CHAPITRE V L'OBJET ET L'OBJET SECONDAIRE EN PRÉSENCE
Leur place respective. — En général, en a. f.. lobjet premier précède : se jo ne l'vus cumant (Roi., 273). Il en a été ainsi jusqu'au XVIle s..
Il est toutefois rare de trouver réunis devant le verbe deux représentants de forme légère, l'un en qualité d'objet premier, l'autre d'objet secondaire : qu'il me te daigne est exceptionnel.
En f. m., cette réunion ne se produit plus jamais qu'à la troisième personne : ;7 me te donne est impossible (cf. on se l'arrache !) On ne dit plus que : il le lui donne.
Lorsqu'un verbe est suivi d'un objet-action à l'infinitif, il se produit des rencontres qui embarrassent la langue, et produisent même des étrangetés : Si je ne vous lui vois faire fort bon visage (mot,., Sgan.. fil) est une phrase aujourd'hui impossible. Nous disons en f. m. : si je ne vous vois lui faire bon visage. De même pour : .s'/7 me te fil parler. Nous disons : c'est ce qni t'a fait me parler.
Objet non exprimé devant l'objet secondaire. — Quand il dc\rail y avoir deux personnels compléments : le. lui, en a. f. le est sacrifié à lui : Armes demande Guillelmcs Fierebrace. L'en li aparté (Cor. Lo., 405). En m. f. de même : respondirent... que si doulcement ne leur bailloit, Hz luy tolliroient (C. Nouv., ii, 215). Oudin considère : je les lui donnerai comme une phrase» presque vicieuse» (1645, 107). C'est Vaugelas (i, 95) qui i)osa la règle moderne : Il faut que je la luy face voir.
L'ellipse, favorisée en certains cas par la phonétique, se rencontre soit devant des temps personnels, soit de\anl des infinitifs prépositionnels : le pape envoya le formulaire tel qu'on luy demandoit (hac. P.-/?.. iv, 567) ; — Prenez une page sur moi pour lui donner (sév., Let.. dcccxl). Malgré l'ellipse, l'accord se fait : il a demandé la Vie des Saints, on lui a donnée (Ead., Ib., DCCLXxvii).
Dans ses Remarques non publiées, Vaugelas hésitait à denuuider le neutre le : je le lui ai dit (ii, 425). Ce le pouvait encore être omis en plein XYIII^ s. : Je ne suis point ingrate, et je lui rendrai bien (gresskt. Le Mcch., i. 2).
Choix entre objet et objet secondaire devant un infinitif d 'objetaction. — Derrière des verbes tels que : envoijer, voir, entendre, faire, laisser, quand l'objet est une action exprimée par un infinitif, la concurrence entre objet premier et objet secondaire a été grande et dure encore.
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On dit également : je l'ai entendu chanter ça plusieurs fois, et : je lui ai entendu chanter ça plusieurs fuis. Cf. il lui laisse faire ses fantaisies, et : // la laisse faire ses fantaisies.
L'analyse commune voit un passif dans certains infinitifs et un complément d'agent dans le terme construit avec à. Cela a une apparence logique, mais n'en est pas moins faux. Faire endosser une traite à quelqu'un, ne signifie pas proprement : faire qu'une traite soit endossée par quelqu'un. 11 semble qu'on ait construit originairement : a mil en veïssiez plorer {Troie, 26344), comme : a mil en veissiez des pleurs, et : je li ferai criembre (craindre) comme : je li ferai paor. Quand au verbe subjectif pleurer s'est substitué un verbe objectif tel que : je li ferai criembre chastoiement, le tour était formé (1).
Dès l'a. f., cet usage de l'objet secondaire se répandit et devint tout à fait courant. Au XVIP s.. Oudin discuta la phrase: je vous feraij tancera Madame (h. l., m, 642). Cette façon d'écrire s'est restreinte en elïct depuis lors, malgré les exemples classiques : Ne me préparez point la douleur éternelle De l'cwoir fait répandre à la main paternelle (rac, Phèd., 1173) ; — Laissez-lui croire ce qu'elle voudra (moi.., D. Juan, ii, 4) ; — un domestique qui vole l'argent que sou maître lui envoie porter (la br.. Car.. De quelques us.. 60).
Ce n'est guère qu'a\'ec faire cl laisser qu'on continue à en user : Laissez faire aux dieux ; - je me laissai conduire à cet aimable guide (rac. Iphiy., 501) ; ~- A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter? (Id., Phèd.. 195). Nous disons de même : — la cluuison que je lui ai fait chanter; — je ferai voir ce portrait à ma femme ; — si vous pouviez seulement lui faire changer d'idées ! — Ça lui fait toujours passer quelques moments difficiles. — On rencontre parfois celte construction avec d'autres verbes, tels que voir, entendre : Un homme à qui j 'ai parfois entendu parler de vous ; — Je ne lui verrai pas fouler aux pieds tous les droits sans protester.
Avec les personnels me, te, nous, vous, qui ont des formes semblables à l'objet premier et à l'objet secondaire, c'est une différence dans l'ordre des mots qui signale la construction choisie. Comparez: jevousVai laissé ctccuser (objet secondaire) à : je vous ai laissé l'accuser (objet premier). Seulement il n'est pas toujours possible de joindre les deux pronoms devant l'auxiliaire, puisque les première et seconde personnes ne s'accommodent pas de cette place, et qu'on ne peut pas dire : le hasard qui me VOUS a fait rencontrer ou : qui VOUS m'a fait rencontrer. Dès lors on se trouve obligé d'écrire : qui m'a fait VOUS rencontrer ; — l'accent de sincérité qui m'a fait VOUS croire. Il y a peu de Français qui sauraient dire quel est là le rôle de 777t'. s'il est objet premier ou second (2).
(1) V. TOBi F.R, Mél., 254.
(2) Des écrivains — de l'Académie -- s'y embrouillent, et appliquent à la 3* pers. cette syntaxe que la nécessité impose aux deux premières. Eourget écrira : La fièvre des sens le faisait la reprendre pour la quitter ensuite (Crime d'amour, 192). L'auteur n'a pas osé dire : la lui faisait reprendre, parce qu'il était embarrassé par la suite : pour In quitter ensuite.
Ce n'est pas qu'il n'y ait parfois de fines différences de sens : Je lui ai laissé faire les démarches se dira pour marquer qu'on a abandonné à quelqu'un ce soin ; je Vai laissé... pour marquer qu'on ne s'est pas opposé à son acte.
Ici encore on ne peut qu'admirer l'instinct linguistique qui, malgré une construction identique, attribue deux sens si profondément différents à : j'ai fait faire un vêlement à mon tailleur, et : j'ai fait faire un vêtement à mon fils. Dans le premier cas, en effet c'est le tailleur qui fait l'action exprimée par l'infinitif; dans le second l'auteur de l'action est inconnu, les mots mon fils désignent celui qui est l'objet de l'action (1).
( 1 ) Avec faire savoir la composition est poussée si loin, que la seconde interprétation est seule possible, fairn savoir est un verbe composé factitif qui a le sens d'annoncer : faites lui savoir
la nouvelle^