I. LE FONDEMENT
58 PREMIÈRE SECTION
vaincu cet obstacle. Nous avons vu déjà la grande conclusion du Fondement : l’homme doit, à l’égard de toutes choses, se tenir sans parti pris, sans préjugés. Mais notre nature elle-même nous crée des préjugés, elle nous inspire ses préférences ou ses aversions et alors saint Ignace nous dit : « Nous devons écarter ces préjugés, nous devons nous « faire indifférents ». — En effet, si, avant même de savoir ce que la volonté de Dieu demande de nous, nous avons déjà pris parti pour ou contre quelque chose, nous courons le risque de ré notre conduite d’après cette préférence ou c aversion et d’aller en avant sans nous soucier rfè la volonté de Dieu, ou bien il sera du moins difficile de nous plier à cette volonté divine si elle nous demande une chose contraire aux désirs de notre nature inférieure.
Encore une fois, disons-le, notre unique devoir ici-bas est de nous incliner devant la volonté de Dieu. Mais nous ne savons pas quelle sera cette volonté dans l’avenir. Nous devons donc nous attendre à tout, être prêts en toute conjoncture, qu’il s’agisse de la santé ou de la maladie, de la richesse ou de la pauvreté, des honneurs ou des mépris, d’une vie longue ou d’une mort prématurée, et ainsi de toutes choses, — être prêts, disonsnous, à accepter volontairement, de la main paternelle de Dieu, ce qu’il lui plaît de nous envoyer. Il est le Maître, le Seigneur et il peut à son gré disposer de nous, sans avoir à tenir compte de nos désirs. Pour nous, cela revient à faire ce qu’il nous demande. Nous devons, dès lors, nous former à considérer uniquement ce qu’il veut et à faire sa
LA GRANDE CONCLUSION I
volonté sans tenir le moindre compte de notre préférence ou de notre aversion. Quant à l’avenir, n’ayons d’avance ni préférence ni aversion ; pour la plupart, ces plans d’avenir sont inspirés par l’amour de nous-mêmes, et tendent beaucoup moins à la glorification de Dieu qu’à la glorification de notre « moi ». Nous devons donc nous en remettre pour toutes choses au bon plaisir de Dieu, nous confier en lui, en tout ce qu’il nous demande et nous tenir prêts à le faire. Et si nous voulons agir logiquement, nous devons, — c’est la dernière conclusion rigoureusement déduite du Fondement, — nous devons « uniquement désirer et vouloir ce qui est le mieux à la glorification de Dieu. » En effet, si nous sommes résolus à remplir notre devoir aussi parfaitement que possible, nous devons choisir ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous avons été créés.
En cet endroit du Livre des Exercices , saint Ignace se propose seulement de nous montrer combien est juste et raisonnable cette disposition d’esprit, et de nous décider à la faire nôtre ; il veut ici, sans entrer dans les détails, créer en nous la rectitude de la volonté. C’est au cours des Exercices que nous aurons à prendre des résolutions pratiques, à descendre dans les détails ; mais il est nécessaire d’établir pour cela cette juste conception des choses ; c’est une condition indispensable à tout effort réel vers la perfection, au don absolu de soi-même à Dieu. En dernière analyse, toutes les imperfections, toutes les fautes, tous les péchés viennent du manque de cette indifférence deman-
dée par saint Ignace. D’autres méditations suivront, dont le but unique est d’affermir cette disposition fondamentale, de vaincre les ennemis de l’indifférence et de tirer de cette indifférence les résolutions nécessaires. Assurément, l’indifférence n’est pas un but, une fin ; elle n’est qu’un moyen, mais un moyen indispensable au sacrifice de soi-même à Dieu.
Dans l’indifférence, il faut se garder de voir une paresseuse insouciance, une sorte d’apathie naturelle qui prend tout avec tranquillité et ne perd jamais son calme. L’indifférence ne doit point nous amener à laisser les choses suivre leur cours, sous le prétexte que Dieu les permet. Elle est bien plutôt une parfaite disposition à servir Dieu , en nous permettant d’obéir au moindre signe de sa volonté, parce que nous ne sommes plus retenus par une attache quelconque, par une préférence, par une aversion. Sachant quelle est la volonté de Dieu, nous n’avons plus à nous demander ce que nous avons à faire ; la question est résolue. Dans les difficultés et les contradictions nous pouvons bien voir des permissions de Dieu, les accepter volontiers de sa main, mais nous devons examiner ce que Dieu, dans ces circonstances, attend de nous, comment nous avons à nous conduire. Si notre devoir l’exige, nous ne devons point nous décourager ni reculer devant les difficultés, mais nous efforcer de les vaincre. Dieu veut nous donner ainsi l’occasion de montrer du courage, de faire des actes de patience, de confiance. Dès lors, l’indifférence n’est point faiblesse, manque d’énergie, mais victoire complète de V esprit sur la matière en nous et en dehors de nous, puisque, loin de nous laisser influencer, entrai-
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ner par elle, nous prenons des résolutions et leur restons fidèles, sans tenir compte des sacrifices et des difficultés.
La grande et importante conclusion
Si, maintenant, nous nous demandons comment nous pouvons arriver à cette formation de notre esprit, à cette indifférence qui nous permet de choisir toujours les moyens les meilleurs, disons-nous bien tout d’abord qu’il ne suffit pas de prendre une fois pour toutes une résolution. Il y faut de longs et durs combats. Indifférence complète, entière, est synonyme de sainteté parfaite, ou du moins elle en est la condition, indispensable. Y parviendrons-nous jamais ? Les saints l’ont-ils portée jusqu’à l’indifférence des sentiments ? Laissons cette question de côté, mais il est bien dans la nature de l’homme que les sentiments et mouvements de goût et de répulsion se réveillent dans les cœurs. La perfection demande seulement qu’on ne laisse pas ces sentiments exercer leur influence sur la conduite.
Il faut donc nous contenter de savoir que, pour atteindre même à un certain degré d’indifférence, il en coûte de douloureux combats et que la lutte se prolonge durant la vie entière. De même, nous n’arriverons jamais à être, pour ainsi dire, in statu possessionis , à un degré d’indifférence tel que nous ne puissions le perdre désormais, comme il en est dans
la carrière des études ou des fonctions publiques où l’on peut soit demeurer au même rang, soit monter plus haut. Ici, nous pouvons toujours craindre de n’être plus indifférents dans la minute qui va suivre, parce que, jusqu’à la fin de notre vie, la nature inférieure et sensible revendique ses satisfactions.
Ce n’est même point par une continuelle affirmation de la volonté que l’indifférence s’acquiert. Elle est une direction de l’esprit, une tendance qui doit en quelque sorte naître d’elle-même, de notre propre fond, pour avoir de la consistance. Nous devrons bien, dans les cas isolés, nous faire de nouveau et chaque fois indifférents, lorsque le devoir exige que nous laissions de côté préférence ou aversion. Pour y réussir régulièrement, il faut que notre indifférence ait son principe dans une vérité fondamentale, toujours vivifiée.
La manière la plus naturelle, la plus simple, la plus sûre d’arriver à l’indifférence, et sans laquelle tous nos efforts n’auraient aucun résultat durable, consiste à maintenir et à fortifier en nous une idée de Dieu aussi grande que possible, et la conscience toujours vivante de notre devoir capital sur la terre.
Pour cela il est nécessaire que nous cherchions à comprendre le langage de la créature qui, sans cesse, nous parle de la grandeur, de la sagesse et de la puissance du Créateur, afin que Dieu ne soit pas poür nous un simple mot qui ne nous dit rien de plus, mais l’expression entière, pleine et totale de toute grandeur, de toute noblesse, de toute beauté, de toute sagesse. Nous devons nous accou-
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tumer à ne point nous en tenir aux perceptions de nos sens, mais élever toujours nos pensées vers celui qui a créé toutes choses dans un ordre et avec une sagesse admirables.
Il est nécessaire, en outre, que dans les diverses occasions qui se présentent à nous, nous cherchions à nous rappeler les vérités déjà méditées, sans quoi elles échappent trop facilement à notre mémoire.
Nous pouvons résumer ces vérités dans les pensées suivantes : Nous avons été créés par Dieu et nous n’avons pas d’autre but, d’autre fin que de glorifier Dieu sur cette terre, par le sacrifice du don de nous-mêmes. Nous n’existons donc pas pour nous, mais pour Dieu. Nous ne sommes pas l’être capital, mais l’accessoire, le secondaire. Nous ne sommes point sur la terre pour y mener une vie agréable, pour nous amuser, jouir, nous occuper de ce qui nous intéresse ; pour lire, pour fréquenter nos semblables, pour acquérir considérations, honneurs, richesses, influence, réputation, célébrité ; pour remplir une tâche ou poursuivre un but terrestre ; — nous sommes créés uniquement pour la glorification de Dieu. Nous devons le reconnaître comme notre Maître et Seigneur, nous incliner devant sa souveraineté et faire le bien conformément à sa volonté. Pour nous, tout revient donc à faire la volonté de Dieu. A lui seul, il appartient de préciser ce qu’il demande de nous, sans tenir compte de nos désirs. Il est le Maître ! Il est si incommensurablement au-dessus de nous que nos intérêts auprès des siens ne viennent pas en considération. Je dois donc être toujours prêt à faire ce qu’il demande. C’est dans ce but seulement, pour cette fin
que Dieu pouvait me créer ; sans quoi il n’aurait jamais pu me créer. Impossible de me concevoir en dehors de cette fin. Si je ne remplis pas ce devoir, je n’ai aucune raison d’être. Il n’est pas d’autre motif de mon existence, pas d’autre but assigné à ma vie, en vue duquel Dieu aurait pu me créer.
Mais faire la volonté de Dieu n’est point seulement l’unique chose nécessaire ; c’est aussi la chose la plus noble, la plus grande que je puisse faire icibas, l’œuvre la plus glorieuse dont la création entière et moi nous soyons capables. L’univers tout entier ne peut rien qui ait plus de prix. — Par conséquent, une chose n’a de valeur pour moi que dans la mesure où elle exprime et traduit ma soumission à la volonté divine. Lorsque je reconnais que Dieu demande quelque chose de moi, ce qui importe par-dessus tout, c’est que je m’incline. Rien de plus sublime, de plus important. — Aucune autre considération ne doit déterminer ni influencer ma conduite. Je ne dois pas mettre les intérêts de Dieu au-dessous de mes désirs ou de mes goûts personnels ou d’un but terrestre. Qu’une chose me plaise ou ne me plaise pas, qu’elle s’accorde ou ne s’accorde pas avec mes inclinations et mes désirs, de telles considérations et d’autres de même genre, ne doivent pas régler mes résolutions. Seule la volonté de Dieu doit me décider.
Nous devrions chaque jour, dans notre prière du matin, nous rappeler ces vérités et renouveler ainsi en nous la résolution d’accomplir en toutes choses la volonté de Dieu, de nous incliner sans réserve devant sa souveraineté et de rendre notre journée profitable. Les paroles du « Notre Père ... Que votre
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nom soit sanctifié, que votre règne arrive... » ne doivent pas être dites sans réflexion. Disons-les avec la conscience qu’elles nous enseignent la chose la plus importante que nous devons faire au cours de cette journée.
Une confiance illimitée en Dieu est une autre condition de l’indifférence. Cette confiance s’appuie sur la connaissance de cette vérité qu’en définitive nous avons été créés pour être, durant toute l’éternité, des témoignages de l’amour de Dieu. Par la création, Dieu ne pouvait rien gagner pour lui. Il ne pouvait que manifester et communiquer les infinies richesses de sa bonté. Il ne peut renoncer à la glorification que nous sommes tenus de lui rendre, parce que sa sainteté ne peut souffrir aucune injustice. Plus nous le glorifions durant notre court passage sur cette terre, plus nous serons un jour les magnifiques témoignages de son amour. Il nous a créés par pur amour, par pure bonté ; et son amour et sa bonté trouvent leur joie à communiquer à d’autres leur bonheur.
Dieu veut notre bien, mieux que nous ne pouvons le vouloir nous-mêmes. Tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu. Rien n’arrive qu’il ne sache, qu’il n’ait prévu de toute éternité. Le Sauveur nous l’enseigne très clairement, lorsqu’il nous rappelle comment Dieu prend soin des animaux et des plantes et conclut ainsi : « Si Dieu a soin de revêtir de cette sorte une herbe des champs qui est aujourd’hui et qui sera demain jetée dans le four, combien aura-t-il plus de soin de vous, hommes de peu de foi ! » — S’il permet que nous connaissions le mal-
heur, la maladie, l’adversité, c’est qu’il veut nous donner l’occasion de le glorifier plus particulièrement encore, en acceptant tout de sa main paternelle, et de pratiquer ainsi la patience, la douceur, le renoncement. Ces épreuves sont aussi le meilleur moyen de nous convaincre de la fragilité et du néant des choses terrestres et de nous amener à porter nos regards en haut. La souffrance, l’adversité sont la meilleure école du caractère.
Lorsque l’inquiétude, la crainte, les soucis, ou lorsque la consolante espérance et l’attente du bonheur remplissent notre cœur, cherchons donc toujours à remettre toutes choses à Dieu avec une filiale confiance et dans la ferme assurance qu’il disposera tout pour notre plus grand bien. Répétons sans cesse : « Je mets en vous ma confiance ! » Nous serions plus tranquilles et plus contents, si nous remettions l’avenir entre les mains de Dieu, dans la ferme conviction qu’il est pour nous le plus tendre des pères et dirige toutes choses en vue de notre bonheur. Plus est grande notre confiance dans la Providence, moins nous craignons pour l’avenir. Cette confiance sans bornes, Dieu se plaît souvent à la récompenser d’une façon admirable. Si nous lui confions le soin de veiller sur nous, il le fait mieux que nous ne pouvons le faire nous-mêmes. Lui refusons-nous cette confiance, il nous abandonne à notre imprévoyance et à notre faiblesse.
La consolante assurance qu’un Dieu plein de bonté veille sur nous, que rien ne nous arrive sans sa permission, que tout est disposé en vue de notre salut si nous nous abandonnons à lui, nous aide grandement à voir dans les épreuves et les diffi-
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cultés non pas tant ce qu’elles ont de désagréable que des circonstances permises par Dieu, et à nous incliner devant sa volonté. Sans doute, nous ne comprendrons pas toujours pourquoi Dieu permet ou nous envoie telle ou telle épreuve ; nous devons alors, en nous confiant à sa paternelle bonté, nous soumettre à sa volonté dont les secrets sont insondables. Disons donc avec la plus intime conviction : « Je me soumets sans réserve à votre sainte volonté et je m’en remets entièrement à vous en tout ce que vous disposez pour moi. Donnez-moi seulement votre grâce et la force, afin que je reconnaisse votre sainte volonté et que je m’incline devant elle. »
Il faut fréquemment nous rappeler ces pensées, parce qu’en raison de notre dépendance du monde sensible, nous ne sommes que trop portés à les oublier et, par conséquent, à juger toutes choses du point de vue simplement matériel. Plus nous nous guiderons d’après leur lumière, plus il nous deviendra facile de juger sainement. Pour prendre une décision de quelque importance, rappelonsnous toujours ces vérités, si nous ne voulons pas tomber dans l’erreur.
L’indifférence nous étant naturellement difficile, il est bon d’en avoir tous les motifs présents à la pensée. Et tout d’abord, il importe de nous convaincre qu’il y va de nos intérêts les plus personnels . Nous croyons trop facilement que ces intérêts sont compromis si nous nous donnons complètement à Dieu, que les prétentions de Dieu sont un empiètement sur nos droits. Tel un peuple vaincu qui
voudrait rejeter les conditions imposées par le vainqueur, ainsi nous sommes tentés de secouer notre joug. Nous agissons comme si, entre Dieu et nous, la situation était la même et que Dieu fît trop valoir ses droits, exigeant tout et nous mettant dans l’impossibilité de sauvegarder convenablement nos intérêts. — Comprenons bien que nous ne nous appartenons point à nous-mêmes, que nous avons été créés par Dieu uniquement pour procurer sa gloire. A l’égard de Dieu, nous n’avons aucun droit. Dieu pourrait demander de nous beaucoup plus qu’il ne le fait.
En outre, si nous nous inclinons devant sa volonté ; ce n’est point à nos dépens, c’est au contraire à notre grand profit. Mécontentement, dépit, chagrin, irritation, agitation, soucis, craintes, espérances, d’où viennent tous ces troubles ? La cause est en ceci, que nous avons la tête pleine de désirs et de plans personnels. Nous nous sommes fait de la vie une idée complètement fausse et nous nous étonnons que la réalité n’y corresponde pas. Au lieu de comprendre que notre mission consiste à remplir joyeusement notre devoir, à répandre autour de nous le bonheur et le bien, nous estimons que la chose principale est de réaliser autant que possible toutes nos petites fantaisies exactement de la manière réglée par nous. D’ordinaire, — on le pense bien, — lès choses se passent tout autrement. Et alors, c’est le mécontentement, le dépit, etc... etc... et dans notre folie, nous formons de nouveaux plans pour être encore une fois déçus. Arrivet-il que ces plans se réalisent, c’est l’agitation, le trouble, la crainte d’un nouveau bouleversement.
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Et l’on est toujours dans le souci et l’inquiétude. On l’a dit avec beaucoup de sagesse : « Le contentement s’accroît de tout désir auquel on a renoncé. »
Le vrai contentement et le bonheur intime ne s’acquièrent jamais par la satisfaction donnée aux désirs de notre nature inférieure. Nos aspirations les plus profondes, celles de l’âme, — ne sont point satisfaites. On a agi contrairement à la volonté de Dieu et, au lieu du contentement, c’est le remords de la conscience. Et même les joies, les jouissances terrestres qui sont permises, laissent dans le cœur le sentiment du vide, lorsqu’on les recherche pour elles-mêmes. Nous ne pouvons y trouver autre chose que ce que Dieu y a mis : un délassement, une détente, rien de plus. Elles ne peuvent être qu’un moyen d’atteindre un but plus élevé ; elles ne peuvent être le but lui-même. Nous ne trouverons jamais le véritable bonheur intérieur que là où la sagesse et l’amour de Dieu l’ont mis, — non point au-dessous de nous, non point en nous, mais audessus de nous. — Saint Augustin nous le dit, nous avons été créés pour Dieu et notre cœur est dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il se repose en lui, pâr le don total de nous-mêmes. — Nous serons d’autant plus contents et heureux que nous nous serons davantage oubliés nous-mêmes et n’aurons songé qu’à répandre, autant que possible, autour de nous le bonheur et le bien, en devenant ainsi de plus en plus conformes au divin modèle.
Par l’indifférence, nous nous assurons surtout la liberté intérieure, l’indépendance qui nous permet de prendre nos résolutions en dehors de toute influence injustifiée et déréglée, et de décider ainsi
d’après les exigences de notre devoir de créatures et conformément à la droite raison. C’est la victoire complète de l’esprit sur la matière. Nous dominons les choses ; avec une sagesse ainsi éclairée, nous ne voyons en elles que des moyens d’atteindre la noble fin pour laquelle nous avons été créés. Nous pouvons aussi, sous une autre forme, nous dire : « Je ne veux pas être l’esclave du caprice, de la fantaisie, de la bonne ou de la mauvaise humeur, de mes inclinations, de mes commodités, etc... etc... Je veux en être le maître ! La nature inférieure doit m’aider à remplir le but de ma vie, et je ne permets pas qu’elle me commande au point de décider de ma conduite et de m’exposer ainsi à ma perte. Je lui permets uniquement ce que je reconnais légitime et je le lui accorde parce que je le juge tel et non parce qu’elle le désire. »
Nous avons déjà fait un grand pas, si nous sommes arrivés à nous convaincre que cette attitude de l’esprit est parfaitement raisonnable, et, en même temps, une condition indispensable pour remplir le devoir de notre vie, et enfin la garantie de notre propre intérêt. Mais cela ne suffit point. Cette conviction, il s’agit de Yaffirmer courageuse ment et de nous V assimiler . Notre volonté doit s’y conformer joyeusement et résolument. Il faut donc « mettre cette conclusion en pratique ». On doit, dans les occasions qui se présentent, s’accoutumer à ne tenir aucun compte des désirs de la nature inférieure, à se demander tout d’abord ce que le devoir exige et à le faire aussitôt et résolument. Reconnaissons-nous que telle ou telle chose est la volonté
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de Dieu, il est entendu que nous la faisons aussitôt sans délibérer davantage. — L’énergie qui nous fait ainsi passer à l’action est d’une très grande importance. Très souvent, nos manquements viennent de ce que nous n’accomplissons pas avec la promptitude nécessaire un devoir dont nous avons reconnu qu’il s’imposait, et, ainsi, nous nous laissons tromper par les duperies de la nature inférieure. Pour bien comprendre d’où vient cela, nous n’avons qu’à examiner ce qui se passe en nous lorsque nous nous trouvons devant une décision à prendre. De deux côtés on sollicite notre assentiment : d’une part, c’est Dieu, le devoir, la voix de la conscience ; d’autre part, ce sont les offres de la tentation. Nous pouvons choisir de quel côté porter notre attention : nous nous déciderons presque toujours pour celui qui aura fixé nos regards ; l’autre n’existe plus pour nous ; il n’est plus dans notre champ de vision, il ne peut plus exercer quelque influence sur notre esprit. Précisément parce que la nature inférieure s’entend admirablement à présenter ses motifs de manière à agir sur l’esprit, elle a déjà partie gagnée lorsque nous reprenons l’examen de ces motifs, après avoir reconnu pourtant ce que le devoir demande de nous. C’est donc avec raison qu’on a pu dire : lorsqu’il s’agit d’un devoir, il ne faut plus se demander s’il faut ou s’il ne faut pas l’accomplir, c’est là que la duperie et le danger commencent, et les prétendues raisons de ne point faire son devoir même le plus évident, vont se multipliant sans valoir davantage. — Nous devons donc nous habituer à ne point tenir compte des offres faites par la nature inférieure, à ne point leur permettre
de fixer notre attention pour nous séduire, dès là que nous avons reconnu notre devoir. Gardons-nous surtout de nous laisser aller à quelque sentiment de tristesse et de regret parce qu’il nous faut renoncer à telle ou telle chose. Ayons toujours présent à la pensée le noble but que nous devons atteindre. En haut, toujours en haut, nos pensées et nos cœurs ! — C’est précisément dans les circonstances difficiles que nous glorifions Dieu plus magnifiquement par notre soumission à sa sainte volonté et que notre héroïsme nous mérite l’éternité. Ainsi nous acquérons la maîtrise de l’esprit sur la nature inférieure, nous sommes heureux d’une telle victoire, alors que nous conduire autrement serait mener l’esprit à la défaite et à la servitude.
Il est bon aussi d’employer quelque moyen d’ordre purement naturel, pour nous établir dans cette disposition d’esprit qui nous rend indifférents et nous permet de choisir le moyen le meilleur. Ces motifs naturels sont d’ailleurs empruntés à la nature, qui obéit elle-même à la volonté de Dieu. — Rien ne contrarie l’effort vers la perfection, comme la facilité à se laisser troubler et agiter par la moindre bagatelle. Ce trouble, cette agitation sont déjà la preuve que nous sommes encore peu maîtres de nous, puisque c’est la nature inférieure qui s’émeut ainsi dès qu’elle s’aperçoit qu’une chose ne lui plaît pas. Dans cet état, nous nous laissons aller à des maladresses, à des fautes. Nous ne sommes pas à même de réfléchir paisiblement, mais nous agissons sous l’influence de la passion. Cette même agitation peut troubler tout notre intérieur si nous faisons atten-
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tion à ce qui convient à nos sens. Nous avons donc déjà beaucoup gagné, si nous arrivons à conserver toujours la paix de Pâme, de manière à pouvoir examiner ce que nous devons faire. — Un Américain, impatient d’attendre longtemps la communication téléphonique, lut cet avertissement : « Obey and smile. Tenez-vous tranquille et souriez ! » Pensée toute naturelle bien en rapport avec les circonstances : « Prenez les choses comme elles sont. Malgré les visages renfrognés, les invectives, les marques d’impatience, l’électricité ne viendra pas une minute plus tôt. Acceptez tranquillement toute contrariété et ne perdez point votre bonne humeur. Vous ne gagnez rien à faire autrement, vous en aurez du chagrin et du dépit. Montrez que vous êtes au-dessus de ces petits ennuis, que vous ne voulez point vous laisser ravir la paix de l’âme. Donc, souriez ! Vous garderez ainsi le calme intérieur, et c’est en riant que vous triompherez des difficultés. » Quelle garantie pour nous, si nous puisions dans des motifs surnaturels ces dispositions si simples et si raisonnables, qui nous mettraient en état de juger paisiblement des choses, de nous demander toujours quelle est la volonté de Dieu, puis, d’obéir joyeusement, sachant bien que nous sommes sous le regard paternel de Dieu, qu’il veille sur nous, et qu’en agissant ainsi nous accomplissons ce qu’il y a de plus grand, de plus noble en ce monde ! » « Servite Domino in lætitia ! Servez le Seigneur dans la joie ! »
Consolidation du Fondement
Pénétrons-nous inieux encore des vérités que nous avons reconnues ; étudions, en nous plaçant à d’autres points de vue, les raisons qui doivent nous porter à nous donner entièrement à Dieu, en nous demandant toujours ce qu’il attend de nous, et à nous déterminer à le faire avec empressement.
Et tout d’abord, comprenons bien que telle est, dans notre vie tout entière, la chose qui , essentiellement, s’impose d’ elle-même ; la seule chose pour laquelle nous sommes sur cette terre. Dieu nous a créés uniquement afin que nous lui rendions gloire par le sacrifice du don de nous-mêmes. C’est dans ce seul but qu’il pouvait nous créer, autrement il ne le pouvait. Toute notre raison d’être, toute notre valeur consistent à glorifier Dieu ; en dehors de l’accomplissement de cette fin, notre importance est nulle et nous ne pouvons en avoir une autre.
Il n’en va pas autrement dans la vie ordinaire. Supposons qu’une firme mondiale fonde, dans une contrée jusqu’alors inhabitée, une grande entreprise industrielle et construise pour les ouvriers et pour les employés une ville nouvelle, pourvue de toutes les institutions, de toutes les créations utiles pour le repos, les sports, les plaisirs, etc... etc... De toutes parts, on recrute ouvriers et employés. Ils s’installent dans les habitations qui leur sont destinées. Nous regardons comme allant de soi qu’ils
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donnent à la fabrique toutes les heures demandées et qu’ils exécutent le travail dont ils sont chargés. Comment s’imaginer jamais qu’ils se contentent d’aller à leur travail seulement lorsque cela leur plaît, et que, du reste, ils se donnent du bon temps, s’amusent et, dans l’usine elle-même, fabriquent des objets pour leur usage personnel ? Nous tiendrions cette conduite pour inadmissible. — A bien plus forte raison, il va de soi que nous devons faire la volonté de Dieu. Il a, lui aussi, créé une exploitation gigantesque. Il ne nous a point recrutés, il nous a tirés du néant et appelés à l’existence uniquement pour que nous fassions notre devoir dans le poste à nous assigné. Et nous voyons quantité d’hommes — - peut-être sommes-nous plus ou moins de ce nombre — agir comme il est interdit de le faire dans une exploitation industrielle. Sans se soucier de la volonté de Dieu, on agit à sa guise, on vit à sa convenance, on se permet toutes les libertés, on suit son caprice. — Supposons, en outre, afin que la comparaison se rapproche davantage de la réalité, supposons que les ouvriers et les employés aient cette perspective, qu’à la condition de remplir fidèlement leur devoir durant une année, ils auront droit à une pension bien supérieure à leur salaire, dont le montant sera fixé d’après leur fidélité au travail durant une année. Quel zèle ils montreraient ! Quel travail consciencieux ils accompliraient ! Peut-on comprendre que, souvent, on agisse autrement à l’égard de Dieu qui nous assure une éternité de joies et de félicités indicibles pour notre travail à son service, durant notre court passage sur la terre ? Je ne répète pas ici que notre premier devoir, notre
A L’ÉCOLE DE SAINT IGNACE
devoir le plus important est de servir Dieu, pas plus que, dans la comparaison ci-dessus, les ouvriers et les employés ne pensent constamment à leur devoir : ils le regardent comme une chose qui va de soi. Nous devons apporter à l’accomplissement de la volonté de Dieu tout l’empressement spontané qu’un enfant bien né et au noble cœur' met à obéir à ses parents. L’enfant ne s’attarde pas à se répéter sans cesse que c’est là un devoir, une obligation expresse ; il n’y pense même point, mais il fait ce que désirent ses parents. Il en est de même pour les employés et serviteurs consciencieux : ils ne songent point. à se dire continuellement que leur devoir consiste à faire ce qui leur est ordonné. Lorsqu’une chose va de soi, on ne cherche pas davantage, on se contente simplement de la faire.
Si nous nous demandons pourquoi et comment nous agissons souvent tout autrement à l’égard de Dieu, pourquoi et comment nous ne trouvons pas tout naturel de faire sa sainte volonté, la raison en est d’abord que Dieu ne se présente pas à nous d’une manière visible. Il faut un vif esprit de foi, une conception surnaturelle de la vie pour reconnaître partout la volonté divine. — En outre, notre nature inférieure trouve tout naturel que nous donnions satisfaction à ses désirs sans nous soucier de Dieu, et elle fait ainsi comme s’il y allait de nos propres intérêts, et que la volonté de Dieu leur fût contraire. Et parce que le sensible fait sur nous une impression bien plus forte et plus durable que le surnaturel, nous succombons facilement à l’influence du monde sensible. Ajoutons à cela que Dieu n’intervient pas aussitôt que nous avons violé
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ses commandements. Il semble nous laisser faire.
Notre vie entière n’est donc qu’une lutte continuelle entre l’esprit et la matière, et notre vie doit être une victoire remportée sur la matière en nous et en dehors de nous. Nous ne pouvons réussir qu’à la condition de renouveler sans cesse les forces de l’esprit, de l’âme. C’est par la méditation et par la lecture spirituelle que nous devons orienter mieux notre esprit vers son devoir véritable sur cette terre : nous rappeler ce devoir dans la prière du matin, nous surveiller par le contrôle exercé sur nos actes, demander dans la prière et la sainte Communion la force de nous conformer toujours fidèlement à la volonté de Dieu. Il faut nous efforcer d’arriver ainsi à ce que diriger tout en nous à glorifier Dieu par le don de nous-mêmes, soit chose naturelle.
Pour cette lutte contre la nature inférieure, il est bon, il est nécessaire d’avoir présents à l’esprit tous les motifs qui peuvent nous animer à nous donner complètement à Dieu, et en même temps nous mettre en mesure de répondre victorieusement aux vaines raisons de la nature inférieure.
C’est d’abord la pensée que notre impérieux devoir est de glorifier Dieu par le sacrifice du don de nous-mêmes. La plupart du temps, on insiste sur cette pensée du devoir, quand on est exposé à ne point faire une chose qui s’impose d’elle-même. Or, ce danger existe pour chacun de nous pour les raisons rappelées ci-dessus. Il nous faut donc nous pénétrer autant que possible de cette vérité que nous sommes absolument et sans réserve obligés
vis-à-vis de Dieu par le devoir. On est obligé à une chose à l’égard d’un autre, lorsque cet autre a le droit de nous demander cette chose. Le droit s’appuie sur des principes. Il n’est pas de droits aussi inébranlablement établis que les droits de Dieu sur nous. Il nous a créés. Nous lui appartenons tout entiers. Tout est sa propriété : nous ne sommes pas nos maîtres. — Ses droits de souverain sont, en outre, d’une nature toute spéciale, et il n’en est pas de semblables. Nous lui appartenons d’une manière qui n’existe pas en dehors de lui et de nous. Il nous a créés et il doit nous conserver l’existence. Il ne partage ses droits avec personne. Personne ne peut revendiquer sur nous des droits pareils. Il ne peut pas non plus aliéner ses droits : que quelque chose ne lui appartienne pas, c’est une contradiction ; sa souveraineté s’y oppose. Il ne peut pas plus renoncer à ses droits qu’il ne peut, dans un cas exceptionnel, ne pas tenir compte d’un manquement de notre part à notre devoir : sa sainteté ne le permet pas. Ses droits ne cessent jamais, car il est éternel.
Nous sommes à lui plus étroitement que l’enfant n’est à son père. Les droits du père ont des limites ; ils cessent en partie à la majorité des fils. Les droits de Dieu n’ont pas de limites : vis-à-vis de lui, il n’est pas question de majorité. — - Nos obligations envers lui sont plus rigoureuses que celles de l’ouvrier envers celui qui le fait travailler. Avant de s’engager, l’ouvrier peut discuter les conditions de son engagement ; après son entrée en service il peut donner congé au maître. Quant à nous, ce n’est pas librement que nous entrons au service de Dieu : il
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nous a créés spécialement pour que nous le servions. Nous ne pouvons lui poser des conditions, ni les discuter avec lui, ni donner congé. Il est et il reste le Maître absolu. — Nos devoirs envers lui sont plus stricts que nos devoirs envers l’État. L’État ne peut exiger de nous qu’une soumission extérieure ; ses droits sont limités ; nous pouvons nous expatrier et il perd ses droits sur nous. Dieu demande notre soumission intérieure, ses droits n’ont pas de bornes et nous ne pouvons sortir de ses États, — l’univers est son empire.
Encore une fois, tous les autres devoirs nous lient uniquement parce que Dieu le veut ainsi et dans la mesure où il le veut. Il n’est pas de devoir qui ne rentre dans nos obligations envers Dieu ; bien moins encore peut-il y en avoir qui soit contraire à ces obligations. A proprement parler, il n’est pour nous quun seul et unique devoir , celui de nous soumettre à Dieu. Voilà le devoir capital, le suprême devoir. Nous ne pouvons nous y dérober. Rien ne peut nous en dispenser : il s’impose à nous dans tous les cas, quels qu’ils soient. Et à l’égard de Dieu nous n’avons aucun droit. Il est notre maître, notre seigneur absolu. Avec lui, pas de traité, pas de conditions à poser, pas de réserves à faire. Jamais nous ne pouvons dire qu’il s’agit, en tel ou tel cas, de nos affaires personnelles qui ne le regardent point. — Les droits de Dieu ne s’appuient pas, comme ceux des autres maîtres d’ici-bas, sur une autorité extrinsèque ; ils ont leurs fondements intrinsèques, ils reposent sur la nature de cette réalité qu’il est notre Créateur. C’est par une conséquence de la nature de notre être que l’unique raison de notre
existence est notre devoir de glorifier Dieu, en reconnaissant sa souveraineté. On ne peut nullement faire abstraction de ce devoir. Pas plus qu’un homme ne peut jamais cesser d’être l’enfant de ses parents, nous ne pouvons jamais cesser d’être les serviteurs de Dieu. On peut nier cette vérité, ne point s’en soucier : on ne peut la changer. Essayons d’un côté, essayons d’un autre, tournons-nous à droite, tournons-nous à gauche, nous nous trouverons toujours en face de ce devoir. Dieu est « le Seigneur » et il reste « le Maître ».
Ce devoir est parfois très rigoureux, il peut réclamer jusqu’à l’effusion du sang : les persécutions dirigées de tout temps contre les chrétiens et contre l’Église sont là pour en témoigner. La perte des biens, la prison, le martyre et la mort sanglante, — rien n’a jamais pu ni ne pourra jamais autoriser l’homme à agir contre la volonté de Dieu. Sans doute, en pareil cas, Dieu vient en aide et donne des grâces spéciales, mais ces grâces présupposent que celui qui les reçoit est disposé à se soumettre sans réserve à la volonté divine. Nous ne pouvons donc jamais nous pénétrer suffisamment de nos obligations et nous y habituer assez dans la vie quotidienne, pour être en état de porter l’obéissance jusqu’à l’héroïsme, si Dieu le demande.
Il serait à souhaiter qu’il ne fût pas besoin d’insister à ce point sur notre devoir. Mais nous sommes ainsi faits que nous ne trouvons que trop facilement mille motifs pour esquiver nos obligations. Il faut donc faire passer dans notre chair et notre sang l’intime conviction que notre premier et indispensable devoir est de glorifier Dieu par notre soumis-
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sion à sa sainte volonté, que nous sommes sur la terre uniquement pour remplir cette obligation.
La fidélité au devoir est une belle chose. « Ils ont une belle âme, un noble cœur », dit-on des hommes fidèles à leur devoir. On peut se confier à eux, avec la certitude de n’être point trompé. Rien que de penser à eux nous fait déjà du bien. Partout on apprécie hautement cette vertu. — L’oubli du devoir est, au contraire, haïssable et digne de mépris. Penser à des hommes sans fidélité, nous est désagréable ; nous avons pour eux de la répugnance. On ne veut pas avoir affaire à eux, on ne peut se fier à eux. — Plus un devoir est important et pressant, plus la négligence de ce devoir mérite l’aversion et le mépris. Dans le caractère d’un homme sans conscience, rien n’a de valeur. Il n’est pas d’expression qui stigmatise suffisamment cette lâcheté, cette bassesse. — Comment, dès lors, juger un homme qui, dans les circonstances les plus importantes, oublie le devoir capital de sa vie envers son souverain Maître et Seigneur. Comment, dès lors, ne pas nous efforcer à tout prix de rester fidèles à ce devoir ?
Il arrive qu’on se récuse devant le motif même du devoir. On voudrait avoir, pour a!gir, des motifs plus nobles. — N’y a-t-il pas un orgueil secret à ne pas vouloir s’incliner devant Dieu, à prétendre être son propre maître et s’arroger le droit de juger par soi-même ce qui est légitime et olbigatoire ? Penser de la sorte, c’est ne point vouloir se soumettre parce que Dieu le demande, chercher des raisons pour justifier sa propre attitude, c’est-à-dire pour accomplir ce que veut Dieu, non point parce que Dieu le veut,
mais parce quon le veut soi-même. Et ainsi on ne rend pas à Dieu la gloire qui lui est due. Notre devoir est de reconnaître qu’il est le Maître ; et nous devons nous incliner sous la volonté de Dieu parce qu’il est le Maître. — Assurément, nous pouvons et nous devons nous proposer des motifs qui nous aident à nous soumettre à Dieu, en nous disant par exemple que vivre en tout conformément à sa sainte volonté, est en soi une chose excellente et raisonnable. Mais, en définitive, nous devons, en effet, vivre de cette façon parce que telle est la volonté de Dieu. Le Sauveur nous l’enseigne lorsqu’il répète si souvent qu’il accomplit la volonté de son Père : « Je fais toujours ce qui lui est agréable » ; « ma nourriture est de faire la volonté du Père » ; « que votre volonté soit faite et non la mienne ! » — En outre, dans les troubles et les orages de la vie, les motifs purement naturels perdent leur efficacité. Sans doute, agir par le seul sentiment du devoir n’est point ce qu’il y a de plus parfait ; c’est là, cependant, l’unique fondement solide sur lequel nous pouvons établir l’édifice de nos vertus, sans nous exposer au risque de voir l’édifice s’écrouler.
Soyons humbles et reconnaissons, sans réserve, notre dépendance à l’égard de Dieu. Nous sommes les créatures de Dieu ; voilà l’immuable vérité. Nous ne pouvons* exister autrement. Il n’est même pas possible de concevoir autrement notre existence. L’essence même de notre être l’atteste : Nous sommes créés par Dieu et uniquement pour le glorifier par le sacrifice du don de nous-même.
CONSOLIDATION DU FONDEMENT II
Consolidation du fondement
La pensée que Dieu a sur nous des droits souverains et que nous avons des devoirs envers lui, n’a rien qui puisse nous peser ou nous décourager. — Il est vrai ; devant Dieu, nous sommes la petitesse même, notre valeur est nulle. Mais si nous le reconnaissons humblement, si nous prenons les choses comme elles sont, Dieu nous élèvera à une grandeur et à une dignité telles que nous ne saurions en concevoir de plus magnifiques pour nous.
Qu’est-ce qui fait la grandeur ? la richesse ? les titres ? les honneurs ? un extérieur imposant ? — Le contenu de mon porte-monnaie ou de mon coffre-fort, la maison que j’habite, les vêtements que je porte, les titres qu’on me donne en m’adressant la parole ? — Ces choses ne sont cependant pas moi ! Elles peuvent m’appartenir, mais elles sont miennes et non pas moi. Ce qui est réellement a moi », voilà ce qui peut faire ma grandeur ; et c’est d’abord ma dignité d’homme, dignité qui m’élève bien au-dessus des animaux et de toutes les autres créatures de la terre, parce que, étant l’image de Dieu, j’ai une âme immortelle, douée de la raison, du libre arbitre, à la ressemblance des perfections divines. — Quand je me laisse guider par ma raison, lorsque je fais ce qu’elle juge légitime, j’assure ma dignité : je me conduis non pas selon mes caprices, mes fantaisies, d’aveugles impulsions et des impressions changeantes, mais selon
la raison. En outre, l’ordre auquel Dieu veut que je me conforme n’a pas été établi arbitrairement : il a sa raison d’être dans ma nature même. Dieu me demande uniquement ce qui contribue à ma perfection intérieure ; il me défend uniquement ce qui m’est nuisible. « Crains Dieu et observe ses commandements, car c’est là tout l’homme. » Si je vis conformément à la volonté de Dieu, j’imprime toujours de mieux en mieux en moi les traits divins et je deviens de plus en plus semblable à l’image divine. De plus en plus, je triomphe de la matière en moi et en dehors de moi, je la domine, je règne sur tout ce qui est bassesse, vulgarité, animalité, faiblesse, ténèbres, obscurité : A cette condition* seulement, je suis « tout l’homme », c’est-à-dire je me rapproche de l’idéal que Dieu avait en vue lorsqu’il créa l’homme.
Mais Dieu m’a destiné une autre dignité et une autre grandeur incomparablement plus hautes, que je ne puis atteindre par mes propres forces. Je puis, grâce à mes propres efforts, devenir plus sage, meilleur, plus noble, mais non pas jusqu’à m’élever audessus de moi-même : je ne cesserai jamais d’être un homme. Mais Dieu veut que nous soyons les témoignages de son amour infini en nous élevant aussi haut que possible. Dans ce but, il nous a donné une vie nouvelle, d’un ordre supérieur, surnaturelle, qui nous transforme intérieurement, au point que nous devenons semblables à des dieux plutôt qu’à des hommes. Nous sommes ainsi des « surhommes » au sens véritable du mot, parce que cette vie nouvelle nous élève au-dessus de notre nature. Comme chrétiens, nous avons donc une
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triple vie : 1° celle du corps, qui nous est commune avec les animaux et dont nous n’avons pas à nous enorgueillir ; 2° celle de l’esprit, qui nous élève bien au-dessus de l’animal ; par ces deux premières vies, nous sommes et nous restons des « hommes ». Mais nous avons une troisième vie, la vie surnaturelle de l’âme par la grâce, et à cette troisième vie nous devons notre grandeur et notre dignité véritables.
Nous le constatons avec une merveilleuse clarté en la très sainte Vierge Marie. Dieu pouvait créer sa mère telle qu’il la souhaitait, et Marie pouvait être élevée à une telle grandeur qu’elle dirait un jour : « Je serai appelée bienheureuse dans la suite de tous les siècles, parce que le Seigneur a fait en moi de grandes choses. » Quel don si précieux Dieu dans sa pensée éternelle lui a-t-il destiné ? — Elle a, dès le premier instant, reçu la grâce sanctifiante. Seule, elle a été conçue sans la tache originelle. Dieu ne lui a donné ni la richesse, ni la considération, ni les jouissances du monde: — tout cela n’est rien. — Nous pouvons en outre apprécier l’incommensurable valeur de cette vie de la grâce, en nous rappelant qu’elle a dû nous être rachetée au prix de la mort du Fils de Dieu. Et cette vie de la grâce, quel est enfin son aliment ? C’est Dieu lui-même. — Combien précieuse doit être cette vie, puisque son aliment est littéralement d’une valeur infinie !
Il est vrai : ici-bas, nous ne pouvons voir cette grandeur qui est la nôtre, nous ne pouvons l’admirer, la montrer aux autres. Mais autant il est certain que, dans la petite .Hostie du Tabernacle, le Roi de gloire est caché, autant il est certain que notre grandeur surnaturelle est cachée au-dedans
de nous. Et un jour, nous l’espérons, nous la verrons pour en jouir durant toute l’éternité.
Mais celui qui n’a point cette vie de la grâce, reste sans valeur aucune, eût-il sur cette terre toute la grandeur imaginable, — fût-il ministre, chef d’État, empereur d’Europe, fondateur d’un Empire universel..., s’il mourait sans la grâce sanctifiante ; — sans doute, on lui . ferait des funérailles magnifiques, partout on honorerait sa mort, avec une grandiose solennité, les ambassadeurs de tous les Etats déposeraient sur sa tombe de splendides couronnes, on exalterait ses exploits en de pompeux panégyriques ; tous les livres d’histoire et de nombreux ouvrages spéciaux lui réserveraient une place à part parmi les hommes illustres... mais son âme serait dans l’enfer en compagnie des démons. « Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, et de perdre son âme » ? s’il n’a pas la vie de la grâce. — Celui qui, dans une condition toute simple, accomplit fidèlement son devoir, sans même attirer sur lui l’attention, sans goûter à aucune des jouissances de ce monde, celui-là possède devant Dieu une indicible grandeur et, après sa mort, il s’élève au ciel pour y jouir durant l’éternité d’une gloire sans égale : « Ceux qui, sur la terre, sont les premiers, seront alors les derniers et ceux qui sont sur la terre les derniers, ^seront alors les premiers. »
Il n’est point d’autre voie pour arriver à la véritable grandeur. Tout le reste est vaine apparence et tromperie et prend fin à la mort. La grandeur intérieure dure éternellement. Personne ne peut nous la ravir contre notre volonté ; aucun accident
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ne peut nous la faire perdre. Tout ce que, étant en état de grâce, nous faisons en conformité avec la volonté divine, ajoute à cette grandeur et accroît notre mérite. Pour la plupart des hommes, la voie qui conduit aux grandeurs terrestres est fermée ; celle qui mène à cette grandeur véritable, incomparable, sans mesure, est toujours ouverte à tous. Si nous pensons ainsi et agissons conformément à cette pensée, nous pouvons, dans le calme du véritable sage et du faite vertigineux de cette grandeur, regarder loin, bien loin au-dessous de nous, les passagères prérogatives qui sont, pour les autres hommes, des grandeurs !
En outre, il est honorable de servir Dieu. Qu’estce que l’honneur ? L’honneur consiste à ne se permettre rien, à ne rien faire qui nous rende méprisables. Est-ce que je me permets quelque chose de ce genre si je reconnais pratiquement les faits dont la raison me montre le bien-fondé, si j’agis en conséquence ? — Je ne puis supprimer cette réalité que je suis une créature de Dieu, qu’il m’a créé uniquement afin que je le glorifie. Je me rendrais ridicule, au contraire, si je m’imaginais que je suis mon propre maître et agissais en conséquence. Je ressemblerais à un fou qui se croirait l’empereur de la Chine ou quelque personnage de ce genre.
Ajoutons que l’homme ne trouve point en lui même tout son contentement ; il a l’irrésistible besoin de se donner à quelqu’un ou à quelque chose. Je ne sauvegarde mon honneur qu’à la condition de ne pas chercher mon point d’appui, mon idéal, ma satisfaction, au-dessous de moi, auprès de mes
semblables, mais toujours au-dessus de moi. Plus le Maître que je sers m’est supérieur, plus mon service est honorable pour moi. Combien souvent les hommes sont fiers d’être les employés de quelque firme importante, les fonctionnaires d’un puissant État, les officiers d’un général célèbre. Qu’ils sont heureux s’il leur arrive de monter plus haut encore, de réussir à se pousser en avant, à conquérir quelque titre nouveau. D’autres se prennent d’enthousiasme pour un chef plus élevé en dignité, pour un homme d’État ou pour un savant illustre. Ils se font un honneur d’entrer à leur service, de travailler, de combattre pour soutenir leurs idées et défendre leurs plans. S’entretenir avec eux, vivre dans leur voisinage immédiat, avoir avec eux des relations personnelles, voilà des faveurs inappréciables. Ils sont prêts à leur rendre des services de tous genres. — Bismarck ordonna de graver sur la pierre tombale de son monument funéraire cette inscription : « Otto von Bismarck, fidèle serviteur de l’Empereur Guillaume Ier ». C’était là, lui semblait-il, son plus beau titre de gloire. Il ne voulait pas que sa tombe rappelât qu’il avait été prince, chancelier d’Empire, le fondateur du nouvel Empire Allemand, mais le fidèle serviteur d.e son impérial Maître. N’est-ce pas un incomparable honneur que d’être le fidèle serviteur de celui par la grâce duquel vivent tous les maîtres et seigneurs du monde ? de pouvoir déclarer : « Je ne m’incline que devant le Maître du ciel et de la terre ? C’est lui seul que je reconnais comme mon Maître et Seigneur ; tout autre est trop peu de chose à mes yeux. Je me soumets à lui seul et à ceux qui ont le droit de me
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commander en son nom. Devant un homme et devant des idoles je ne m’incline pas ! »
Et ceux qui, dans leur orgueil et dans leur aveuglement, refusent de s’incliner devant Dieu, à qui donc obéissent-ils ? Ils se donnent à quelque idole, ils la servent, ils lui consacrent leur amour, leur enthousiasme, leur travail et leur vie. Pour les uns, c’est le veau d’or qu’ils adorent. Avec une véritable passion ils s’efforcent d’amasser des richesses, toujours plus de richesses. D’autres, dirons-nous avec saint Paul, font de leur ventre un Dieu : jouissance, plaisir, sensualité, sont tout pour eux. Ceuxci recherchent à tout prix la considération, les honneurs, le succès et ils se font ainsi les esclaves de l’opinion publique. Ceux-là ont le culte de leur corps. Pour le corps qui est la demeure et le serviteur de l’âme, ils font tout. Pour l’âme, ils ne font rien. — ■ A un Dieu éternel, infini, ils substituent une idole qu’ils honorent et préconisent, à laquelle ils se soumettent entièrement et ils ne sentent jamais à quel point, même au seul point de vue naturel, ils s’abaissent en obéissant ainsi, sans discernement ni réserve, à tous les caprices, à toutes les fantaisies de leur idole ! En définitive, ils s’inclinent devant Satan. Celui qui commet le péché devient l’esclave du péché, et par conséquent du démon. C’est volontairement qu’ils se déshonorent ainsi en le suivant, en le reconnaissant pour leur Maître. Dans leur folie, ils vont jusqu’à mépriser ceux qui ne consentent à s’incliner que devant le souverain Maître de l’univers.
Dieu, il est vrai, n’est point visible à nos yeux ici-bas : nous ne le voyons point siégeant sur un
trône d’or, entouré d’une cour brillante. Il ne nomme pas des ministres, il n’accrédite pas des ambassadeurs, il ne traite pas avec des cours étrangères. Il n’appuie pas sa puissance sur de longues files de canons, sur des millions de baïonnettes, sur l’artillerie de cuirassés géants. Mais il n’en siège pas moins là-haut, aussi réellement que les rois de la terre siègent sur leur trône. Autour de lui planent d’innombrables légions d’anges dont une seule suffirait pour écraser toutes les armées, pour anéantir toutes les flottes du monde entier. Si vous voulez vous faire une idée de sa puissance et de sa grandeur, contemplez le ciel étoilé, cherchez à calculer l’immensité de ces espaces que la lumière n’arrive pas à traverser en des milliers d’années. Si vous êtes saisis de vertige, si votre imagination reste épuisée, si vous renoncez à vous représenter cette grandeur, songez alors que, pour ainsi dire, vous n’avez là sous les yeux qu’un minuscule fragment, un minuscule échantillon de son splendide manteau royal, et que, là-haut, le Dieu éternel règne dans une grandeur et une majesté que nous ne pouvons concevoir. Alors demandez-vous : peut-il y avoir un honneur plus grand que celui d’être le fidèle serviteur de ce maître, du plus puissant des Seigneurs ?
Enfin, servir Dieu, c’est notre bonheur . Ici-bas déjà, nous n’éprouvons une vraie satisfaction intérieure, notre cœur ne goûte une douce et consolante joie que dans une vie conforme à la volonté de Dieu. L’ordre s’établit en nous, parce que l’esprit,
CONSOLIDATION DU FONDEMENT II
l’ame régnent et rejettent tout ce qui troublerait la paix intérieure. Dieu ne nous demande rien qui ne soit pour notre bien ; il nous interdit uniquement ce qui nous est nuisible. Chaque victoire remportée sur la nature inférieure, sur tout ce qui est mauvais, laid, avilissant, accroît en nous le sentiment de la joie de vivre et fortifie notre esprit. Et cela c’est la joie véritable, et l’âme satisfaite comprend que pour elle tout va bien. Pour parler de contentement et de satisfaction, il faut que notre « moi » proprement dit, notre âme, goûte réellement cette paix dans l’ordre. Lorsque le corps est seul content, parce que ses désirs sont satisfaits, sans que les désirs do l’âme le soient également, comment pouvons-nous posséder la joie ? Nos aspirations les plus intimes n’ont pas eu leur part. Le calme, la paix d’une bonne conscience, peuvent nous dédommager de toutes les autres joies; et rien ne saurait les remplacer. Nous avons en outre cette consolante certitude que toutes nos actions, fussent-elles les moins apparentes aux yeux du monde, sont réellement, devant Dieu, des hauts faits, de véritables exploits, plus importants, au vrai sens du mot, que ceux publiés par les journaux, puisque nous faisons ce qu’il y a de plus important dans la création entière, en glorifiant Dieu et en assurant ainsi à nos actes une récompense éternelle. Et, dès ici-bas, Dieu récompense ses serviteurs fidèles, en leur donnant la véritable paix du cœur, et le cœur alors surabonde d’une joie toute pure. — Du reste, nous n’avons qu’à jeter un regard autour de nous pour reconnaître que tous les mécontente-
a l’école de saint ignace.
ments, désagréments, chagrins proviennent de ce que nous refusons à Dieu le don entier de nousmêmes, pour suivre nos propres voies.
Mais ce n’est pas pour toujours que nous glorifions Dieu par ce sacrifice de nous-mêmes. Apres un court pèlerinage sur cette terre, nous serons à jamais les témoignages de l’ineffable et infini amour de Dieu, qui se révélera à nous d’une manière que nous ne pouvons, maintenant, ni comprendre ni nous représenter. Alors Dieu nous montrera que la création est la plus magnifique révélation de son amour, qui se plaît à récompenser la gloire que nous lui aurons rendue sur cette terre, avec une libéralité qui dépasse toutes nos aspirations, en les comblant. La vie sur la terre se prolongeât-elle audelà de quatre-vingts ans, n’est qu’un « instant », au dire d’un poète ; puis commence une éternité sans fin dans laquelle nous prendrons part aux joies infinies de notre Dieu. Là, il n’est plus d’adversités ni de souffrances, et notre bonheur sera d’autant plus grand que nous aurons davantage glorifié Dieu sur cette terre.
Le sacrifice du don de soi-même
(Résumé du Fondement)
Notre vie sur la terre a un but qui lui est propre, une fin dernière : nous devons glorifier Dieu par le sacrifice du don de nous-mêmes. Tel est, en même temps, l’acte le plus noble dont l’homme — et même la création entière — soit capable. — Mais trop
facilement nous estimons la valeur et l’importance d’un homme d’après ses actes extérieurs, d’après les résultats obtenus. Cette façon d’apprécier est une erreur, non seulement s’il s’agit de porter un jugement sur un homme, mais encore s’il est question d’évaluer la grandeur d’un saint. Si de grands saints ont puissamment travaillé à la gloire de Dieu, ce n’est point cependant en cela que consiste, en dernière analyse, leur sainteté. Il en est — par exemple saint Joseph, saint Louis de Gonzague, sainte Thérèse de l’Enfant- Jésus, et beaucoup d’autres encore — dont la vie ici-bas n’a que peu ou point attiré l’attention. La sainteté consiste à se donner soi-même à Dieu aussi parfaitement que possible, à soumettre sa volonté propre à la volonté divine. L’homme renonçant complètement à sa volonté propre pour se soumettre à Dieu sans réserve, voilà l’hommage le plus magnifique rendu à la souveraineté divine. Jamais la glorification de Dieu n’a été et ne sera plus puissamment procurée qu’elle ne l’a été par le sacrifice de Jésus- Christ, obéissant jusqu’à la mort sur la Croix.
Il mettait en pratique sa prière du Jardin des Oliviers : « Père, que votre volonté soit faite et non pas la mienne ! » Nous ne pouvons, nous aussi, rien faire qui soit plus grand, plus important : soumettons-nous aussi parfaitement que possible à la volonté divine et accomplissons cette volonté.
Le don de nous-mêmes à Dieu suppose que nous reconnaissons en lui sans réserve le Maître et souverain Seigneur. Nous devons être intimement convaincus que Dieu est notre Maître absolu ; nous
devons avoir précisé très clairement les conclusions qui découlent de cette vérité et nous devons confirmer ces conclusions par la pratique. — Nous ne reconnaissons pas la souveraineté de Dieu de la même manière que des sujets reconnaissent l’autorité d’un prince ou d’un gouvernement. Il ne s’agit ici que d’une soumission extérieure ; en même temps peut-être le sujet peut en son for intérieur refuser la soumission et obéir de mauvais gré. A l’égard de Dieu, une reconnaissance de ses droits et une soumission de ce genre n’auraient aucune valeur. Dieu veut, et il doit vouloir, que notre soumission soit intérieure. — Tout en se soumettant à une autorité terrestre, l’homme conserve cependant une grande liberté personnelle. En de nombreuses circonstances, l’Etat n’a pas le droit d’intervenir et nous pouvons alors agir à notre gré. — Mais en Dieu, nous devons voir notre souverain Maître et Seigneur, envers qui nous ne possédons d’autre liberté que celle qu’il veut bien nous laisser. Nous n’avons pas le droit de poser des conditions, de faire des réserves. Devant lui, nous n’avons aucun droit. Sans doute Dieu ne peut être injuste envers nous, il ne peut rien nous demander qui ne soit équitable ; et ce n’est nullement parce qu’il irait contre nos droits, mais parce que sa sainteté s’y oppose.
Donc, par le don parfait de nous-mêmes, nous signifions expressément que nous renonçons à toute indépendance à l’égard de Dieu et que, par conséquent, nous renonçons, en quoi que ce soit, à agir à notre idée sans nous soucier de sa sainte volonté ; en outre, nous déclarons que devant Dieu nous n’avons aucun droit à faire valoir, qu’il n’a point
à tenir compte de nos désirs, que nous sommes chose secondaire, que* nos intérêts terrestres doivent toujours céder devant les siens. Nous nous affirmons prêts à nous conduire en toutes choses d’après sa sainte volonté, à nous incliner devant ses ordres, à rester toujours satisfaits des décisions de sa Providence. Toute volonté propre, toute autonomie, toute indépendance sont incompatibles avec ce don de nous-mêmes.
A l’orgueil humain ces vérités peuvent paraître désagréables, humiliantes, intolérables, et l’orgueil humain se révolte contre elles et se refuse à les admettre. Elles sont cependant la simple conséquence de cette vérité que nous sommes les créatures de Dieu ; elles sont donc la vérité toute pure et une conclusion parfaitement logique. Le contraire serait manque de logique, manque de sincérité, mensonge ou -sotte imagination.
IL nous faut revenir souvent sur ces vérités et les entretenir vivantes en notre esprit et notre cœur. Sans cette précaution, il est à craindre que, dans la vie pratique, séduits par le monde des sens et par la recherche de nous-mêmes, nous ne laissions effectivement ces vérités dans l’oubli, pour agir contrairement à nos résolutions. Chaque jour, dans la prière du matin, rappelons à notre âme que ce jour nous est accordé uniquement pour nous permettre de glorifier Dieu, en nous conformant en toutes choses à sa sainte volonté. Il est bon de préciser comment en ce jour nous atteindrons ce but, sur quel point devra porter particulièrement notre attention. Il est également nécessaire de nous recueillir à l’occasion pour jeter un regard en
arrière sur notre âme et de nous demander matin et soir comment nous avons rempli notre devoir, en nous posant cette question : « En quoi et comment ai-je aujourd’hui pratiqué le don de moimême à Dieu ? Comment ai-je accompli la volonté de Dieu ? »
La mise en pratique de notre résolution est, enfin, la chose capitale. Pensées, actes, tout en nous doit traduire la résolution de régler notre vie conformément à la sainte volonté de Dieu. Ni notre disposition du moment, ni le caprice ou la fantaisie, ni les boutades, ni surtout les désirs et convoitises de la nature inférieure et des passions, ni l’ambiance ne doivent diriger notre conduite ; nous ne devons point passer la journée sans réfléchir au risque de nous laisser guider par les événements. Notre intelligence et notre volonté doivent détermier et surveiller tous nos actes.
Et, dans ce but, il est nécessaire de voir clairement ce que Dieu demande de nous, comment pratiquer le don de nous-mêmes à Dieu. D’autres méditations qui viendront dans la suite ont pour but de nous tracer exactement un plan de vie, ou du moins de marquer les lignes principales que nous devons suivre. — Bien souvent la volonté de Dieu se révèle clairement, Dieu nous parle par ses commandements, ses ordonnances, les ordres des Supérieurs, par nos devoirs d’état ; et nous n’avons qu’à nous efforcer d’y reconnaître sa volonté. En d’autres cas, nous avons à chercher ce que Dieu demande de nous dans telle ou telle circonstance. Souvent aussi, Dieu nous laisse la liberté, mais non pas afin
que nous agissions alors d’après notre bon plaisir. Il veut bien plutôt offrir à notre bonne volonté un champ plus vaste et nous donner l’occasion de nous conformer à ses désirs et à ses conseils afin de le glorifier davantage de notre propre mouvement. Dès lors, comme nous l’avons vu, la pensée directrice de notre conduite doit être la pensée de faire le bien, en organisant notre vie de manière à ce qu’elle apporte à d’autres la bénédiction et le bonheur. — En conséquence, celui qui tend à la sainteté véritable ne doit pas examiner en premier lieu ce qu’il veut faire pour Dieu d’après ses propres idées et ses plans personnels : — il y a là, souvent, à côté du zèle pour la gloire de Dieu, une bonne part faite à l’amour-propre ; — il doit chercher tout d’abord comment il pourra, aussi fidèlement que possible, accomplir la volonté de Dieu. Ce qu’il entend faire de son propre choix pour la gloire de Dieu ne vient qu’en second lieu.
Il importe de reconnaître clairement ce que Dieu attend de nous. Il ne faut pas nous demander : « Quel est le plus parfait i » mais « Quel est le meilleur pour moi ? » Nous devons tenir compte de nos talents, de nos aptitudes, de nos forces, de notre santé, de notre entourage, de nos occupations, etc... Dieu ne demande pas à tous la même chose. Nous en avons la preuve chez les saints : chacun d’eux a glorifié Dieu à sa manière. C’est en ce sens que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus prend la parole du Sauveur : « Il y a de nombreuses demeures dans la maison de mon Père ». Et, songeant à elle-même, elle se dit qu’il y a aussi une demeure pour les petits enfants. Parmi les fleurs,
nous voyons la diversité la plus grande, en même temps que chacune garde sa beauté et son parfum propres ; il en est de même pour les saints. Chacun doit chercher à reconnaître la manière spéciale dont Dieu veut être glorifié par lui, s’en contenter afin de s’y conformer aussi parfaitement que possible.
Il importe, en outre, qu’en nous efforçant de procurer à Dieu la plus grande gloire possible, nous ne cessions pas de nous demander si ce que nous croyons devoir faire est réellement conforme à l’intention de Dieu. Souvent les choses vont tout autrement que nous ne l’avions prévu. Alors, il s’agit de s’incliner devant les dispositions de la Providence et d’examiner comment, dans ces circonstances, nous devons offrir le sacrifice de la soumission, c’est-à-dire si nous devons lutter contre les difficultés ou bien voir, dans les difficultés mêmes, une marque de la volonté divine. On se tromperait complètement, si l’on prétendait décider à son gré ce qui contribuera à la gloire de Dieu et tenter à tout prix de le réaliser, bien que diverses raisons indiquent qu’en agissant ainsi, on fait sa propre volonté et non pas la volonté de Dieu.
Tous nos efforts doivent, par conséquent, tendre à faire ce que Dieu veut , parce que Dieu le veut et comme il le veut.