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L'APPARTENANCE. LES POSSESSIFS

30 Très souvent, le possessif évoque l'idée d'un acte qu'on répète, qui est devenu habituel, qui appartient par là en quelque sorte à la personne, d'où les expressions telles que : elle s'en allait de son pas lent ; — il me répondit de son air doux. L'idée d'habitude est très nette dans : il faisait sa petite promenade ; — je prends mon café, attendez-moi.

40 On passe de là à l'idée de ce qui est du devoir, de la convenance de quelqu'un, de ce qui lui suffit, etc. : dire son bréviaire ; — ■ célébrer sa messe ; — faire ses Pâques ; — /e vais lui régler son compte ; — elle a son affaire.

50 Le possessif en arrive à ne plus exprimer que des rapports fort subtils et à peu près rebelles à l'analyse : Cette femme gagne ses trois francs par jour ; — cette auto fait ses soixante à l'heure ; — il trompe son monde ; — la peinture ne fait guère vivre son homme ; — elle dispose de tous ses dimanches ; — j'ai tout mon temps (1).

Valeur déterrainative des possessifs. — Les possessifs ne sont pas iîuariablement déterminatifs. Dans une phrase comme : ce canif est à moi, c'est cejçj^ui détermine le canif dont il est question. A moi sert à marquer une idée de possession, comme cassé servirait à marquer un état.

Ce qui prouve surabondamment que le possessif n'est pas toujours déterminatif, c'est l'existence de formes comme .tm mien ami, aujourd'hui un ami à moi, où l'indétermination reste entière. Jusqu'à la fin du XVII'' s.. on disait de même un vostre ami, quelque vostre ami, tout aussi bien que ce vostre ami (h. l., ii. 418 ; m, 490). Dans tous ces exemples, ami n'est pas déterminé du tout.

Dans le même ordre d'idées, il faut observer que si une expression telle que ta mère renferme un nom parfaitement déterminé, puisqu'on n'a qu'une mère, en revanche, ton frère, ta tante, ne seront déterminés qu'au cas où celui auquel ou parle n'a cju'un frère et qu'une tante. S'il en a plusieurs, il est nécessaire d'ajouter quelque chose : cadet; aine... ton frère Charles : ta tante maternelle ; sa tante Anna.

De même, quand un i)ropriétaire dit : ma maison, la détermination n'est suffisante que s'il a une seule maison.

Les possessifs et l'article. — Comme le rapport entre une chose et une personne est parfois inhérent à la chose même, on se passe de marquer le rapport, et au possessif se substitue alors l'article (démonstratif dégénéré).

En a. f. on trouve le plus souvent le possessif à sa place normale : Sa barbe blanche cumencet à détruire {Roi., 2930) ; — // roys seigna sa bouche (joinv., 435b). — - Le possessif s'emploie même si un personnel indique déjà à qui est la chose en question : Puis, si li tolent sun sceptre e sa curune (ils lui enlèvent son sceptre et sa couronne (Roi., 2585).

(1) Pour l'^'- cas oi'i los possessifs marquenl soit le i"specl, soit le dédain, v. à la Caraclérlsation, liv. XIII, ch. IV.

Toutefois l'article était déjà commun avec les noms des parties du corps : Tant ad seiniet, li oil a' sunt trublet (il a tant saigné que/es yeux/tn" sont troublés, Roi., 1991). La différence entre article et possessif est si faible qu'on les voit alterner ; Li quens Rollanz veit l' Arcevesqiie à tere, Dejors SUn COrs veit gésir la buclc ; Dcsuz le frunt // baillit la cervele ; Desvr sun piz, entre les dous furcheles, Cruisiées ad ses blanches mains, les bclcs. = Le Comte Roland voit l'Archevêque à terre ; hors de son corps il voit gésir les boyaux. Dessus le front lui bouillit la cervelle. Sur sa poitrine, entre les deux clavicules, il a croisé ses belles mains blanches (RoL, 2246).

Au XVI^ s. l'article est commun, même s'il n'y a point de nojuinal personnel. On lit dans Ronsard : Les Amours qui evcntoient La sommeillante poitrine, De plus en plus augmentoieni Les grâces de Catherine (Odes, m, 3) (1).

Autour de 1600, l'usage normal était déjà de considérer l'article connue sufîîsant quand il s'agissait des diverses parties du corps (maup., 60). Vaugelas en avait fait une règle, mais il ne la publia pas (ii, 456), de sorte que chez les classiques, une foule d'exemples montrent qu'on ignorait les rigides prescriptions qui ont prévalu depuis : après avoir lavé ses mains (la br.. Car. Théoph., Superst. ;) // aétc à deux doigts de sa mort (la roch., iii, 273). La règle moderne se trouve chez Andry de Bois-Regard (Refl., 631) : se laver les mains et non laver ses mains. Désormais elle fut reproduite partout.

F'n étudiant la question de plus près, on fui cependant amené à distinguer. La règle de la Grammaire des Grammaires, résumant les théories du XVI II*' s., acceptait des réserves. « On met l'article, et non pas l'adjectif ])ronominal possessif avec un nom en régime, quand un dof; pronoms personnels, sujet ou régime, comme, je, tu, il, me, te, se, nous, vous y supplée suffisamment, ou que les circonstances ôtent toute équivoque. Ainsi, au lieu de dire : j'ai mal à ma tête ; // a reçu un coup de feu à son bras ; on dit : j'ai mal à la tête, il a reçu un coup de feu au bras. Dans ces phrases, les pronoms personnels je, il, indiquent d'une manière clairelc sens qu'on a en vue; alors il n'y a pas d'équivoque à craindre.

« Mais si le pronom personnel n'ôtcpas l'équivoque, on doit joindre alors l'adjectif pronominal ])ossessif au nom : comme je vois que ma jambe s'enfle. Et si l'on s'exprime ainsi, c'est parce qu'on peut voir s'enfler la jambe d'un autre au;,si bien cj[ue la sienne. C'est encore pour cette raison que l'on dit : hlle lui donna sa main à baiser ; il a donné hardiment son bras au chimrgien ; il perd (oui son sang ; car dans ces phrases il n'y a que les adject fs possessifs qui indiquent d'une manière positive qu'on parle de sa main, de son bras, de son sang, cl non de la main, du bras, du sang d'un autre.

(1) Les auteurs gascons substituent très facilement l'arliclc dans toute espèce de cas : jetlent au pied les armes (du b art., II' Sem., 1^' jour) ; — quelque femme éplorée à qui la morl inique iiDoil rain l'époux (Id., Judith, iv). — On s'en moquait :\ la Cour : Chul, chut, leur dit-il (la Cal- I>rcnède) ne me nommez point, car si le père le scavoit... Une fois que le père qui ne voulait pas (TALL., Hislor., VI, .381).

Au contraire, on trouve chez les mêmes son, sa. ses, là où on attendrait l'article : adressant ses paroles audit seijncur (Monll., Exr.); — il esrarbouille sa teste (Du Bail., 2" sem., 1 " j. Voir Lanusse, Infl. du dial. (jasc, 387 et s.).

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