‹ La penseé ésotérique de Léonard de VinciChapitre 17 sur 22 · Cf. E. Bancel, J. Perréal, Paris · texte numérisé non relu

Cf. E. Bancel, J. Perréal, Paris

Perréal connut Cornélius Agrippa. Le Kabbaliste cite le peintre avec révérence. En 1507 — année où Léonard exécutait son Bacclms — Tartiste français accompagne Louis XII en Italie, il s'y trouve encore en 1512 ; en ce même temps Cornélius Agrippa fait en Italie une conférence sur le Banquol de Platon ; son commentaire, issu des conférences de Ficin auxquelles il assista avec Reuchlin, s'illustra de cette vérité : les beautés visibles ne sont que le symbole de cette beauté cacbée qui s'accomplit dans l'amour. Marcile Ficin avait dit à propos du même Banquet : la beauté est un certain éclat ravissant l'âme. Il faudrait peut-être rechercher dans les œuvres du Magiste, auteur de la Philosophie occulte, la signification des signes hébraïques et cabalistiques employés par Perréal, ou dans n'importe quel classique de la Cabale, science traditionnelle s'il en est.

D'autre part, à lire le Lexicon talmudicum et rabbinicum, il est évident que, si l'on respecte la disposition des lettres^ cette inscription ne forme pas un mot. Prenons alors les lettres et les signes un à un et voici l'explication que je propose ;

Les lettres sont les suivantes : i*(tsadé), n(thau), N* (aleph), a (mem); les signes: le pantacle de

Salomon, formé par des branches épineuses, le soleil et la lune.

Je traduis : La Femme (Vierge-Mère), vêtue du Soleil, la Lune sous les pieds, par sa conception immaculée donnera naissance au Dieu-Homme qui, par sa passion volontaire, réhabilitera Thomme pécheur dont la loi d'accomplissement est l'Initiation, le règne de la Justice.

Et voici les preuves de cette traduction : le '2 (mem) est la lettre, en cabale symbolique, de la Femme et de la Maternité, il est en même temps celui de la naissance à la vie par la mort; c'est tout particulièrement le signe de la mère.

Le ri(thau)est le symbole du microcosme, c'està-dire de l'homme ; l'aleph (k) l'hiéroglyphe de la lumière inaccessible de la divine essence, de rinfîni. En un mot Jésus-Christ, Dieu-Homme, est l'A et Vu, le principe et la fin. Le i* (tsadé) est la lettre de la Justice, de l'Initiation.

Voilà pourquoi la Vierge dans le tableau de Perréal montre à l'enfant Jésus une pomme, symbole du péché d'fî^den.

De plus, détail surprenant et unique, le peintre insiste pour faire comprendre son idée. Il dessine à gauche du panneau un vase où baignent Fancolie blanche et bleue, le lys rouge, le muguet et

l'iris '. Le symbolisme nous est conmi. Le muguet est celui du retour au bonheur donné à l'Univers par la venue du Christ, incarné dans le sein de la Vierge des Vierges dont l'emblème est le lys ; l'iris est toujours le symbole du thème exprimé par Melzi, l'alliance faite par Dieu avec l'homme, enfin l'ancolie celui de l'union des deux natures dans la personne du Messie.

Cependant, après un plus mûr examen^ j'avouerai qu'on peut donner une nouvelle interprétation des lettres hébraïques, qui serait peut-être plus exacte. 11 suffit de remarquer que la lettre tsadé exceptée, celles qui restent forment le mot AMET qui signifie sceau de Dieu pour les Gabalistes et qui se traduit par Vérité.

1. Léonard n'a jamais employé que l'anculic bleue, l'ancolie des Alpes,

La légitimité de l'exégèse symbolique dont j'ai établi quelques exemples ressort théoriquement du point de vue où je me suis placé, et vraiment en toute sûreté; en effet l'Art, considéré de cette hauteur, est un Livre, une Bible. Les procédés d'investigation doivent être analogues à ceux employés pour expliquer les textes inspirés. Sous la forme plastique, se cache le sens mystique, transcendant, au même titre inspiré; Panalysc des emblèmes nous l'a découvert.

Ainsi, la conclusion imposée affermit inébranlablement notre intuition: Léonard de Vinci a voulu synthétiser dans le Bacchus et dans le Bajjtiste la prophétie do l'antique Promesse envisagée à la fois chez les détenteurs élus de la Tradition et chez les gentils nommés par inconsidération sous le terme générique de Païens. Léonard Ta vu; il n'y a qu'une seule religion, la Religion catholique, c'est-à-dire la croyance aux dogmes perpétuels et unanimes.

Il reste à signaler que par ce fait, Léonard est le type le plus parfait de la Renaissance, qu'il

en est l'esprit le plus culminant, qu'il en est la Conscience.

Les Savants s'ingénient à trouver, en lisant les Manuscrits du grand Homme, les germes de toutes les inventions modernes. Il est, paraît-il, avant la lettre, un Galilée, un Laplace, un Guvier. Villalpandus n'aurait fait que de le copier. Je ne contredirai pas les hommes de science pas plus que je n'inquiéterai ceux qui voient en lui le précurseur d'Auguste Comte, est-il possible ! Peut-être aurait-il, en lisant les œuvres de Sénèque, découvert l'Amérique si Colomb lui en eût laissé le temps. S'il a prédit la Révolution française, comme Rabelais, paraît-il, un érudit nous fixera bientôt sur ce point. La seule réflexion que j'exprimerai au sujet des critiques faites sur Léonard, c'est que le côté scientifique de ce grand homme est apprécié avec exagération, je veux dire au détri ment de sa j)ensée philosophique, religieuse et esthétique.

Plusieurs écrivains cherchent à enrôler le pcin tre dans la phalange du Rationalisme dont ils sont des protagonistes réputés. A quelle aberration cèdent-ils? On tient compte de ce que Léonard préconise l'expérience, très bien! Mais en ceci le grand homme continue la tradition du

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Moyen Age ; de ce qu'on ignore les habitudes intellectuelles et scientifiques de cette époque, il ne s'ensuit nullement qu'elle soit vraiment, parce qu'on le dit, un âge de ténèbres.

Mais il ne s'agit pas en ce moment de traiter sur la pensée scientifique de Léonard de Vinci. Je me contenterai de rappeler ce qu'un ôinérite, savant, M. Duhcm, a pensé sur le peintre considéré sous le rapport de la science. « Au moment même où il se faisait l'initiateur de la pensée moderne, Léonard de Vinci demandait sa propre initiation aux commentaires sur Aristote qu'Albertutius avait exposé au xiv* siècle en sa chaire de la Sorbonne. »

« Peut-on souhaiter preuve plus saisissante de la continuité selon laquelle se développe la science? Peut-on, par un argument plus convaincant, réfuter l'erreur de ceux qui pensent expliquer lagenèse de nos connaissances sur le monde, alors qu'ils font abstraction de ce mouvement intellectuel, intense et prolongé que fut la scholastique ? »

Evidemment ; et je cite avec plaisir M. Duhem pour faire connaître davantage ses éminents travaux, car ce savant est le seul à avoir suivi pas à pas la pensée de Léonard en travail de réflexion

scientifique. Il a su, avant tout, laisser le grand homme vivre à son époque, ce qui est plus raisonnable que de le changer en notre contemporain.

Et du reste, à mon humble avis, il est futile d'attribuer avec une emphase exagérée, la primauté d'une découverte : les érudits savent qu'une découverte a souvent plusieurs auteurs. Nous prenons des allures d'esprit positif et nous sommes envahis de préjugés. « Initiateur de la pensée moderne » est un titre qu'on accorde à quantité de cerveaux illustres ; peut-être le jour n'est-il pas éloigné où l'on comparera, sous quelques rapports, Léonard au grand Leone-Baptista Alberti.

Au domaine strictement scientifique Albert Legrand n'est-il pas, lui aussi, un puissant initiateur, et Roger Bacon ? Lorsque M. Séailles, par exemple, déclare que la scholastique n'existe pas pour Léonard, « qu'une heureuse ignorance l'affranchit sans qu'il y songe », ce critique prouve simplement l'imparfaite connaissance qu'il possède des Manuscrits de Léonard.

Léonard a pu devancer Galilée ou Gastelli, et la Science s'honore quand même d'un Galilée et d'un Gastelli, mais l'Art n'a jamais eu qu'un Vinci,

absolument qu'un et la gloire de cet homme prodigieux est auparavant d'être l'auteur de ce tableau incomparable, le Saint-Jean et de ce portrait que son génie a élevé au rang du Symbole : la Joconde.

S'il ne faut pas se hâter de glorifier l'Artiste comme un adepte singulier de ce qu'on appelait autrefois la philosophie naturelle ; il faut lui rendre ses titres de penseur qu'on cherche à éclipser.

Léonard de Vinci, nous le répétons, était de son temps avant d'être du nôtre. Après avoir tant écrit sur la Renaissance, les jours sont proches où l'on va commencer à l'étudier. Mais étudions nous-mêmes cet âge de magnifiques intelligences. Nous pénétrerons plus intimement au centre de la pensée de Léonard ; les grands Humanistes fourniront le commentaire du Saint-Jean^ en parallèle avec le Bacchus.

En général, qui dit Renaissance Humanisme, incite à entendre que cette période fut une époque où les dieux du Polythéisme portaient la Tiare, adorés par une foule restreinte à celle des beaux esprits. Humaniste est aux yeux du vulgaire, — et ce vulgaire est souvent professeur, — 1g synonyme de païen, d'esprit diabolique, de négatem^ du Christ... que sais-je ! Au x!x° siècle, la

querelle des classiques ethniques et des classiques chrétiens amena les différents champions à s^occuper de la Renaissance. Et, par une étrangeté particulière, les écrivains catholiques épousèrent la vieille calomnie protestante qui tenait cette époque des Humanistes pour l'origine de la dépravation morale, tandis que les partisans exclusifs des classiques ethniques célébraient avec enthousiasme la Renaissance à qui nous devions, ce sont eux qui nous le disaient, la Révolution française. Ce qu'il y a de sûr, les Humanistes restaient mal connus par les uns et les autres.

Mais la discussion sur les auteurs ethniques et chrétiens ne date pas du xix° siècle, la Renaissance elle-même en fut agitée. Si le Pogge reste avec évidence un païen, Jean de Domenico, Jean de Saint-Miniato frappent d'anathème les Belles- Lettres anciennes. D'intelligence plus noble et plus vraie, ^Eneas Sylvius, qui fut pape, Victorin de Feltre, le grand Marcile Ficin, l'étonnant Pic de la Mirandole sont les plus fameux représentants de cet Humanisme tant décrié qui se révèle, au fond, un grand mouvement de synthèse conciliatrice entre le Christianisme et la Philosophie, ce qui s'entend ; une explication catholique des croyances de chaque peuple. Philosophia et reli^

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gio germa?icV sî(nt,-}^voîesse Ficin. Ce même Ficin retient en écho la grandiose pensée dantesque qui est intimement la loi de l'Initiation, la loi de perfectionnement et d'accomplissement imposée à l'homme par la Révélation chrétienne :1a vie présente, dit le philosophe de Florence, est une ascension vers Dieu.

On étudie peu le Directeur de cette académie platonicienne de Florence,et quand on s'y décide, on l'étudié dans Buhle. Fervent platonicien, sans doute Ficin s'en fait gloire ; idolâtre de Platon, non il ne l'est pas ; qu'on parcoure ses œuvres, qu'on lise sa lettre à Rondono, évêque de Riinini, et l'on saura que sa trinité n'était pas celle du plus grand philosophe des temps antémessianiques, ni celle de Plolin, mais la Trinité chrétienne. Les Humanistes, clame-t-on couramment, s'amusaient à ravir le lys des mains de la sainte Vierge pour le donner à Vénus ; les Humanistes croyaient enfin à la ruine totale du Catholicisme. Erreur ! « Nunquam poterit rciigio hœc aholeri, quœ Deum vindicem habet atque ciistodem. » C'est encore Ficin qui répond aux ignorants foulant aux pieds, dit-il dans un langage d'une énergie que la traduction ne reflète pas, les vérités comme des pourceaux.

Évidemment, Marcile, comme aussi le Cardinal de Giisa * reconnaît dans la diversité des cultes le témoignage œcuménique d'une foi qui, pressée jusqu'à son essence, n'est que cette foi trouvant son expression intégrale dans le Christianisme. S'il admet en un mot les Poètes, les Philosophes, les Sybilles à titre d'organes de la Révélation, comme Dante, comme Ballanche, comme l'Eglise enfin, ce n'est pas au détriment de la Révélation chrétienne. Pour ne laisser aucun doute, voici ses propres paroles : « Omnis religio boni hahet non nildl, modo ad Deiim ipsa creatorem omnia dirigalur ; christianœ sincera est. » {Dechr. relig., ch. IV.)

L'Humanisme, considéré dans ses plus hauts représentants, n'est rien moins que la Christianisation de ce que nous appelons le Paganisme.

L'ardent réfutateur de l'Averroïsme confond et Buhle et de Rougemont, et bien d'autres encore. Pour bien connaître la valeur de la Renaissance en effet, il faut rejeter dans un oubli mérité cette masse d'ouvrages où traînent ces étranges accusations de paganisme, cent fois répétées, à propos des rénovateurs ou plutôt des conciliateurs

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