CHAPITRE XXIII OBSERVATIONS DIVERSES SUR L'OBJET
Double objet. — Une action peut, nous l'avons dit, porter sur des objets multiples : je connais mes droits et mes devoirs ; — elle pratique la bienfaisance, l'austérité, le renoncement. Mais il faut pour cela que les objets, si différents qu'ils puissent être, même s'ils s'excluent comme dans: prcdiquer sinon la bienfaisance, du moins la justice, apparaissent liés au verbe de la même façon, par le même rapport, qu'ils soient de même nature. Sinon il se produit des sortes de jeux de mots : cet escroc faisait des mariages et des dupes (1).
Il est tout à fait inij^ossiljle de donner à la fois à un même verbe deux objets de construction directe dont l'un désigne une personne, l'autre une chose : enseigner la langue les enfants, malgré les exemples latins, n'a jamais été admis, même par les pires pédants.
L'un des deux objets est toujours dans un complément de forme indirecte : enseigner quelque chose à, quelqu'un, informer quelqu'un d'nn malheur. C'est tantôt la personne, tantôt la chose qui reste à l'état d'objet premier : escroquer quelque chose h quelqu'un, et : escroquer quelqu'un de sa fortune.
Mais il arrive souvent que la pensée porte à la fois successivement sur un être (ou bien une chose) d'une part, sur une action de l'autre, par conséquent sur un objet-nom ou représentant d'une part, sur un verbe de l'autre. Ainsi : Avertissez cet élève que le proviseur le demande. L'avertissement doit toucher un élève, il doit lui faire connaître une action du proviseur. Cf. On m^avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler (:\ioi... Méd. m. lui, ni, 7).
De même avec un infinitif : Arcrlissc:-le de prendre garde ; — suppliezle de remonter ; — // accusait les incrédules de se refuser à l'évidence (ren.. Jés.. XX) ; -- a\ec une proposition : Je puis l'instruire au moins combien sa confidence Entre un sujet et lui doit laisser de distance (rac, Brit., 167),
Là aussi il y a eu des cliangements de construction. LTn objectif de construcliou directe n'a ])as toujours eu jcette construction. Au XVIIe s. encore, empêcher se construisait avec à : la jeunesse... à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle fait (ross.. Loi de Dieu, 1653, f*" p.). On dirait aujourd'hui : que la violence.
On trouve ce flouble ()I)jel avec des verbes qui signifient :
(1) Les calembours naissent souvent de ce que le verbe prend avec chaque objet un sens différent : il savait Varl de loucher les cceiirs et des bénéfices ; il refaisait des vêtements et sa clientèle.
A) informer, avertir : informez-le que sa demande est re jetée.
B) prier, implorer, supplier : Et je prierai les dieux que, dans cet entretien, Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien (corn., Sertor.. 119.). Cf. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
C) reprendre, blâmer, empêcher : La sécheresse empêche l'eau de remonter ; — Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffez Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez (d'aub.. Trag.. Princes) : — Tout ce qu'on le blâmoit (mais c'étoient tours d'école). C'est qu'il faisait mal sûr de croire à sa parole (corn., Ment., 1468, var.).
C'est l'être, la chose qui est l'objet direct, dont on fera le sujet au passil : n a été averti que le proviseur le demande.
Objets de diverses formes réunis. — Autrefois, on pouvait joindre sans difTiculté deux compléments d'objet dénature grammaticale ditïérente. L'époque classique fournit des milliers d'exemples : Oui, je crains leur hymen, et d'être à l'un des deux (corn., Rodog.. 353) ; — je vous demande la continuation de vos bonnes grâces, et que vous me croyiez (La Rochef., III, 41) ; — // fcdlut. ou les rapprendre avec le temj>s. ou que ceux qui les avoient conservés, les reportassent aux autres (boss., H. Un.. 13); — Je prie Notre- Seigneur de vous changer et que je vous retrouve, à ujon retour, modeste, humble, timide (maintexon, Corresp.. i. 23(5).
Ces conslruclions avaient été vivement attaquées par des grammairiens de second ordre. On blâmait : je voy vôtre dessin, et que vous êtes prest de l'exécuter (chevreau, Ms. Niort, 15). Mais Bouhours, dans un long chapitre, a justifié l'usage contre Andry de Boisregard (Suit., 171 et suiv.).
II semble que, malgré l'étroitesse de certaines règles inspirées d'une passion excessive pour la symétrie, jamais les écrivains ne se privèrent de cette liberté : Elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir (b. const.. Ad., 1) ; — Elle me raconta ce qu'elle avait souffert... que de fois elle avait espéré que je la^découvrirais malgré ses efforts, comment le moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer mon arrivée, quel trouble, quelle joie, quelle crainte, elle avait ressentis en me revoyant, par quelle défiance d'elle-même... elle s'était livrée aux distractions du monde (Id.. Ib., 25).
En tous cas, les romantiques ont remis cette diversité en honneur : Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond '.' Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse. S'élevant tout ci coup, chantât (v. ii.. fJcrn., v. 3) ; — Je leur conte la vie, et que dans nos douleurs. Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs Et que... (Id.. Cont., Aur., vi) ; — je vous ai conseillé une longue patience, Béatrice, et de tout espérer du temps (c. i,i:roix. Maison des Juges, II, 3) (1).
(1) Même renaissance delà liberté avec les altrihuts : jamais Chailes le lui paiaissait aussi désagréable, avoir les doigts aissi carrés... <,u après ses icndez-vaus uvcc Rodolphe (.Fi AUi;., Bov., 207).