‹ La pensée et la langueChapitre 293 sur 587 · CHAPITRE PREMIER GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER GÉNÉRALITÉS

Une action cnonccc, renl'crmée, soit dans une question, soit dans une cnonciation positive ou négative, se présente à notre jugement, à notre sentiment, à notre volonté, avec des caractères extrêmement divers. Elle est considérée comme certaine ou comme possible, on la désire ou on la redoute, on l'ordonne ou on la déconseille, etc. Ce sont là les modalités de l'idée.

Hors des modalités, — Quand on énonce dans une proposition principale, isolée ou indépendante, ou même dans une subordonnée une idée objective, il peut arriver que notre jugement n'intervienne pour ainsi dire pas : La terre tourne : — L'eau est un eomposé d'hydrogène et d'oxygène ; — Paris est traversé par la Seine. Ce sont des phrases placées, peut-on dire, hors de toute modalité. Il appartient aux philosophes de discuter le caractère du jugement qui y est contenu. Pour le langage, elles sont assimilées aux faits certains, positifs ou négatifs, considérés comme tels par notre jugement.

On peut faire entrer dans cette catégorie une foule de phrases où la chose énoncée est dans une subordonnée, telles que : // en résulte que les deux triangles sont égaux ; — Cela signifie qu'on s'est trompé ; — Voilà qui prouve que le fait était vrai.

Finesse du sens modal. — Les modalités se marquent avec une extrême finesse et dans la langue littéraire et dans la langue populaire.

Il sufïit de comparer les trois phrases suivantes :

a) Je cherehe un appartement qui a vue sur un jardin, et qui se trouve dans cette rue.

h) Je cherche un appartement qui ait vue sur un jardin ( le mode indique le but qu'on s propose).

c) Je cherche un appartement qui aurait vue sur un jardin (le mode indique qu'on cherche actuellement, sans assurance de trouver, et pour le cas où cet appartement existerait) (1). Un autre exemple. On dit : il est tout naturel qu'il le chérisse; chérisse est au subjonctif, comme chaque fois

{\) Cf. je fie oeiix pas d'un régime qui fait, qui fasse, qui ferait revivre le despotisme.

qu'on approuve, qu'on a])prccie. qu'on exprime un sentiment sur un iail. L'indieatif apparaît dès que eette nuance s'efïace : il est bien exact qu'il la chérit.

Derrière un même verbe, les nuances modales, qui varient suivant le sens qu'on donne au verbe, s'accusent sans peine : Je suppose que vous VOUS trouviez seuls tous deux en concurrence ( = je pose l'hypothèse que) ; — Je suppose que VOUS l'avez reconnue tout de suite ( = je pense bien que, je présume). De même : L'essentieL c'est qu'il sache dessiner (on demande cette qualité) : — L'essentiel, c'est qu'il sait dessiner (on constate le fait). Derrière expliquer, on mettra un complément d'action-ol)jet : expliquez-lui qu'il est ruiné, je lui ai expliqué comment la chose a pu se faire. Le verbe de cet oJjjet est à l'indicatif. Au contraire on dira : expliquez-moi qu'il réussisse toujours, je m'explique qu'il ait tous les prix ; — Explique-moi que ce Cerfolier qui ne dit rien, qui ne sait rien... ait le génie de la spéculation (becq., Polich., I, 4).

Le mode peut être entraîné non seulement par le verl)e ])rincipal. mais par une dépendance de ce \erhe : // // a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne liberté de parler, d que le i)lus honnête homme ij soit exposé aux railleries du premier méchcuxt plaisant (mol., Am. maqn.. i. 2). Supposons même qu'on remplace que par c'est (pic. le sul)jonctif resie p()ssil)le. tant l'idée modale domine la phrase, comme dans : // est fâcheux qu'il fasse mauvais. Il en est tout à fait de même dans les phrases suivantes: Voilà une Coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à mu' femme dont il est aimé tendrement (mol.. Mal. imag., i, 7). — Voilà qui m 'étonne, qu'e/? ce pai/s-ci les formes de la justice ne soient point observées (Id.. Pourc. m. i). La conjonction que introduit la pr()|)()sition présentée par voilà: c'est un fait qui s'exprimerait ailleurs par l'indicatif : voilà qu'il pleut. ]Mais ce qui accompagne voilà, c'est-à-dire le verbe étonne en introduisant une couleur sentimentale, amène le sul)jonctif dans la subordonnée, tout comme s'il y avait : je m'étonne que...

Nous verrons plus loin que la conception modale est si essentielle qu'elle domine les autres, si bien qu'au cas où la langue ne permet pas de les exprimei- toutes, c'est elle qui est exprimée de préférence. Il semble qu'avant tout l'esprit s'attache à marquer comment le fait en question lui apparaît modalement, s'il est une certitude, ou bien une éventualité, ou bien un désir, ainsi de suite. C'est là un caractère primordial qu'on n'abandonne point.

Où observer les modalités ? — Il y a modalité dans toutes sortes d'éléments de plnase. Ce vieillard, peut-être respectable, Pc méritait (v. H., Le liai s'am., i, .")). nous présente une appréciation considérée seulement comme possible. On retrouve aujourd'hui ce peut-être jusciu'entre une préposition ël son complément: avec peut-être des reprises. Considérons une caractérisation telle que : ces visites, trop rares à mon gré. La présence de à mon gré introduit là une modalité sentimentale.

GÉXÉRALITÉS 509

Modalités dans les propositions et les phrases, — Les propositions isolées ont leur modalité ! Sortez est dans la modalité de l'ordre, prenez patience dans celle du conseil. Les phrases ont les leurs. Nous n'étudierons ici, comme dans les livres précédents, que les propositions simples et les phrases composées d'une proposition simple et d'une propositionobjet.

Quand il y a phrase, tantôt c'est l'ensemble qui est dans une modalité donnée : je suis certain que vous prend'-ez les précautions nécessaires. Tout est dans le réel et la certitude.

Tantôt un des éléments se trouve dans une modalité, pendant que le reste est dans une modalité différente : Je crois qu'il accepterait peut-être une situation comme celle-là. La jirincipale est dans le réel, l'objet dans l'éventuel possible. Cî. J'admettrais alors qu'il a eu connaissance de cette dépêche. La principale est dans l'éventuel, l'oljjet dans le réel certain.

Modalité dans l'ob.jet des adjectifs et des noms. — Les proi^ositions dépendant d'un nom. d'un adjectif, ont, comme les autres, leurs modalités. Dans désireux qu'ilsoitrécompensé, l'objet a la même modalité que dans je désire qu'il SOit récompensé (1).

Il faut prendre garde à ce proposa la syntaxe des propositions où le nomsujet, suivant son sens, entraîne l'emploi de modes difïérents : ma coniùction est qu'il réussira, mon désir était qu'il se décidât. L'influence du sujet s'exerce par dessus la copule sur la proposition suivante : ma surprise n'est pas qu'il ait besoin d'une religion (b. const.. Ad.. 94) ; — l'intention de mon père... était que je parcourusse les pai/s les plus remarquables de l' Europe (kl., Ibid.. 1 ) ; — Ma première pensée fut qu'elle s'était trouvée mal subitement et qu'elle était tombée là (feuill., Morte, 61) (2).

Il suffit de ces exemples pour rappeler combien est factice la distinction entre une proposition-attribut et une proposition-complément. Mon désir est forme en réalité une locution équivalente à je désire : mon désir est qu'il réussisse.

Mod.\lités D.4.NS LES PHRASES DÉCOMPOSÉES. — Nous avons dit au chapitre de l'Objet (p. 342) qu'il y a plusieurs façons d'exprimer un fait dépendant d'un jugement, comme du reste d'un sentiment ou d'une volonté. On peut dire, ou bien : je suis sûr qu'il est là, ou bien : // est Ici, j'en suis sûr : — on vous a trompé, je le sens, ou bien : je sens qu'on vous a trompé. Quand il n'y a pas subordination, la modalité s'exprime essentiellement dans la j)roposition devenue principale : Seriez-vous fou ? demanda la dame.

Il faut bien faire attention pourtant cjue l'autre partie n'est pas indif-

(1) El jaloux qu'un tel deuil dure élertiellemenl. Il lui fil en VéoUse ériger cet emblème (héreo.. Troph.. Épitaphe).

(2) Cf. une de ses opinions .. éluil qu'uvec la foi el la prière rhomnie a loul pouvoir sur la nature

(REX., Jés., XVI).

5 1 0 LES FA I TS PA R RA PPOR T A NOS OPÉRA TIOSS PS YCHOLO GIQ UES

férente. La langue fournit des formules qui indiquent des réserves, qui marquent qu'il y a improbabilité, etc. : Si on en croit... si on en croyait, si on récoutait. Ces formules expriment diverses nuances. La dernière implique que l'on ne doit pas l'écouter, elle insinue que le fait est faux.

Les compléments par lesquels on remplace ces propositions ont de même leur valeur modale. A l'entendre implique une défiance : A l'entendre parler, // sait les secrets du Cabinet mieux que ceux qui les font {^loi.., Escarb., 1). Selon vous, suivant vous, à vos yeux, à votre compte introduisent des réserves. On ne donne pas, au moins provisoirement, son assentiment : Selon vous, docteur, nous sommes tous malades? (donn., La Pair., i. 1); — Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ? (mol.. Mis., i. 1).

Les restrictions peuvent devenir très sensibles! quand on limite la créance à accorder par un autcmt que je sache, dans la limite où on a pu s'en rendre compte. Il y a des rfj7-on. qui. prononcés avec certaines intonations, sont de vraies dénégations.

Page 1