I. Nous DEVONS FAIRE CE QUE DlEU VEUT
Lorsque nous avons reconnu qu’une chose est la volonté de Dieu, notre devoir le plus grave est de faire cette chose. Fût-elle sans le moindre éclat et sans importance, par le seul fait que Dieu la veut, elle est en réalité la chose la plus précieuse,
la plus noble qu’il nous soit donné de faire en ce moment. Nous ne pouvons rien imaginer qui ait plus de prix devant Dieu, alors même qu’une autre chose semblerait plus noble, plus utile à la gloirè de Dieu. On se tromperait foncièrement' si l’on pensait glorifier Dieu d’une autre manilre, étant donné que la volonté divine est manifestement qu’on s’occupe de ces choses sans importance. Jésus nous l’enseigne d’une façon frappante par sa vie cachée. Il ne pouvait alors rien faire de plus glorieux pour son Père que de manier le rabot et de travailler dans l’atelier. On agirait au rebours en laissant de côté ce que demandent l’obéissance ou les obligations de sa condition, sous prétexte que ces obligations « dérangent » et détournent des travaux qu’on a entrepris pour la gloire de Dieu. Ne nous laissons pas aveugler par les apparences et gardonsnous de penser que, dans son obscurité et son insignifiance, notre vie est sans valeur et sans utilité. Si cette vie est conforme à la volonté de Dieu, nous faisons ce que la création entière peut faire de plus important et de. plus noble ; tout simplement, nous accomplissons des exploits qui ont le prix de l’éternité, alors que les choses que le monde admire n’ont aucune valeur, si elles ne sont pas l’expression, la traduction de notre acquiescement à la volonté divine.
II. NOUS DEVONS FAIRE CE QUE DlEU VEUT parce que Dieu le veut. — Nous ne pouvons glorifier Dieu qu’à la condition de faire sa volonté, de reconnaître sa souveraineté et de vouloir ainsi lui rendre gloire. Si je fais ce que Diêu demande,
non point parce qu’il le veut, mais sans le rapporter à lui, — par exemple, parce que cela me convient, parce que je regarde la chose comme raisonnable, comme profitable à mes intérêts terrestres, parce que je n’ai pas autre chose à faire, ou pour tout autre motif naturel de même genre, — alors, sans doute, je n’agis pas contre la volonté de Dieu, mais je fais peut-être ma volonté et non la sienne. Nous l’avons vu : si Dieu nous a créés, c’est afin que nous procurions sa gloire en le reconnaissant comme notre souverain Maître et en nous inclinant sous sa volonté. Comme Jésus nous le prescrit, nous devons dire : « Que votre nom soit sanctifié ! Que votre volonté soit faite ! » Voilà ce qui nous importe par-dessus tout. — Nous pouvons bien nous proposer diverses raisons qui nous portent à faire sa sainte volonté ; mais la dernière et suprême raison doit être celle-ci : « Seigneur, que votre volonté soit faite ! » Le plan tout entier de notre vie que nous voulons dresser au cours des Exercices , toutes nos déterminations doivent s’inspirer de la ferme résolution de nous donner à Dieu aussi parfaitement que possible, de nous conformer le plus exactement possible à sa sainte volonté.
Quant à la bonne intention , le plus parfait est assurément de nous proposer en tout ce que nous faisons les vues les plus hautes. Plus nous sommes intimement pénétrés des vérités fondamentales, plus notre pensée et nos vues sont devenues surnaturelles, plus aussi il nous sera facile d’atteindre ce but et d’empêcher que d’autres considérations ne viennent exercer leur influence sur nos actes. Les circonstances les plus diverses — aptitudes,
forces physiques, état de santé, nature des occupations, parfois même influence atmosphérique, etc., etc., — peuvent plus ou moins nous empêcher d’avoir toujours cette bonne intention présente à l’esprit ; mais nous ne devons pas nous en troubler et juger que nos actes perdent leur valeur et leur mérite. Lorsque nous avons formé et habitué notre esprit à se guider d’après les principes fondamentaux qui lui rappellent sans cesse la volonté de Dieu et ont, pour ainsi dire, passé peu à peu dans la chair et dans le sang, alors, tous nos actes sont pratiquement la traduction de cette disposition où nous sommes de nous soumettre à la volont.édivine, et nous glorifions ainsi le Maître et Seigneur, — nos actes sont méritoires.
Nous l’avons dit également : il est bon de renouveler cette disposition le matin et chaque fois que l’occasion s’en présente, en face de telle ou telle action ; mais on se tromperait en admettant que l’action perd son mérite parce qu’on a omis de le faire. Si nous accomplissons par habitude un acte conforme d’ailleurs à la volonté de Dieu, si l’habitude est le fruit de notre résolution d’accomplir cette volonté, notre acte est sanctifié par la bonne intention qu’on appelle « intention habituelle ». Avec la sagesse, avec l’indulgence la plus grande, Dieu juge nos actions et tient compte de toutes les circonstances atténuantes, si notre volonté est bonne Nous ne sommes point tenus et nous ne sommes pas en état de faire toujours ce qu’il y a de plus parfait.
D’autre part, c’est en vain qu’on chercherait, en formulant extérieurement sa « bonne intention »,
à rendre une action méritoire et précieuse devant Dieu, lorsqu’on n’est point en même temps dans la disposition fondamentale que nous venons de rappeler, lorsque, sans se soucier de la volonté de Dieu, on obéit selon son gré. La bonne « intention )) réduite à une simple formule ne modifie en rien la valeur d’un acte, lorsque cette formule s’inspire au fond de la recherche de soi-même, de la volonté propre, ou de quelque autre motif défectueux. On peut coller sur un flacon rempli de vinaigre l’étiquette du vin le plus précieux, le flacon ne contiendra pourtant que du vinaigre.
III. NOUS DEVONS ENFIN FAIRE TOUTES CHOSES comme Dieu le veut. — Sachant qu’une chose est la volonté de Dieu, je ne peux accomplir rien de plus important, comme nous l’avons déjà vu. En pareil cas, il n’est rien d’accessoire, de secondaire, de peu de valeur ; par le fait même que Dieu veut cette chose, elle devient la chose la plus importante que je puisse faire maintenant. Par conséquent, je dois faire avec empressement, avec soin, consciencieusement, avec joie, ce que Dieu attend de moi.
Et d’abord je dois être content de tout ce que Dieu me demande. Il est le Seigneur ! A lui seul il appartient de déterminer ce que je dois faire. Je serais en faute si j’étais contrarié, de mauvaise humeur parce que Dieu me demande des choses en apparence secondaires, sans éclat, alors qu’il réserve à d’autres des entreprises importantes qui attirent sur eux l’attention. Si je m’acquitte bien de mon devoir, il peut se faire que cet humble et
obscur travail donne à Dieu plus de gloire et ait à ses yeux plus de prix que les œuvres éclatantes accomplies par d’autres et dans lesquelles se glissent facilement des motifs coupables. S’ils font leur devoir avec la même droiture d’intention que j’apporte au mien, nous rendons à Dieu la même gloire quoique d’une manière différente. Il peut même arriver que je le glorifie davantage, parce que je fais preuve d’une soumission plus grande à sa sainte volonté, en me montrant satisfait d’avoir à remplir une tâche humble et obscure. — La valeur de notre acte ne dépend donc en aucune manière de l’importance, du brillant de cet acte, mais uniquement de la soumission avec laquelle je m’incline devant la souveraineté de Dieu. J’offenserais Dieu, si j’étais mécontent du devoir qu’il m’assigne parce que ce devoir me semble trop insignifiant ou parce qu’il me déplaît pour quelque autre raison. Je dois donc me tenir toujours prêt à faire avec empressement tout ce qu’il plaît à Dieu de me commander.
Je dois, en outre, accomplir avec Y exactitude et le soin requis ce que Dieu demande de moi, parce que maintenant il n’est pour moi rien de plus important que de faire la volonté de Dieu. S’acquitter d’un travail ou d’une affaire avec négligence, à la hâte, comme en passant, parce que ce travail ne satisfait pas notre goût ou ne répond pas £ nos idées, — ou bien afin de gagner du temps pour autre chose, — quand même ce serait pour la prière ou pour la lecture spirituelle, — agir de la sorte, serait prouver qu’on fait ce travail, qu’on s’occupe de cette affaire non point pour accomplir la volonté de Dieu, mais pour satisfaire ses propres inclina-
tions. De même on ferait une faute si, durant un travail que l’obéissance ou la vocation impose, et qui réclame toute l’attention, on se donnait à la prière au point de compromettre ce travail. Pour tomber dans cette erreur, il faut n’avoir pas encore compris qu’il n’est rien de meilleur ni de plus important que la plus entière soumission à la volonté de Dieu et la plus parfaite application à faire ce que cette volonté nous demande. Bien que la prière l’emporte en valeur intrinsèque sur des occupations purement extérieures, dès là que l’obéissance me prescrit ces dernières, elles deviennent pour moi la chose la plus importante à faire, et j’agirais contre la volonté de Dieu si je priais en m’en acquittant et, par suite, remplissais mal mon devoir.
Et, encore une fois, nous constatons ici l’extrême importance de l’indifférence pour l’acquisition des vertus. Sans aucun parti pris pour ou contre une chose, je dois considérer uniquement quelle est la volonté de Dieu et, sans tenir compte ni de mes désirs personnels ni de mes inclinations, m’empresser de m’y conformer avec l’intime conviction que, maintenant, il n’est rien qui soit pour moi plus important et plus avantageux.
Enfin, je dois m’efforcer d’accomplir avec joie la volonté de Dieu. La joie, c’est plus que le contentement qui s’accommode d’une chose, alors que, peut-être, au fond du cœur on souhaiterait qu’il en fût autrement. « Dieu aime celui qui donne avec joie » [Il Cor ., ix, 7). Nous aurions à craindre d’offenser Dieu, si nous ne le servions pas d’un cœur joyeux. En nous soumettant à sa sainte volonté, nous accomplissons ce que la création tout entière
peut donner de plus magnifique. Alors, alors seulement, nous atteignons le but en vue duquel Dieu a pu créer. Alors et alors seulement, nous prenons de l’importance et nous avons une raison d’être. Tous nos actes ont alors la valeur de l’éternité. Comment dès lors ne point nous réjouir? Cessons donc de nous identifier sans cesse avec notre nature inférieure qui, en cela, ne trouve pas son compte et, par conséquent, se plaint, se révolte et veut nous amener à satisfaire ses désirs ! Quel choix : Faire la volonté d’un Dieu infini, éternel, et ainsi accomplir le seul exploit dont nous sommes capables, — ou bien contenter les désirs de la nature inférieure, avec ses petitesses, ses inclinations secondaires souvent humiliantes, sans autre but que notre bien-être, pour arriver à faire de nous des esclaves. Comment concevoir pareille folie ? Regarder comme son affaire capitale le soin de sa propre personne, la satisfaction de ses désirs mesquins, égoïstes et de nulle importance, la sécurité de ses intérêts, alors que l’affaire capitale est l’accomplissement de l’adorable volonté de notre Dieu éternel et infiniment sage, en même temps que notre obéissance est un acte d’une grandeur et d’une valeur incomparables ! Et cette folie vient de ceci : on se laisse guider beaucoup moins par les vérités que la. raison et la foi nous enseignent, que par les sens et les désirs de la nature inférieure. Songeons-y cependant : les chœurs des anges, les Chérubins et les Séraphins, ces êtres si nobles et si sages et tous les bienheureux ne voient rien qui ait plus d’importance et donne plus de joie que la glorification de Dieu, dont ils chantent la grandeur et célèbrent
les louanges. Et nous-mêmes, nous pouvons faire comme eux ! Efforçons-nous donc de devenir des hommes vraiment spirituels, qui se guident d’après les lumières de la raison et de la foi et ne se laissent point aveugler, éblouir par l’éclat des apparences terrestres, ni égarer par les artifices de la nature inférieure ! C’est ainsi que nous assurons notre dignité et que, secouant la poussière de la terre, nous nous élevons à la dignité des enfants de Dieu qui remplissent avec joie la volonté du Père céleste ! « Servez le Seigneur avec joie ! » (Ps. xcix, 1.)