L'ACTION PASSÉE EST DANS D'AUTRES FORMES TEMPORELLES
1» Imparfait en fonction de passé. — Dans un récit, l'action passée est souvent, en fr. moderne, exprimée par l'imparfait. Il présente les faits comme presque simultanés : La poitrine de la jeune fenune parut se déchirer et elle se mit à pleurer convulsivement ; le médecin revenait un peu plus tard et la trouvait dans cette crise (feuil., Morte, 134) ; — Brusquement l'amitié des deux jeunes gens était interrompue. Compromis dans une émeute de collégiens... François Donadieu, le boursier, qui n'était pourtant pas le plus coupable, était mis à la porte du Lycée. Il retournait à Paris ; et. dans l'esprit de Chrétien, le souvenir s'effacait peu à peu de ce camarade préféré {coppée. Coup., 9). Cet emploi de l'imparfait n'est du reste nullement restreint aux cas où une action est simultanée d'une autre. Il suffit qu'elle soit en rap]U)rt avec cette autre : // se crut guéri, et, vingt ans après, une rechute lui rappelait que ce mal ne pardonne pas.
2° Infinitif de narration. — L'action passée ])eul élre exprimée dans un infinilif,qui emprunte sa valeur de passé au contexte: Et les dentelières d'aller demander au curé leur sainte (champfl.. Cont., 191). C'est là l'infinitif dit de narration. Le premier exemple en est signalé dans le Roman des sept Sages, mais le tour ne se trouve réellemenl développé qu'au XV^ s. : tantost qu'ele just partie, et bon mari) de monter à cheval (Cent nouv., II. 84 ; h. l., i. 476 et ii, 460). Au XYI^ s. les exemples en sont moins rares : lors jlaccons d'aller, iambons de troter, goubeletz de voler, breusses de tinter (har., Crurg.. m.-l.. i. 21) ; — Et puis votre Alix de crier et Guillaume de supplier (jod., Eug.. m, 2. A. th. fr., iv, 53). Il faut noter que le tour est encore considéré au XYII»^ s. comme familier. M"^"^ de Sévigné en use comme La Fontaine : il la trouva jolie, et ne put même s'empêcher de lui dire, en sorte qu'en même temps je m'avisai de lui proposer de la prendre pour sa belle- fille : « Plût à Dieu ! » dit le Cardinal. — « Plût à Dieu ! dit M. de Chaulnes. Mais, hélas ! Voyez-vous ce mari, ce duc de Pecquigny, ce fils unique ? — Non. ■ — A'/ moi non plus » ; et de rire (sÉv., Let., 1418). A la veille de la Révolution. Féraud signale l'infinitif de narration « dans le style plaisant » . De nos jours il est élégant : La pauvre Chante fleurie fut prise de curiosité. Elle voulut savoir... si la jolie petite Agnès ne serait pas un jour impératrice d' Arménie., et les égyptiennes d'admirer l'enfant, de la caresser, de la baiser (v. ii., A'. D., i, 246).
30 Le présent historique. — Pour donner l'impression de la réalité,
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on présente souvent les actions qui ont eu lieu dans le passé, comme si elles étaient en train de se dérouler dans le présent. C'est un moyen employé constamment dans la conversation, pour mieux retenir l'attention de Tauditeur. Il est ancien ; on le trouve dans Roland : Il les ad prises, en sa hose les butet (641); — ■ Caries li Reis. noslre emperere magnes. Sel an: liiz pleins ad estet en Espagne : Tresqu'en la mer cnnqnist la 1ère allaigne : N'i ad castel ki deranl lui remaignet. Murs ne eitel n'i esl renies à fraindre (1 et suiv.).
Mallierbe et Oudin l)lânu'nt le mélange trop brusc|ue des temps. Vaugelas, tout en défendant le présent historique, recommanda aussi de passer à propos d'un temps à Tau Ire, autrement on ferait une faute, cjue plusieurs font, de commencer ]iar un temps et de finir ])ar un autre, qui est un très grand défaut (1).
A la fin du XVII'' s. on ne trouve pins, sauf chez La Fontaine, le présent aussi hardiment mélangé à des passés: Deux siens voisins se laissèrent leurrer... Elle ne manque ineonlinenl de dire A son mari l'amour des deuxbourgeois. Lui raconta moi pour mot leurs fleurettes (67, Cont.. \). De nos jours on l'emploie aussi avec circonspection : Un soir, je filais mon rouet. on cogne à ma porte. .Je demande qui. On jure. J'oUVre. Deux hommes entrent. Un noir anee un bel o/fieier. On ne voyait que les yeux du noir, deux braises. ..Voilà qu'ils me disent : La ehambre à Sainte-Marthe... Ils me donnent un éeu. Je serre l'éeu dans mon tiroir, et je dis : Ce sera pour aeheter demain des tripes à l'écoreherie de ta Gloriette. Nous montons. Arrivés à la chambre d'en haut, pendant que je tournais le dos. l'homme noir disparaît. Cela m'ébahit un peu. L'ojjieier redescend avec moi. II sort (v. h.. A'. D.. II. 8Î) : — Regnard n'a ipie vingt-six <ms. II part de Paris le 26 avril 1681, avec deux jeunes amis... Il ne songe d'abord qu'à faire un Voyage de Hol- Icmde ; mais, après quelques mois passés à Amsterdam... lai et ses compagnons se décident à pousser vers le Nord (s'*^ beuve, Lundis, vu, 5).
40 Futurs dans le sens de passés. — Par une figure analogue à la précédente, la pensée se transporte dans le passé, qui devient ainsi un présent, et alors les faits qui suivent ce présent, quoique réellement passés à l'heure où l'on parle, apparaissent comme des futurs, et sont exprimés sous des formes de futurs. Le futur simple n'est guère en pareil cas qu'un moyen de style. Le conteur placé dans le passé semble annoncer les faits qu'il rapporte (2) : Hélas ! il faudra plus de dix huit cents cms pour que le sang qu''ûvaverser porte ses jruits. Ensonnoni, durcmt des siècles, on infligera des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui (ren. ,Jés., ch. xxiv).
(1) Corneille a corrigé dans Rodogiuie des vers qu'il jugeait tachés par ce passage trop fréquent du passé au présent : Sachez donc qu'en trois ans gagnant quatre batailles, Tryphon vous réduisit « ces seules murailles. Les assiège, les bat, et pour dernier effroi, Il s'y coule un faux bruit touchant la mort du roi. L? texte devint en 1660 : Ayant su nous réduire à ces .seules murailles. En forma tôt le siège, et pour comble d'effroi Un faux bruit s'y coula... etc.. (iv, 4.31).
(2) En a. f. : Gualtiers desrenget les destreiz e les tertres. N'en descendrat pur malvaises nuveles (Roi., 808).
Q)uaul au l'ului- antérieur. il est très commun, même dans la langue ])arlée. On dit fort bien : j'aurai fait tout cela pour qu'un gamin me manque aujourd'hui de respect ! Il est bien évident que le sujet parlant fait allusion à sa conduite antérieure au moment où il parle. Il faut sans doute expliquer cet emploi de la façon suivante. On considère un fait ou une série de faits passés dans le rapport qu'ils ont avec un temps à venir. On les récapitule pour ainsi dire tels qu'ils apparaîtront au moment où la série va s'achever, Roland, qui va mourir. eml>rassant d'un coup d'oeil rétrospectif sa vie sur le point de finir, dit à son épée : Mult larges teres de vus avrai cunquises (Roi., 2351). Nous disons tout à fait de même aujourd'hui : Vous partez ! votre séjour parmi nous aura été bien court : — la Chambre n'aura pas manqué d' éclaire issenients à ce sujet. Si on analyse les vers de Boileau : J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les cliapitres ; J'aurai fait soutenir un siège aux Augustins ! Et cette église seule, à mes ordres rebelle Nourrira dcms son sein une paix éternelle, l'emploi du futur s'y explique très bien. Le sujet parlant s'indigne contre un fait futur : cette église nourrira, situé en F (fig. A). Des faits ont eu lieu dans le j)assé : brouille des chapitres, siège des Augustins ; ils se placent sur la ligne du temps en AB antérieurs à O. Mais pour les opposer au fait F. l'auteur fait abstraction du présent et les indique simplement comme antérieurs à l-".
nourrira
Un autre exemple montrera un autre emploi de ce futur composé : A cette date... Frédéric avait déjà rebâti 4.500 maisons; deux ans après... il n'en aura pas rebâti moins de 14.500 (s^e beuve, Lundis, m, 156) (flg. B)
La première action, la restauration de 4.500 maisons, est située en AB. dans un passé antérieur au point B du passé. Pour opposer à cette action une action accomplie dans un passé subséquent, il ne suffît pas au sujet parlant de présenter la deuxième action dans un autre passé, c'est-à-dire dans un segment antérieur au point O. il se transporte en B, néglige le point O, et exprime la seconde action par rapport à F. LTn futur accompli, exprimant le résultat, se substitue au passé.
Peu à peu ces emplois se sont étendus ; le sujet parlant exprime à ce futur antérieur des faits qui ne sont vraiment en relation avec aucun futur: Ce n'est pas la première fois qu'on aura VU ça ; Ce n'est pas la première
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fois que le Tribunal de Commerce aura été appelé à condamner les actes arbitraires du pouvoir (v. h.. Disc, sur Vinterd. de Le Roi s'amuse, 1832).
Infinitif de succession. - — On se sert aussi, pour une suite rapide (le iaits, d'un infinitif précédé de />of/r, qui suit le passé simple: la fièvre se calma, mais pour reparaître ensuite plus violente : — M. Moronval s'éloigna pour revenir quelques instants après (a. daud.. Jack, 14) ; — Elle leva les yeux, franchement, mais pour les rabaisser avec prestesse sur la fillette (boyl.. Iles Borr., G). Sou\ent on ajoute un adverbe tel que ensuite, après : pour les rabaisser ensuite.