CHAPITRE VIII LES DIFFÉREXrS ASPECTS DE L'ACTION PRÉSEXTE
Aspect de durée, de progression, d'accomplissement. — Pour
les deux premiers aspects, on se sert des moyens indiqués plus haut : Elle est en train de s'habiller : — la maison va se dégradant.
I. Actif. Le présent parfait. — La forme composée des verbes a eu originairement un sens de parfait, c'est-à-dire qu'elle indiquait l'état présent résultant de l'accomplissement d'une action passée. Cette valeur est très réelle encore dans beaucoup de verbes subjectifs d'actions-points ou d'actions limitées : L'almanach Vermot est paru. Ce que doit indiquer cette phrase, ce n'est pas qu'il a été publié, c'est qu'il est à la disposition du public. Cf. les seuls compagnons, hélas ! que nous sommes sûrs de ne pas perdre, les seuls qui ne mourront point comme les autres, ceux dont les traits, tes yeux aimants, la bouche, la voix, sont disparus à /(unais. La langue a là un véritable présent accompli.
Le parler populaire fait de ce présent un très grand usage, en l'opposant au passé. On dit : je suis tout SUé, en opposition avec: /'ai sué. — 13e même : Comme votre enfant est forci ! — comme il est pâli, grandi ! — Êtes-vous dîné? — // est bu; — elle n'est jamais couvée (enleiulez : elle n'a jamais fini l'incubation, elle ne bouge pas); — // est fini; — ses dents sont percées; — .sa joue est enflée. Les exemples foisonnenl dans les textes ([ui reproduisent la lan:iue parlée: Monsieur Schaunard n'est pas déménagé (mirger. Vie Boh.. i. 16).
Mais des formes analogues sont reçues, même dans la langue littéraire, et quelques-unes depuis longtemps : être divorcé, dégénéré, changé, vieilli, réchappé, décampé, craqué : les pommes de terre sont germées ; — midi est sonné. Seulement on les a mal expliquées.
On a bâti là-dessus des théories établissant des différences de sens : Échapper dans le sens de s'esquiver, passer inaperçu, \irendraii avoir : votre observation m"avait échappé. Mais, quand il s'applique à ce que l'on fait par mégarde. il >e conjuguerait avec être : A peine cette parole me fut-elle échappée (A.. Dict.. 1878). Au ^•erbe monter, le même Dictionnaire de l'Académie donne deux exemples : Il a monté quatre fois dans sa chambre pendant la journée ; — // est monté dans sa chambre et il ij est resté. Au verbe sortir, on lit : // est sorti, /??r//.s il va rentrer: il a sorti, ma/.s il vient de rentrer. I-es rédac-
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teurs ont visiblement aperçu quelque chose de la diftérence temporelle.
Il ne faut pas dire, comme on l'a dit, que les formes avec avoir marquent l'action et les autres l'état. Pour être exact, il faut dire que celles avec avoir marquent une action qui s'est passée à l'époque dont on parle, et celles avec être un état présent qui en résulte. C'est là la différence entre // a sorti (il a fait l'acte de sortir) et il est sorti (il n'est pas là) (1).
Il faut ajouter que la forme avec être tend dans divers verbes à sul)sister seule, et que, dans ce cas. elle exprime naturellement les deux temps. Ainsi pour tomber : Elle a tombé a aujourd'hui quelque chose de populaire ou d'archaïque : C'est en descendant la berge qu'elle a. tomhé (e. sue. Mijst.. II, 33-34); — Quand notre civilisation tombera ainsi çt/'ont tombé toutes les civilisations (zOLA, Cont. Xin., 74). De même, // a monté (2). De sorte que la même forme peut avoir les deux valeurs : Cf. Il est mort l'an dernier ; — tu ne le trouveras plus, il est mort.
Beaucoup de verbes résistent jusqu'ici, et n'ont pas de présent parfait avec être : fuir, gobelotter. grimacer, grouiller, intriguer, jardiner, jaser, jeûner, jouir, lambiner, larmoyer, lanterner, lutter, marmotter, nager, mijoter, persister, pirouetter, politiquer. présider, pulluler, ruisseler, tinter, trinquer, triompher, vivoter, voter, etc.. En somme, on ne peut guère savoir si le mouvement s'étendra. L'analogie des objectifs empêche les subjectifs de développer leurs formes.
Il faut ajouter que. même avec cwoir. ces verbes peuvent présenter le sens de parfait: elle a vécu. — Je ne suis pas difficile. mais quand je vois un ver dans la scdade. j'ai déjeuné.
Parfait des pronomixaix. — Les verbes pronominaux ont des participes, qui, ainsi que nous l'a\ons vu, s'emploient sans le se : une fille repentie. Ces participes, en se joignant au verbe être, donnent des formes où le verbe tantôt a la valeur d'une simple copule, tantôt fait avec le participe une vraie forme verbale de présent accompli : les nuirs sont écroulée; — les principales provinces sont insurgées ; — les oisecaix sont envolés ; — on remporte, elle est évanouie ; — les fleurs sont fanées. Avec ces verbes-là, il est certain ciu'on se trou\ e en présence d'une forme active ; ii y a incertitude avec d'autres : // est enrichi ; la plaie est envenimée. On peut entendre que quelque chose l'a envenimée ou qu'elle s'est envenimée.
Parfait des objectifs. — Des verbes oljjectifs d'action limitée, dont les formes composées sont nécessairement formées avec cwoir. présentent parfois, quand l'objet manque, un sens analogue, quoique beaucoup moins
(1) Stapfcr ne comprend pas des phrases qu'il troinc dans Flaubert et ailleurs : Quelques marguerites étaient repoussées, il y voit des passifs, qu'il blâme (Récr.. 52).
(2) Cf. Recevant de Rodolphe l'avis du danger, Clémence avait précipitamment monté au cinquième (r. svE, Mi/sl., II, 42) ; — Avez-vous quelquefois, calme et silencieux. Monté sur la montagne (V. H., F. d'Aut., Ce qu'on ent. s. la mont.).
net. La France a, vaincu, peut être entendu comme équivalent de : elle est victorieuse. Cf. J'ai dit, j'ai trouvé.
II. Passif. — -Au passif, si l'action est limitée, on peut dire que le présent de l'indicatif l'expiime comme accomplie : Les dépêches sont expédiées ; — les condamnés sont exécutés; — les murs sont rebâtis, les toits réparés; — l<t ville est délivrée; — la partie est perdue; — les invitations sont lancées; — justice est faite; — la cause est entendue; — C'est tout réfléchi (donx., La Pair., m. à).
C'est ici le lieu de se souvenir de ce que nous avons dit au sujet des similitudes cjue présente une phrase passive par rapport à une phrase ciuelconque avec attribut. La vitre est cassée, peut avoir les deux sens.
Seuls les présents des verbes d'action illimitée signifient le présent : cette ré/ormr est réclamée, attendue, désirée. — le prisonnier est gardé ù
Substituts du présent passif. — Dans ces conditions, avec les verbes d'action limitée, il faut remplacer le présent passif. On le fait de diverses manières, pour signifier que l'action est dans son développement. Ou bien on tourne par l'actif : On rebâtit nos villes du Xord, ou l)ien on tourne par le pronominal : nos villes du Nord se rebâtissent. Cf. Les blés se sèment en ce moment : — cette année les robes se portent 1res courtes.
On f.\it reparaître l'idée du présent. — Mais la théorie présentée aussi simplement serait fausse. D'abord, s'il y a répétition, c'est comme s'il y avait durée : Si je dis : le dîner est servi, je marque le résultat présent d'une action jiassée unique, mais non un fait qui a lieu au moment où je parle. Si au contraire je dis : Dans ce cabaret, les dîners sont servis par des gaiçons déguisés en Académiciens, je me trouve en présenci' d'un fait habituel, c'est le présent. Cf. mes gerbes sont liées, et nos fils sont liés par une vieille amitié.
Toutes sortes d'adcbtions. en faisant re])araître l'idée d'action, font reparaître la \alcur du i^i'ésciil : une loi est abrogée, .s; les trois quarts des voix se prononcent contre elle ; — dans les conflits entre patrons et ouvriers, les solutions sont souvent obtenues par l'intervention gouvernementale.
Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'on n'emploie pas les substituts du passif, quand il s'agit d'actions répétées : la bécasse ne se mange pas fraîche. C'est même là. il faut y insister, la forme ordinaire pour l'action habituelle.
P.\ssiF .\ccoMPLi pÉRiPiiR astique. — Vaugelas a condamné une façon de parler qui est encore en usage, où une périphrase formée des verbes finir, achever signilic l'accomplissement : ma lessive est achevée de laver, mon blé est fini de battre. On insiste là sur l'idée d'accomi)lisscnu'nt (piexprime déjà le sim])le ])assif : mon blé est battu.
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L'aspect accompli aux autres modes. — On trouve, comme à l'indicatif, au subjonctif actif, le temps composé employé en qualité d'accompli : on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits chiens aient aboyé (la bruy., Car.. De la mode).
Au sul:>jonctif passif, le même aspect est exprimé par le présent : // s'en faut bien que tout SOit réglé ; — je suis désolé que la dépêche soit expédiée.
L'aspect accompli est également marqué à l'éventuel : D'après ce qu'on dit. le roi sera t mort, deux généraux seraient tués.
L'action marquée par un infinitif se présente aussi comme accomplie sous la forme de l'infinitif passé, composée avec être : Je voudrais être mortel je voudrais être arrivée.
L'infinitif composé avec avoir était très fréc]uent à l'époque classique : Avez-vous jamais vu ces chiens qui, recevant à gueule ouverte ce qu'on leur jette, n'ont pas loisir rf'avoir avalé le premier morceau, pour ouvrir la gorge à recevoir l'cuitre '? (malh.. ii. 5G1). Cette forme s'employait souvent avec le sens très net de l'accompli.
On trouve encore cet infinitif en français moderne : A l'heure qu'il est. il doit avoir déjeuné. On ne sait pourtant pas si cela veut dire qu'il a fait l'action antérieurement, ou qu'il est dans l'état qui suit. On peut avoir les deux figurations suivantes (A et B).