CHAPITRE VI VERBES OBJECTIFS SANS COMPLÉMENT
Dans un grand nombre de pln-ases, il ne serait pas possible de s'arrêter après le verbe, sans lui donner le complément d'objet nécessaire : Cet incident me rappelle... ; — Hier à r Académie de Médecine, M. X. a communiqué... ; — Pasteur a découvert... ; — On poudrait connaître... ; — Le poète a mis... ; — Les événements actuels ont détourné... ; — En me promenant, j'ai rencontré... Tous ces verbes ont besoin d'un objet précis.
Mais très souvent le sens de la phrase s'accommode d'un verbe objectif sans complément. Ex. : f: homme propose et Dieu dispose ; — L'alcool abrutit ; — Des actions qui rapportent.
Cette absence de complément s'explique et se justifie de plusieurs manières. 1» Le verbe peut a\oir un sens général : J'attends, je regarde, elle coud, nous lisons : — un ouvrier tourne, rabote, lime, peint, forge aujjrès de nous : — une gremd'mère tricote, ravaude, repasse, lave : — le chien est dangereux, il mord; — Naoh guettait, dans les ténèbres, les crocs qui coupent, les griffes qui déchirent (rosny,. G. du Feu, 12).
Un homme consacre sa vie aux lettres, il écrit. Il n'est pas obligatoire de dire ce qu'il écrit, si ce sont des romans ou des pièces de théâtre. Si on exprime exactement sur quoi porte son travail, quel est le genre de ses productions, on arrive à empêcher le verbe écrire d'envelopper toute la vie de cet homme, parce qu'on a l'air de limiter à des productions qui ont un terme, qui n'occupent qu'un certain temps, un verbe qui doit embrasser sa vie tout entière. De même, dans la langue religieuse, le mot prier. A quoi occupez-vous vos journées, ma sœur ? Je prie. N'allez pas demander ni qui la religieuse prie, ni ce qu'elle demande dans ses prières, si elle prie Dieu, les Saints ou les bons Anges du Paradis ; l'important n'est pas de savoir à qui elle s'adresse, mais comment elle sanctifie sa vie. Un homme est retiré des afïaires. Il est installé sur une berge de la :Marne. Que fait-il là? 11 pêche à la ligne; // pêche du poisson signifierait qu'il en prend, taudis que pour le moment il trempe du fil dans l'eau, avec un espoir vague. Quand la Pxcine dit à Ruy- Blas dans la fameuse scène : Je soulevais le coin de la tapisserie, elle ajoute : Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout. Qui résout quoi ? aurait dit Malherbe : qui résout tout : qui juge quoi ? qui juge tout.
2» L'objet reste parfaitement déterminé, mais il n'est pas exprimé, parce qu'il est suffisamment indiqué par le contexte, par les circonstances, le lieu où l'on se trouve, le personnage à qui l'on parle, de qui l'on parle. Ex. :
31(i PORTÉ'-: Di: L'ACTIOX
L'infanterie tirait (il s'agit naturellement de coups de fusil). Je commande : Ouvrez. Ce qu'il s'agit d'ouvrir est déterminé par l'endroit où je me trou^ e. Un candidat se rend à la Sorbonne. Il passe à 2 heures. Il passe évidemment un examen et la personne à qui on parle sait lequel. ^Madame dit à la bonne : Servez. L'heure indique de quel repas il s'agit (1).
Il faut bien prendre garde que l'on ne peut pas toujours dire : Voilà un verbe qui se passe de complément. Il s'en passe dans un milieu où l'on sait de quoi il est question, non ailleurs. Une lille aspire. Au couvent, la phrase a un sens précis ; hors du couvent, non.
Par suite, il se trouve que certains verbes changent de sens, suivant le milieu où on les emploie. Charger pour un cuirassier, c'est mettre son cheval au galop et sabrer l'ennemi ; pour un fantassin ou un artilleur, c'est mettre une cartouche ou une gargousse ; pour un cocher, c'est prendre un client ; ])our un conteur, ou un dessinateur, c'est exagérer ; pour un employé des postes, c'est mettre le pli dans les » valeurs déclarées > .
L'emploi des verbes objectifs sans complément déplaisait à Malherbe. Trouvant dans Desportes : Père de toutes choses..., qui conduis, 9;?; disposes; « Qui conduis quoi ? qui disposes quoi » dit-il. (Comrn. s. Desp.. iv, 420). Il ne se rend pas compte qu'il y a précisément beaucoup plus de force dans l'idée exprimée avec sa généralité ; Desportes aurait eu beau dire « qui conduis le monde, qui dispose l'univers » , rien ne rendrait la toute-puissance universelle de Dieu aussi sensible que ces verbes sans complément. L'Académie, à son tour, condamne dans Le Cid : Je le remets au tien pour venger et punir (272 ; cf. h. l.. m, 542). C'était méconnaître un des droits de la pensée.
D'abord celte faculté de taire l'objet favorise certaines décences : Bébé fait. On se souvient des vers de Racine. si pleins de délicatesse. Phèdre avoue d'abord à Hippolyte sans préciser : J'aime. Ce n'est qu'ensuite qu'elle ajoute : Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même (Phèd., 673). Pouvait-elle, toute décidée qu'elle fût à se déclarer, débuter par là ?
Ailleurs il semble qu'en ajoutant un objet, on alourdirait bien inutilement ou même on affaiblirait l'expression : Le devoir aujourd'hui est de vaincre ; — Quand elle était assise, ses pieds dansaient sur le parquet. Elle frottait, nettoyait, rangeait, battait, secouait, lavait sans repos ni trêve, toujours à l'ouvrage (gong., G. Lac, 38) ; — Des lierons guettaient, au bord des criques roussâtres (rosny, G. du feu, 7) ; — La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue cl extermine (v. h., Mis.. Cosette. i, ch. xiii) : — La fenmie s'occupe alors... convoque les avoués, préside les notaires... vend, achète, règle, j'ordonne, promet et compromet, lie et résilie, cède, concède cl rétrocède, arrange, dérange, thésaurise, prodigue (V. ir.. Mis.. Marius. 11, cii. v).
(Il (.f. <r innnhciir aUnurjc th' pas) ; — if ne ci-ois pins (:[ la religion),- — il mène bien (ses che-
VERBES OBJECTIFS SAXS COMPLEMENT Ml
Dans certains cas on fausserait la pensée. Qu'on considère cette plirase : Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. L'absence d'objet marque que tous ces actes tombèrent dans le vide, portèrent à faux. Il arrive même que le sens général n'est pas du tout le même que le sens particulier. // boit du vin ne signifie pas ce que signifie il boit, c'est-à-dire : il est ivrogne (1).
Il faut accorder aux passionnés de classification (^ue le verbe ainsi employé n'est pas toujours facile à distinguer d'un verbe subjectif. Comment faut-il entendre : la fanfare jouait ? Assurément elle jouait des airs. Mais l'idée de ce complément ne s'impose nullement. On peut considérer jouait comme objectif sans complément ou comme subjectif. Affaire de convention. Il en est ainsi souvent : cf. un gamin sifflait et le train sifflait ; — les assistants criaient, et l'essieu criait. Si les nuances infinies du langage ne s'accommodent point des classifications rigides qu'on veut faire, tant pis pour ces classifications. La science doit s'accommoder à la nature. La nature ne peut s'accommoder à la science.
(1) Cf. p. 295.