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CHAPITRE III SENS ET VALEUR DES PRÉPOSITIONS

Hérédités. — 11 y a des cas où ie français contemporain garde encore intacte une construction latine traditionnelle, dont la préposition n'a pas changé. Cicéron jurait per deos immortelles, Henri IV jurait par Dieu ou parbleu (1).

Il va sans dire que tout essai d'explication directe des sens que peut avoir une préposition ainsi employée serait vaine ; ils ne s'expliquent pas par notre langue. II n'y a qu'à les constater ; les mots ont des constructions héréditaires comme ils ont des sens héréditaires. Nous l'avons (Ut ]}lus haut à propos des compléments.

D'autres emplois résistent également à l'analyse directe. Ils ne s'expliquent que par l'elTacement progressif d'un rapport d'abord fortement marqué, lequel, par l'extension analogique de la construction, a fini par devenir tout à fait abstrait et sans caractère propre. C'est à la grammaire historique à en rendre compte.

Développements de sens. — Le développement type des sens prépositionnels, tel qu'on le présente d'habitude, est le suivant :

1° Sens local : sur le champ ;

2° Sens temporel : sur le soir ;

3° Sens abstrait : sur celle observalion.

C'est ti'op simple. D'abord diverses prépositions françaises avaienl. dès l'âge le plus ancien, perdu toute valeur locale. Ainsi pour. D'au Ire part, l'enchaînement des sens n'a pas cette logique rigoureuse, que des classements artificiels prétendent lui donner (2). Selon (primitivement le long) ou jouxte (à côté, d'après) n'ont jamais eu de sens temporel. En oulre. les extensions analogiques se sont faites en tous sens, et non dans une direction toujours la même.

Caprices de langue. — Il y a eu des caprices de langue, d'où des contradictions. Nous ne sommes plus autorisés à dire : lire sur le journal. Mais inversement nous disons : le trouble se lit sur son visage, alors que le XYII^ s. employait aussi bien dans (cf. racan, Berg.. ii. 5).

(1) Noter toutefois qu'on jure sur l' Évangile.

(2) Voir l'article \ dans le Dklionnaire général H. D. T. Darmesteter était très lier de ce classement, qui est, en effet, une belle construction logique, mais ne représente pas la réa'ité historique.

Ce n'est pas seulement dune époque à l'autre que des différences de ce genre se constatent. De nos jours, on écrit : donner un coup de poing dans le dos, mais : une gifle sur la figure. On dit : se promener dans l'avenue, ou sur l'avenue, mais non dans les boulevards, ni sur la rue (1).

Si on fait abstraction de ces particularités, il demeure un lait essentiel et général, le plus important de tous, c'est le passage d'un sens matériel quelconque à un sens abstrait. Donnons-en cjuelques exemples. Soit l'idée de charger : on charge un homme d'un fardeau, puis on finit par le charger d'une mission, d'un cours. L'idée de poids a disparu et partant le sens matériel de la préposition de (cf. soulager d'un fardeau).

On sort à'une maladie, on en échappe, on en revient, on en est tiré : l'idée de sortie esl encore perceplible. elle ne l'est plus dans : guérir quelqu'un de 1(1 typhoïde.

Prenons à. Cette préposition marque bien une direction vers un lieu, dans : marcher à l'ennemi, courir à l'école, inviter à dîner, engager à sortir. Dans : recourir à des injections de cacodylate, à des moyens désespérés, on peut encore interpréter : se tourner vers. Mais dans : crier au sacrilège, il n'est plus possible de traduire encore comme dans : crier au feu. appeler aux armes (dire de venir vers le feu ou les armes) (2).

De même pour sur. Influer sur, c'était, du temps où l'on croyait à l'astrologie, couler sur, d'où agir sur, puisque ce flux des astres déterminait la vie et le caractère. Comment retrouver le sens de ce sur dans : la politique influe sur le cours de la Bourse (3).

Passons à pour. Dans une phrase comme : on m'a pris ma montre pour cinquante frcmcs. l'idée d'échange est encore très nette, mais elle est déjà atténuée dans : // a pris cela pour de l'or. C'est ce sens que l'on trouve dans : les mi.sses prirent cette apparition pour une vache égarée (a. d.\ud., Tart. Alp., 2-3) ; — une espèce d'enfcmt au teint rose, au.v mains blanches. Que d'abord les soudards dont l'estoc bat les hanches Prirent pour une fille habillée en garçon (v. ii., Lég.. Aym.). Mais, à la dernière étapi'. pour ne signifie plus rien, il n'est cju'une copule : prendre pouT femme.

Or des analogies de ce genre se sont dévelopi)ées depuis la préhistoire. Certaines sont de la période latine ou romane, et ont atteint de vieilles prépositions héréditaires. D'autres, postérieures, ont porté sur des prépo-

(1) Le développement moderne de ai)rcs défie toute logique, l'n cnfanl se pend après vou.t. 11 semble que le mouvement est tel que Tenfant est suspendu à votre corps. Il y pend comme une passementerie après une robe, un volanl après des rideaux. On dira de même se cramponner après la table, se retenir après le (jarde-fou, après une corde.

Grimper après un arbre montre une image assez difïérente, mais encore visible. L'enfant y est suspendu; seulement, il avance vers le sommet, au lieu d'en descendre; on dit pourtant: après.

Or comment rattacher sûrement à l'un ou à l'autre de ces sens des expressions telles que : je cherche après mon frère, j'attends après lui. si usuelles ? Comment trouver lïi l'explication de on ronchonne partout après l'administration ? elle pleure après son chat ? Elle est après à s'habiller ?

(2) et. un résultat tient à un effort : une domestique et un maître tiennenl l'un à Vautre.

(3) Cr. le développement reposer sur, appuijer sur, compter sur.

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si lions de l'âge roman, comme devant : On part de : tenir fernw devant l'ennemi, puis on dit : Intrépide devant le danger, où devant conserve encore son sens matériel. Il n'en reste plus Tien dans : devant les menaces, elle céda (cf. en présence de cette menace).

Aucune préposition ou locution prépositive n'est à ral)ri de ces changements. De proche en proclie, en étendant leur sens, elles diminuent de valeur matérielle, et même, entraînées par l'analogie d'impropriétés en impropriétés, elles en arrivent à se vider de notions précises, et à n'être plus que des ligatures al)straites. qui servent à des constructions.

Croisements de coxstkucïioxs. — 11 arrive dès lors que des prépositions de sens originairement 1res divers se rencontrent dans l'expression d'un même rapport. On donne une punition à un enfant pour sa mauvaise conduite. C'est le prix, très nettement. Si on emploie de. la notion est beaucoup moins nette. On le punit de sa paresse : on le récompense de son travail. I! semble que le de ait d'abord marqué la cause. En tout cas les deux constructions se rejoignent et se croisent (1).

On s'explique de la même façon l'hésitation si surprenante qui a duré jusqu'à la fin du XVII'^ s. entre : sur (su) peine de la vie et : SOUS peine de la vie. Assurément la ressemblance phonétique y était pour quelque chose ; mais comment eût-on confondu sur et sous, si le sens avait été perceptible ? Trancher était périlleux pour ceux qui légiféraient, sitôt qu'ils se fondaient sur autre chose c}ue sur l'usage. Expliquer le choix qui a eu lieu jadis n'est pas moins périlleux aujourd'hui, si on [)rétend constater autre chose que le fait.

Extensions analogiques des constructions du verbe au nom et inverseinent. — Reste à parler d'une analogie dont les efïets sont considérables. C'est celle qui pousse à étendre une construction usitée avec un verbe au nom correspondant ou inversement. Nous avons parlé de marcher à, marcher sur, on dira par suite : la marche à l'étoile ; — l'historien en marche sur r Académie (a. daud.. Imm., 11). Nous avons parlé plus haut de influer sur, agir sur. D'après agir sur l'opinion, on dira : action sur l'opinion ; d'après exécuter une sentence sur un criminel : — exécuteur de ses sentences sm des criminels (volt., Charl. XII. liv. i).

Quelquefois le nom prend le même complément qu'aurait le verbe être ou un autre verbe d'état, si on l'intercalait dans la phrase. Dcms le fatras d'anecdoctes qu'il tirait de ses inépuisables bajoues, pour la plupart des charades à mon ingénuité provinciale (a. daud., Imm.. 27).

Les noms ont souvent aussi les mêmes compléments que les adjectifs 1 correspondants. Ainsi on dit : la douceur au mal comme : doux au mal : la

(1) C'est ainsi que de, qui marque l'origine, et en finissent par se rejoindre dans les compléments de matière : une toiture de zinc, une toiture en zinc ; qu'on dit : pendre à un gibet et dépendre d'une volonté étrangère.

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soumission, l'obéissance aux ordres, conime : soumis, obéissant aux ordres : ses faiblesses pour elle, comme : faible pour elle ; une honte vis-à-vis de sa femme comme : honteux vis-à-vis d'elle (1).

Deux noms qui ne sont pas de même espèce prendront même construction, tels : candidat et candidature : il le ramenait à leur conversation de la veille, à sa candidature au premier fauteuil vacant (a. dax d.. Imm.. 39).

Une similitude de sens entraîne une similitude de construction. Il suffit même, pour que le fait se produise, qu'on soit dans le même ordre d'idées : L'Évangile... a été le suprême remède aux ennuis de la vie vulgaire... une... distraction aux misérables soins de la terre (ren., Jés.. x).

11 n'en reste pas moins vrai en générai que le choix des prépositions dépend et doit dépendre du rapport qu'on veut marquer. Pour se rendre compte du soin avec lequel l'usage a été contrôlé, il suffirait de se reporter aux discussions sans fin, qui, à l'époque classiquc.se sont poursuivies au sujet de telle ou telle construction. Fallait-il dire : avoir un van en mains, ou dans les mains, ou entre les mains? On sentait d'inslind l'extrême importance qu'il y avait à marquer les sens précis de chaque construction, et on distingua ces synonymes syntaxiques avec le même soin cjue des synonymes de mots. Si ])aHois il n'y a là c[ue des observations grammalicnles où le sens n'entre pour rien (2). ailleurs la précision nécessaire n'a été acr[uise (|u"à ce prix.

1 1 ) Cf. nonchalance et nonchalanl ; incerliliide et incerluin ; rwrlr et l'u'i:

(2) t^f. son dédain du monde et son dédain pour le monde : il esl assis dans le jardin v\ au

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