‹ La penseé ésotérique de Léonard de VinciChapitre 19 sur 22 · M. Ficm. Banquet · texte numérisé non relu

M. Ficm. Banquet

2. Gamaldiilensium dispiilationum. Libri /V, Florence, 1480, iu-f".

nicay de immortalitate videlicet animarmn ac œterna felicitate, libri XVIII. Il y a identité de doctrines entre le peintre et le métaphysicien de Careggi; cette parenté est encore resserrée par leurs sentiments communs sur la Beauté, j)ar leur Esthétique.

Mais n'a-t-on pas prétendu que Léonard était borné dans sa connaissance du latin? Des auteurs qui se passionnent pour un Léonard savant, tempèrent leur enthousiasme pour un génie universel, — moins le latin, — lorsqu'il s'agit d'arracher Léonard à la philosophie. Nous nous contenterons de rappeler que le Vinci devait avoir plus de latinité que des admirateurs mal informés ne lui en supposent pour lire les travaux d'Albert de Saxe, de Thémon fils du Juif, du Cardinal de Gusa, de Saint-Thomas et quelques autres écrivains. Puis enfin, à la Renaissance, ce n'aurait pas été d'un grand génie d'ignorer une langue que beaucoup de femmes lisaient.

Ceci dit, quelle était la conception des dieux à l'époque de la Renaissance ?

Nous avons affirmé que le Bacchus de Léonard est la figuration symbolique du Messie hellénique, du Verbe.

Or, ce symbolisme figuré correspond à la pen-

sée des Philosophes du xv" siècle. 11 y avait en effet pour les Platoniques de la Renaissance, quatre degrés pour élever l'âme, par les fureurs divines, jusqu'à la Divinité suprême. Une de ces fureurs est nommée par Marcile Ficin la fureur sacerdotale ou myslériale. Le dieu qui lui correspond est justement Bacchus. Bacchus est le Dieu du sacrifice, dit-il; la superstition, prend soin de nous avertir encore Ficin, est la contrefaçon du mystère bacchique.

Les Platoniciens de Florence regardaient Bacchus comme souverain Prêtre, deux fois né. C'est la conception éleusinienne ; et Ficin dit nettement : Bacchus est le dieu de la génération et de la génération.

Ne pourrait-on pas graver cette formule palingénésiqueen légende explicative, sous le tableau de Léonard de Vinci ?

Les mains du dieu, par leurs gestes si volontairement indicateurs, ne traduisent-elles pas en langage formel le système du cycle évolutoire de la naissance et du renouvellement par la mort, à considérer sur tous les plans: mystique, s'il s'agit du Logos incarné ; physique, s'il s'agit du grain de blé.

Toute doctrine palingénésique a son concept

solaire. Les Humanistes n'ignoraient pas que Bacchus est un des noms du soleil. Profondément versés dans la connaissance de l'Antiquité, ils en avaient approfondi la Mythique planétaire.

Phébus et Bacchus sont toujours frères inséparables et tous deux ne forment qu'un individu... Phébus est la lumière, Bacchus est la chaleur. Ils sont frères toujours différents et cependant le même. Au printemps, le soleil est Phébus, Bacchus en automne.

Qui énonce cette théosophie ? Marcile Ficin. Pic de la Mirandole ne la contredit point, certes I puisque, pour exprimer l'intime union de leurs sentiments fraternels le comte de Concordia appelait Ficin son Bacchus et Ficin appelait Pic son Phébus.

Mais quoi ! est-ce à dire que les Philosophes de la Renaissance aient perpétué ce culte du soleil, si cher à certains? Nullement. Et Kepler, dont les opinions mystiques nous sont exotériquement connues entonne autant d'hymnes en l'honneur du soleil que Marcile Ficin ou que Léonard. La réunion des qualités était souvent établie dans le soleil et cet astre en est aussi le véhicule. La lumière et la chaleur solaires produisent Apollon et Bacchus, dit Ficin expliquant Platon, et la

lumière est en quelque sorte Dieu pénétrant l'étendue de ses œuvres. Le Vinci invoque à son tour « le Seigneur lumière de toute lumière ».

C'est ainsi que les Ethniques se représentaient en figures — le soleil (Bacchus) — ce que nous voyons dans un face à face relatif ici-bas — (saint Jean annonciateur du Soleil de Justice révélé dans la personne de Jésus-Christ).

Et le soleil est androgyne.

L'esthétique de Léonard de Vinci correspond absolument à la théosophie humanistique.

Faut-il invoquer encore le hasard? Les œuvres des Artistes de l'Antiquité grecque n'avaient pas été révélées à l'admiration enthousiate de la Renaissance ou ne l'avaient été que faiblement ; alors d'oîi serait venu à Léonard de Vinci cette conception de la Beauté intégrale, c'est-à-dire androgynique, remarquable par sa filialité avec la conception hellénique, et par son identité avec la conception de la Beauté tirée des Philosophies traditionnelles? La Beauté exemplaire — l'androgyne — est Texpression formelle des théologies ésotériques des Grecs, le Bacchus de F*raxitèlc s'explique par Eleusis sans doute ; mais, comment expliquer le Bacchus de Vinci en parallèle avec son Saint-Jean'^, A mon avis par la connaissance

des systèmes mystagogiques transmis parles traditionnaires, ou par Platon, Plotin, saint Denys l'Aréopagite, Trismégiste... tous les initiateurs des Philosophes florentins.

Cette hypothèse n'est-clle pas légitime à Tcgard d'un homme qui avait lu Albert Legrand, Nonnus, Marcile Ficin, Pétrarque, Nicolas de Gusa, et d'un ami de ce Luca Paccioli qui, initié à la science des Arabes, avait aussi lu le Timée?

Oui, je le crois réellement, étant données l'abondance et l'étroitesse des rapports, comme je crois Léonard pénétré de l'intellectuel mysticisme des Humanistes qui nommaient Saint Jean l'Évangé-' liste : Sanctissimus Parthénias. Les biographes, d'autre part, nous disent que la conversation de Léonard enchantait les sociétés qu'il fréquentait; c'est indiscutable, parmi des hommes qui se plaisaient aux duels d'esprit et de savoir, le Peintre ne pouvait que leur être supérieur, mais dans une identité de langage.

Quoique je n'aie que cursivement traité la philosophie de la Renaissance pour éviter la longueur des développements qui m'eût éloigné de mon sujet, il reste établi cependant que les intelligences éminentes de cette époque adhéraient aux doctrines qui, transmises par les traditions

OU conservées par les Mystères constituent la gnose dont l'objet est le Verbe, le Verbe Rédempteur.

L'idée platonicienne de la Rédemption par la Raisonjointe à l'idée chrétienne de la Rédemption par l'Amour, n'est-ce pas la formule synthétique de la philosophie ficinienne^les deux tableaux pentaculaires de Léonard ne lui correspondent-ils pas?

L'Esprit s'unissant à la Matière, Flnfîni avec le Fini dans la personnne du Verbe, telle est la conception dominante de l'époque de la Renaissance. Cet hyménée, les Humanistes le constatent sur tous les plans; tant il est vrai que pour toutes choses, le monde aie désir d'une mutuelle union de ces différentes parties, énonce Ficin. Cette union s'opère dans le monde planétaire, comme dans le monde végétal, affirme le même philosophe. Elle existe dans Fart architectural, Vitruve Favait déjà remarqué, le Doricn correspond au mâle, Flonien, au féminin. Par l'hymen, le monde, au témoignage de David, est un peu moindre que les anges, déclare Pic de la Mirandolc.

Si le principe céleste est mâle, le principe terrestre féminin, le mariage psychologique s'accomplit dans l'homme par l'union de la Raison

et du Cœur, c'est-à-dire de la faculté compréhensive (mâle) et du principe de volonté (féminin). Toutes ces affirmations, tirées des Humanistes, expliquent l'Esthétique d'un Léonard de Vinci, trouvant l'équation du Beau dans la forme andro- §-ynique.

Cette forme est représentative de la Beauté intégrale, car finalement qu'est-ce que la Beauté, demande le philosophe de Gareggi ? C'est cà n'en pas douter, le mariage de la force et de la grâce dont le corps resplendit par l'influx de l'idée.

N^est-ce pas la définition de la Beauté, telle qu'on pourrait la déduire du Saint-Jean, du Bacchus de Léonard de Vinci, ou de telles autres œuvres où il l'a exprimée ?

On le pourrait d'autant mieux que le commentateur de Pic de la Mirandole, Archangelus de Burgo-Novo, nous révèle que les Bacchus orphiques correspondent aux diverses propriétés de la Beauté que les Hébreux cabalistes nomment Tipheret et Tipheret correspond au Logos, réellement incarné dans la personne du Christ, figurativement connu, par les Ethniques, sous le nom de Bacchus.

L'homme fut créé androgyne, nous rappelle

les Ilumaaistes aussi bien que Léonard dans l'expression de la forme. Or création et régénération se répondent en théologie symbolique et c'est à cette régénération que nous incite le Vinci par l'entremise de ces deux figures idéogrammatiques, Bacchiis, le Saint-Jean, aux gestes révolutoires, aux sourires annonciateurs des divines félicités.

Oui! ce langage universel que Bacchus tenait aux Orphiques, Saint-Jean nous le redit. Il nous convie à redevenir ce que l'homme était originairement, c'est-à-dire l'homme en possession de l'intégralité de ses éléments, à nous modeler sur le type idéal du Messie.

Il nous convie à briller de l'or lumineux, symbole de la lumière dont le Vinci l'a revêtu, c'està-dire à devenir physiquement et moralement beaux, car « la lumière visible est la beauté des corps ' », à devenir bons, car « la perfection extérieure est la Beauté, la perfection intérieure est la Bonté ' », à devenir purs, car « la lascivité est contraire à la Beauté parce qu'elle conduit à la difformité ^ » ; en un mot à nous transfigurer

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