CHAPITRE V PASSAGE DU SUBJECTIF A L'OBJECTIF
Facilité des échanges. — Une erreur très répandue consiste à considérer les verbes objectiis comnie une classe fermée. La difïérence entre les verbes objectifs et les autres n'est pas une différence de nature, mais d'emploi.
Un même verbe a sou\ent les deux emplois Ex. : Veau monte dans le tube, la mer monte, la voix monte. Dans ces cas, monte n'est pas objectif. Mais il l'est dans une foule d'autres phrases : monter un cheval rétif, monter un magasin, un rayon., monter une horloge, monter un moteur, monter une pièce, monter les prix.
Historiquement, l'erreur est aussi grave, car, loin que les verl)es restent parqués dans l'une oii l'autre des deux catégories, on en voit constamment et à toutes les époques qui deviennent objectifs ou qui cessent de l'être. La volonté de les enfermer dans des classes bien distinctes remonte à Vaugelas, qui condamnait: croître des malheurs, (i, 436); tomber quelqu'un (II, 397); sortez mon chenal, bouger quelque chose (ii, 37) (1) ; prospérer les gens de bien (ii, M.S] ); ];ieTiCher quelqu'un (ii, 444 ); dériver un mot (il, 385) (2).
Façons de passer d'tui emploi à l'autre. — - Le passage d'un emploi à l'autre se fait de inen des façons.
]o Le verbe devient objectif en prenant la valeur factitive, ce qui signifie cju'au lieu d'exprimer une action qui a lieu, il signifie : faire qu'une action ait lieu. Je sonne une cloche signifie : Je la fais sonner, je fais qu'elle sonne. De même pour une foule d'autres verbes : cesser, je le rends objectif en disant : cesser le travail ; mûrir, — mûrir un projet ;
rentrer, ■ — rentrer du foin ;
échouer, — - échouer un bateau ;
désespérer, — désespérer quelqu'un ;
tomber, — tomber un adversaire.
Voici des exeni])les pris aux textes : deux eunuques... prêts à expier (/(//?.s mon sang l'affront de la regarder (montesq., Ars. et Ismén., 367) ; — soutenant le front que la mort pâme (i.am., Joc, 7 déc. 1794, uiin.^ ; — On l'a entré dans l'église (flaub.. Par les champs, 87) ; ■ — Ue grcmd air qui
Cl) Vingt-deux chariots A quatre roues ne l auraient jamais pu bouger de là f rac. Rem. s. Odijs.}
(2) Presque toutes ces remarrpies n'ont pas été publiées de son vivant. Malherbe avait di
reste déjà essayé de maintenir le caractère « neutre » à courroucer (iv, 4(17) et à crouler (iv, 39 i;
dcrangeail les cheveux, les envolait au-dessus du front (a. daud.. Saphu. ch. VI. 1 17) : — A peine s'il la sortait de loin en loin (gonc, G. Lac., 14) (1).
2^ Un certain nombre de verbes, dont nous aurons à reparler plus loin, prennent ia valeur objective pour signifier qu'on donne à l'objet la qualité exprimée par le radical, ainsi : vieillir une dame, c'est lui attribuer, lui faire avoir un âge qu'elle n'a pas réellement ; — Le crépuscule blêmissait son beau front (v. h., Alis., 1. v, ch. vi) ; — ce coin d'humanité souffrante dont la faim enrageait les appétits (zola, Déb., 445).
3^ Ou donne à un verbe un objet exprimant l'idée nominale contenue dans son radical : pleurer des larmes de sang. Les types de cette expression, sont : dormir son sommeil, qui est classique, ou vivre sa vie, qui est moderne. L'idée de l'objet est déjà incluse dans les verbes dormir et vivre, mais de façon générale ; l'objet précise en restreignant : on dort son sommeil, on vit sa vie ou une vie quelconque, qui est indiquée : vivre une vie de galérien ; — Vous avez pleuré des larmes de ]oieet des larmes de désespoir (jiuss.. On ne bad. pas avec l'am.. ii. 5) : —qu'ils boivent dans cette goutte L'oubli des pas qu';7 fcmt marcher (lam., Joc, 16 mai 1801) ; — Scms vous laisser dompter, souffrez votre souffrance (s*® beuve, Po., 2G 1) ; — (7/) pirouetta une gambade (v. h.. A . n.. l. vu, ch. vi, ii, 53).
40 Par une extension très compréhensible du tour précédent, l'objet, au lieu d'être l'objet contenu dans le radical du verbe, est autre. Au lieu qu'on sue de la sueur, ou suera du sang : Je suais sang et eau. Par une nowvelle extension, on prendra un autre objet dans un autre ordre d'idées. Comme des condamnés suaient leurs agonies (lasm., Joc, 6 août 1795, soir). De même, au lieu de dire : pleurer des larmes, on finira par pleurer son cœur. On commence par: courir une course... un steeple, puis on en vient à : courir sa chance.
Vivre ofïrc un dévelop])ement très intéressant en ce sens : vivre ses vers, son œuvre, des heures difficiles ; — Les chefs mâles ne vivaient plus que la guerre (rosny, G. du feu, 19).
Voici d'autres exemples : Georgette jasait. Ce qu'un oiseau chante, un enfcmt le jase (v. H., Quatre-vingt-treize, liv. m. ch. i) ; — Où le Jacque en haillons, plus vil que l'animal. Geint lamentablement sa pitoyable vie (ij-c. de i.isle, p. tr.. Les siècles maud.) ; -- un orgue poitrinaire qui toussait les débris d'une polka démodée (coppée, Coup., 21) ; — Leurs poitrines qui hurlèrent l'agonie (rosny, G. du feu, 7) ; — Goûn parla sa pensée et celle des autres (Id.. Ib., 124) ; — un petit monde de souffrants qui hurlaient leur douleur (zola, /)'• Pasc, 123).
ô"" Au lieu de se servir d'un complément exprimant le temps, la manière, hi cause, etc., on fait de ce complément l'objet même du verbe. Tj^pe: jouir sa douleur. Supposons quelqu'un qui dort à un cours, si on dit : il a dormi
(1 1 La faute • observer à quelqu'un pour lui faire observer n'est donc peut-être pas inipartlonnable. Nous verrons plus Join que la langue use aussi du verbe faire suivi de l'infinitif pour Ne loniposer des factitifs : faire venir son beurre de Bretagne.