‹ La pensée et la langueChapitre 217 sur 587 · CONSIDÉRA TIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRA TIONS GÉNÉRALES

La voix passive. — On peut souvent exprimer l'action objective en retournant la phrase, de façon que l'objet devienne le sujet ; l'auteur de l'action de\ient alors le complément d'agent. C'est la voix passive, comme disent les grammairiens. Soit la phrase suivante, déforme active : Suivant la Constitution, les Ministres contresignent les décrets du Président de la République : elle se présente au passif sous la foi-me : Suivant la Constitution, les décrets du Président de la République sont contresignés par les Minisires. Le veibe contresigner a passé de la voix active à la voix passive.

Toutefois il ne faut pas pousser trop loin cette conception des choses. Il est \raimenl trop scolaire et mécanique de chercher partout cette correspondance entre actif et passif. Très souvent l'esprit part de l'idée qu'un fait a lieu, sans que l'auteur de ce fait importe ni à celui qui parle, niàcelui qui écoute. Nous retrouvons là une observation que nous avons faite à propos des verbes actifs sans sujet. La Fremce a fait un emprunt. Il a été souscrit. On ne reclierche pas pour le moment par qui. Et c'est ce qui explique les rapports étroits qui existent dans une foule de cas entre une phrase subjective active et une phrase subjective passive. Le rapport est non seulement dans la forme, mais dans la pensée : Rien n'est assuré, rien n'est acquis, même la ruine (ab. hf.rim.. Conf. enf.. let. 1).

Ce n'est pas à dire que la notion de « voix» soit abolie. Elle ne peut pas l'être. L'idée de l'action qu'on subit se distingue en effet essentiellement de l'idée de l'action qu'on fait. Aimer et être aimé, vaincre et être vaincu, examiner et être examiné sont à l'opposite.

Ce n'est pas à dire non plus que la phrase avec verbe passif soit rare. Elle est au contraire assez commune. Ouvrons un numéro de journal : Poursuivi en correctionnelle et condamné à... /'/ demcmda à être renvoyé en cour d'assises, ce qui lui fut accordé... // fut alors acquitté; — l'engagement ne fut pas tenu; — le château... a été complètement détruit par un incendie : — lorsque tout fut Signé, les deux complices... — Liberté sera donnée de s'élancer sur la glace: — la fameuse séance où fut discuté le principe... — Une délégation sera reçue ce matin par le directeur ; — La cérémonie sera présidée par M. Eugène Etienne : — les neuf centimètres réglementaires ne

362 PORTÉE DE EACTIOX

seront peut-être pas atteints tout à fait; — un nommé G.... qui se livra sans résistance, et fut conduit à /(/ Questure (Excelsior. 3 8 janv. 1911).

Passage de l'actif au passif. — Il s'en faut de beaucoup, pour bien des raisons, que tous les verbes susceptibles d'avoir un complément d'objet direct puissent passer au passif. Le verbe avoir par exemple ne le peut pas du tout ; le verbe pouvoir non plus. Soit les propositions : // a de l'argent, il peut tout ; ces propositions ne peuvent être mises au passif (1).

D'autre part, même des verbes qui, théoriquement, seraient capables de l'emploi passif, ne le prennent pas dans l'usage. On ne retourne pas à volonté toutes les phrases. En voici des exemples fort simples : Les nègres portent volontiers des habits de couleur voyante : — j'ai déjà vu cet homme : — la jeune fille baissait les yeux sans répondre ; — vous y avez mis beaucoup de bon vouloir ; — j'ai perdu ma femme, il y a un cm : — je veux voire bonheur.

On pourrait apporter mille exemples semblables. La transivité des verbes objectifs directs est toute théorique. Ils devraient peut-être passer au passif pour s'accommoder aux caractères qu'on leur donne dans les grammaires, mais ils n'y passent pas.

Il faut remarquer aussi que les divers objets que nous avons successivement examinés ne se prêtent pas également à la construction passive.

A) Le complément d'objet direct est un nom ou un représentant. C'est le cas le plus simple : On m'a donné une mission, une mission m'a été donnée. La phrase passe au passif.

B) Le complément d'objet direct est une action.

1° L'infinitif est sans sujet. La phrase ne passe pas au passif : // désirait mourir : — vous tâchez de comprendre.

2° L'infinitif objet du verbe actif a un sujet : ./V/z regardé la procession passer. La phrase ne passe pas au passif.

30 L'objet-action est dans une phrase conjonctionnelle. La phrase passe parfois au passif, parfois non: Tu dis que tu te maries, ne peut pas être mis au passif; // juge que cet appartement est trop cher, non plus.

Mais quand il y a un double objet, la phrase peut passer au passit. rol)jetnom devient le sujet du passif : Mon frère m'avait informé qu'il venait > j'avais été informé par mon frère qu'il venait.

On peut mettre en particulier au passif des phrases de ce genre dont le sujet est indéterminé : On m'avait dit que vous alliez construire ; il m'avait été dit que vous vous cdliez construire. Le sujet de l'actif étant indéfini, au passif, le verbe se présente sous la forme impersonnelle.

Il serait possible du reste d'ajouter au verbe passif un conii)lément d'agent désignant l'auteur de l'action : // m'a été dit par diverses personnes, par une personne qui l'approclie, que... Cette forme impersonnelle est une de celles

( 1 > Le verbe auoir ne passe au passil que clans la langue des philosophes ou dans celle des écri- VHÎiis qui cherchent un effet de style : Aulrefois ils avaient dea danseuses, auiourd'hni ... ils sont eus par elles (a. karr, Guêpes, f* série, 34).

COXSIDÉRATIOXS (iÉXÉRALES oG3

qui se prêtent le mieux n la construction passive. Dans le langage parlé, on ira jusqu'à dire : // a été demandé à ce qu'il se fasse remplaeer, quand il ne peut pas venir.

40 L'action porte sur un objet suivi d'une relative : On l'a vu qui longeait le quai de l'Horloge. La phrase passe au passif: Il a été vu qui longeait le quai de l'Horloge.

50 L'objet est l'attribution à un être, à une chose d'une manière d"être. La phrase passe au passif: La faim avait rendu ce chien méchant > ce chien avait été rendu méchant par la faim; — on a nommé M. X. député > il a été nommé député.

Si la qualité n'est pas attribuée par l'efTet du verbe, la phrase passe aussi au passif : Mon domestique l'a vu ivre > il a été vu ivre par mon domestique.

60 L'objet exprime la cause, la manière dont une action a litu.clr. : Vous avez su pourquoi il avait échoué. U m'a raconté comment il a échoué. La phrase ne passe pas au passif. Si le sujet est indéterminé, alors la phrase peut passer au passif impersonnel : On m'a raconté pourquoi vous vouliez vous retirer de la vie politique ; vous avez tort > // m'a été raconté pourquoi vous vouliez vous retirer. ; vous avez tort. C'est peu usuel.

En somme, l'être ou la chose objet exprimés dans un complément direct peuvent seuls devenir sujets du verbe passif ( 1 ).

Passage au passif des verbes factitifs. — Les verbes composés ;!vec faire sont-ils susceptibles de passer au passif ? Au XV IP s., on disait : // fut fait venir, il fut fait moi/r;>. Vaugelas condamna cet usage. Il considérait la construction: // fut fait mourir comme «barbare et très vicieuse» (2).

Passage des verbes marquant l'achèvement. — En revanche, nous avons gardé la j^ossibilité de mettre au passif des locutions marquant l'achèvement : elle est achevé d'abîmer par la perte de vos bonnes grâces (sÉv., Lett., CLix). Aujourd'hui, ce tour devient de plus en plus usuel : ma robe est commencée de garnir ; ma jupe est finie de coudre ; son linge est achevé de laver; nus copies ynnt finies de corriger; — Achevé d'imprimer le; — il n'était pas achevé d'être bâti (flaib.. Bov., 110); — les lettres finies de lire (loti. Péch.. 71) (3).

(1) C'est encore une pitiive de rintéict qu'il y a à distinguer le complément a' objet direct, nom, nominal ou représentant (V. p. 300).

(2) THOM. CORN, estime que la construction au passif de : faire mourir quelqu'un est mauvaise, car en réalité « quelqu'un n'est pas gouverné par faire, comme le substantif le serait dans : il fut fait religieux ». La construction passive ne convient donc pas. il faut dire à l'actif : on le fit mourir e\ au passif: il fut exécuté à mort, ou tout simplement : il fut exécuté (1.395)

(3) Cf. RODOLFO LENZ, la Oracion y sus portes, Madrid, 1920, 81. L'auteur cite d'autres langues. Les remarques qui précédent étonneront moins, si on songe qu'en anglais par exemple, la phrase : the boy showed the gentleman Ihe wag peut passer au passif, non seulement sous la forme : The wag was shown bg the boy. mais aussi : The gentleman was shown the wag.

Page 1