus clairement quelle est ici-bas la mission de l’homme, si nous examinons l’attitude

qui doit, conformément à la volonté de Dieu, être la sienne à l’égard de ses semblables. Jusqu’ici, nous avons à peine effleuré cette question. La nature même de l’homme nous donne la réponse. L’homme est l’image de Dieu ; il doit donc tendre à ressembler autant que possible à l’image divine, à en reproduire toujours mieux les traits en lui-même. Or, nous l’avons vu, la création entière est en définitive une révélation et une glorification de l’amour infini de Dieu, qui se plaît, dans sa pure bonté, à nous rendre incommensurablement heureux. Telle doit être également la mission de l’homme, image de Dieu ; il doit répandre le bonheur et donner des témoignages, des preuves de son amour.

Pour atteindre ce but, chacun devra donc tout d’abord, selon sa situation et sa vocation, collaborer aux devoirs de l’humanité, témoigner à tous ses semblables une cordiale bienveillance, leur venir en aide, chercher à leur être utile et à leur donner de la joie. — Mais dans sa bonté, Dieu a permis à l’homme de lui ressembler avec plus de magnificence encore ; il lui permet de s’associer en quelque sorte à sa puissance créatrice et à sa joie de Créateur, en lui donnant la faculté de communiquer l’être à des enfants, qui, autrement, n’auraient jamais existé et qui, désormais, seront, pour toute l’éternité, des témoignages de l’amour divin. C’est à cette lumière qu’il faut considérer le mariage et en user. La mission par excellence des parents est donc de faire de leurs enfants des hommes au noble caractère et craignant Dieu. — Enfin, l’amour par excellence du prochain consiste surtout à aider les autres, par la parole, par l’exemple et par sa propre conduite, à remplir

LA GRANDE CONCLUSION I

le devoir essentiel de leur vie, le devoir de glorifier Dieu et de s’assurer par cela même un bonheur éternel.

L’extrême importance de ce devoir, Dieu nous l’enseigne expressément, dans le second précepte du Décalogue : « Tu aimeras le prochain comme toi-même. » Précepte capital quî revient à dire que notre grand devoir sur la terre est de faire le bien, de répandre la joie et la bénédiction. Nous ne sommes donc pas ici-bas afin de poursuivre quelque but égoïste, pour chercher notre propre intérêt, pour nous assurer le plus possible de satisfactions, pour ne penser à autre chose qu’à notre bien-être ; nous devons, au contraire, nous efforcer de rendre notre vie utile et devenir ainsi des images de Dieu : « L’amour du prochain est l’accomplissement de la loi. » {Rom., xiii, 10) ; en d’autres termes, le véritable amour du prochain résume en lui toutes les obligations, et, sans cet amour, on ne peut concevoir l’accomplissement de la loi.

La grande et importante conclusion

Le Fondement des Exercices de saint Ignace n’est au fond qu’un grand syllogisme, auquel se rattache une conclusion largement développée. On peut le résumer ainsi :

« Le but de l’homme sur la terre est de glorifier « Dieu par le sacrifice du don de soi-même. — Tout « le reste ne doit être pour lui que le moyen d’at-

« teindre cette fin. Donc l’homme ne doit se servir « de tout le reste que dans la mesure où c’est pour « lui un moyen d’atteindre le but. D’autre part, il « doit rejeter tout ce qui ne lui sert pas à atteindre « sa fin ou même y met obstacle. »

Alors vient la grande conclusion . Par conséquent, l’homme doit se tenir sans parti pris en face de tout le reste, c’est-à-dire sans préférence ni aversion, afin qu’il puisse déterminer son choix uniquement en considérant si cette chose est utile ou non à son but. Il doit juger tout ce qui se présente à lui exclusivement du point de vue de la manière dont il doit pratiquer le sacrifice du don de soimême. En outre, il doit, sans se laisser influencer par d’autres considérations, faire ce qu’il a reconnu comme son devoir.

On n’agit pas autrement dans la vie quotidienne; on se guide d’après le rapport des choses avec le but à atteindre. Veut-on, pour une affaire importante, se rendre en une ville éloignée, on s’assure du train qu’il faut prendre et on s’y installe, alors même que ce serait un train omnibus. Qui donc, sans se demander où va le train, songerait à monter dans un rapide, parce que le train rapide est plus commode et qu’on y trouve un restaurant ? — Un cuisinier choisit les viandes et les condiments en rapport avec le plat qu’il prépare, et il les choisit dans la mesure nécessaire pour rendre l’aliment agréable au goût. — L’artisan, l’artiste choisissent parmi les instruments, les matériaux, ceux qui conviennent le mieux à leur but. Nous trouvons toute naturelle cette manière de faire et nous douterions du bon sens d’un homme qui agirait autrement. Ce

LA GRANDE CONCLUSION I

n’est qu’en présence de notre devoir essentiel que nous agissons différemment. Si nous regardons autour de nous, on dirait que les hommes se croient sur la terre uniquement pour y prendre leurs aises, se donner du bon temps, être de toutes les parties, se faufiler partout, pour voir tout ce qui est intéressant, se faire un nom, s’assurer des honneurs, se mettre en avant, ramener à leur propre personne l’intérêt général. En vain cherchons-nous dans cette façon de comprendre l’existence un rapport quelconque avec le but vrai de la vie. Sans doute, à l’occasion, on fait quelque bien, mais c’est dans un sentiment de pitié naturelle, ou encore parce qu’une certaine charité est de « bon ton », parce que c’est un moyen de se faire connaître, mais non avec l’intime conviction que nous avons le devoir de rendre notre vie utile. On rapporte tout à son propre « moi », à sa propre satisfaction, à ses propres désirs : le « moi » absorbe tout. Si, cependant, on veille à ne point offenser Dieu par des fautes graves, c’est encore au fond dans l’intérêt du « moi » ; on ne voudrait point aller en enfer, on ne. s’inquiète de la volonté de Dieu qu’autant qu’il est nécessaire pour ne point se damner. — Il en est d’autres chez qui le « moi » a pris un tel empire, que la pensée même de l’au-delà ne peut les amener à subordonner leurs désirs à la volonté de Dieu.

Cette compréhension de la vie, ces dispositions, nous les retrouvons, — à un degré moindre, assurément, et moins accentuées, — jusque chez des personnes bien pensantes ou même tendant à la perfection. Combien souvent, sans songer à l’obligation capitale de la vie, se contentent-elles d’obéir

à leurs propres désirs ! A aucun prix, elles ne voudraient offenser Dieu par un péché mortel, mais se refuser tout ce que le cœur désire, songer uniquement à glorifier Dieu sans tenir aucun compte des désirs personnels, — voilà ce qu’elles ne font pas.

Il importe grandement que nous recherchions avec tout le soin possible d’où vient cette attitude : nous verrons mieux à quels remèdes recourir. Ce mal a son principe et dans l’intelligence et dans la volonté. Souvent notre jugement est faux et par suite notre acte est lui-même faussé. En d’autres cas, nous n’allons pas jusqu’au bout pour traduire en acte un jugement fondé sur la vérité, parce que nous reculons devant l’effort, devant la nécessité de nous vaincre nous-mêmes.

Souvent notre jugement est faux parce que nous ne sommes pas assez profondément pénétrés de cette vérité fondamentale que nous sommes sur la terre uniquement pour glorifier Dieu par le sacrifice de notre donation entière. Cette vérité n’est pas du même genre que celle-ci par exemple : « Le Fils de Dieu est engendré par le Père ». Cette dernière, nous la croyons, et c’est chose faite. Son influence sur notre vie s’arrête là. Mais la vérité qui nous enseigne notre mission, le but de notre vie, doit inspirer notre vie tout entière, nos pensées et nos actes ; c’est à sa lumière que nous devons juger toutes choses et agir en conséquence. Il n’est rien, absolument rien, qui échappe à son influence, et rien ne doit être en contradiction avec elle. Et parce que ce vivant esprit de foi nous manque, nous considérons et apprécions les choses du point

LA GRANDE CONCLUSION I

de vue purement naturel, sans les rapporter à notre devoir essentiel, — et ainsi nous portons sur elles un jugement faux.

Une autre circonstance s’ajoute, qui nous rend très difficile un jugement exact, conforme à la réalité ; nous sommes sous la dépendance des sens, grâce auxquels nous percevons tout ce qui se présente à nous. Mais par les sens, nous ne percevons pas les choses telles qu’elles sont en vérité. Tout est, pour ainsi dire, coloré, selon que telle chose plaît ou ne plaît pas aux sens. Premier obstacle qui nous empêche de porter un jugement correct. En même temps* les sens cherchent à agir sur la volonté, afin de la porter à ce qui leur plaît et à rejeter, à fuir, ce qui leur déplaît. Il en résulte qu’en nous un jugement faux se trouve déjà tout préparé et que nous sommes disposés à nous y conformer avant même d’avoir commencé à examiner ce qu’il en est réellement et de quelle manière nous devons agir. En pareil cas, la penséé de notre devoir essentiel n’entre donc pas en ligne de compte.

La difficulté est d’autant plus grande que tout ce qui flatte notre nature inférieure nous touche de près. Nous pouvons le percevoir par nos sens, le sentir, le goûter : c’est aussitôt un plaisir sensible qui nous est offert ; et nous sommes facilement portés à estimer que notre véritable intérêt exige que nous donnions satisfaction à cette convoitise, que notre contentement, notre bonheur en dépendent. Au contraire, ce qui est d’ordre spirituel, et surtout d’ordre surnaturel, ne peut jamais exercer sur nous cette attraction ; ce sont des choses trop distantes de nos sens. Il nous faut faire des efforts.

remporter sur nous-mêmes des victoires pour en tenir compte, alors que les choses sensibles s’imposent à nous et nous retiennent prisonniers. En outre, le surnaturel, loin d’offrir aux sens quelque agrément, demande le renoncement aux sens, la victoire sur soi-même ; il nous faut user de force, nous faire violence parfois pour triompher des résistances de la nature inférieure, qui regimbe énergiquement contre tout ce qui ne lui est pas agréable.

Ajoutons que, parmi les désirs de la nature sen sible, il en est un bon nombre qui sont légitimes. Les choses seraient beaucoup plus simples, si nous pouvions lui refuser tout ce qu’elle désire. Cela n’est pas possible et telle n’est pas la volonté de Dieu. Il a mis en nous ces tendances et nous devons prendre soin de nos intérêts et veiller sur nous selon ses prescriptions. Il nous faut donc examiner comment et jusqu’à quel point nous pouvons et devons tenir pour légitimes les désirs de la nature inférieure et y satisfaire. Surgissent alors de nouvelles difficultés.

En nombre de cas, la volonté de Dieu ne se montre pas clairement à nous, de façon à ce qu’il nous soit facile de la reconnaître. Il nous faut pour cela recourir à la réflexion. Mais ce tranquille examen est troublé par la nature inférieure dès qu’elle s’aperçoit du danger, et sent que son désir peut n’être pas satisfait ou qu’on lui demandera quelque chose de désagréable. Elle s’entend magistralement à présenter ses désirs comme parfaitement légitimes, voire même nécessaires, et elle demande impérieusement que nous cédions. Elle procède comme si elle était notre véritable « moi », en sorte

LA GRANDE CONCLUSION I

que nous nous identifions trop facilement à elle et considérons toutes choses à son point de vue, en même temps que; de son côté, elle ne tient aucun compte de notre véritable « moi », du « moi » qui constitue l’homme, l’esprit, l’âme. Et ainsi nous nous laissons aisément égarer et tromper par ses faux prétextes et nous en venons à croire que nous pouvons, que nous devons agir ainsi.

Alors même que nous reconnaissons ce que Dieu veut de nous, notre nature inférieure sait encore, par ses illusions et ses séductions, agir sur notre volonté, de telle sorte que, sans nous préoccuper de la volonté divine, nous nous arrêtons à de telles illusions et nous y laissons prendre. Bien plus, notre volonté s’est-elle déjà décidée pour Dieu, la nature inférieure ne s’en tient pas là ; elle cherche encore, par ses plaintes et ses illusions, à nous faire revenir sur notre décision. Pour faire notre devoir, nous avons souvent besoin d’énergie. Nous avons à nous défendre contre ces sollicitations que nous sommes naturellement portés à écouter. Elles se glissent si subtilement dans notre conduite, qu’il nous suffit de nous laisser aller pour céder aux désirs de notre nature inférieure. Et si notre devoir exige que nous agissions autrement, il nous faut garder une ligne de conduite qui oppose aux ruses instinctives et croissantes de la nature inférieure une tactique qui triomphera de ses attaques souvent désespérées.

Saint Ignace connaissait bien le cœur humain, et il a vu cette difficulté, il l’a étudiée et reconnu qu’on ne peut tendre à la perfection à moins d’avoir

Page 1