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DISCORDANCES ENTRE LE LANGAGE ET LA PENSÉE

trouve le moyen de me venger d'Orante, Quoique son changement me soit rfoî/.r en effet, Et que c'est me venger d',un bien qu'elle me fait (rotpx., Diane, u, 6) ;

— je crains que cette vérité ne SOit pas encore entrée dans l'esprit de M. de Grigncm... et que. comme il a toujours été, il ira toujours (sÉv.. Lett., mcxxv) ;

— Croirait-on qu'on put. entre une reine incestueuse et un père qui devient parricide, introduire ui^r jeune amoureuse, dédaigncmi de subjuguer un (unant qui ait déjà vu d'autres maîtresses, et mettant sa gloire à triompher de l'cuistérité d'un homme qui n'a jamais rien aimé ? (volt.. Dict. phiL. Style, sec t. 1).

Inversement, dans des œuvres non terminées ou des écrits peu soignés, on trouve des écrivains qui. a])rès avoir employé nu mode de non-subordination, appliquent à un second verbe le subjonctif : Or Moijse et David et Isaije usoijent de mesmes termes. Qui dira donc qu'ils n'avoyent pas mesme sens, ri (lue le sens de David (pii est manifestement d'iniquités lorsqu'il pctrloit d'ennemys. ne fust pas le mcsme que eeluy de Moyse en parlant d'ennemy, ? (pascal. Pens., éd. .Mojin.. i. 26.")) ; — Qu'y a t il de plus absurde que de dire que des corps aninu's ont des passions, des craintes, des horreurs, que des corps insensibles, sans vie et même incapables de vie aient des passions (Id.. //).. II. 150). Bossuel écrit de même : si déterminés, qu'on eût dit... qu'ils se nourrissaient d'incommodités, et que la famine et la peste leur donnassent de nouvelles forces (B. et rig. de Dieu. 2*^ p.). Mais ces incoordinations ont peu à \)Qu disparu, lorsque les régies sont devenues strictes. Ce sont là des imperfections ou des négligences (1). Autrement graves sont les faits sur lesquels il nous reste à appeler l'attention.

Emplois illogiques des modes. — Influence de t>'ordre des mots. — Un déplacement fait ciiangej- le mode. CL Je conviens ijuc cela est vrai et : Que cela Suit vrai, j'en conviens : — Qu'un père vous ait aimé, je ne m'en étonne pas... ; mais qu'um père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir,.... c'est le plus beau iémoignage que votre vertu pouvait remporter (boss.. Coudé).

Analogies. — Comme dans une foule de phrases impersonnelles la subordonnée est au subjonctif, ce mode tend à s'introduire dans des phrases où la pensée ne le justifie pas et où seule l'analogie de la forme l'amène. On entend dire: il est exact qu'il /"ait vu, comme : // est juste qu'il ait revendiqué ses droits.

Usages injustifiés des modes. ■ — A) Aucun mode n'est suffisant pour exprimer ci lui seul, avec ses nuances, une modalité donnée. Le conditionnel lui-même est dans ce cas. Le subjonctif et l'indicatif concourent avec lui : Comparez : N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite. Rome eût été du moins un peu plus tard sujette (corn.. Hor.. 1023) et : S'il avait d'un moment retardé sa défaite.

(1) Cf. il n'y eut pas un rayon de soleil qui les ehauffât de lu rnéiup chaleur, p-s une pierre qu'ils regardèrent d'un regard pareil (Flavb., Ed. Sent., ,^24».

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B) Aucun mode n'est spécialisé. Où est l'idée d'éventualité dans : Je voudrais lui dire un nwt ? Il s'agit uniquement de l'expression atténuée dune volonté, d'un désir. Comparez : tu n'irais pas lui raconter ça !

C) Aucun mode nest d'un usage tel, que son emploi ne soit parfois en désaccord avec sa valeur essentielle. Qu'on compare: J'espèn' qu'il viendra à: j'attends qu'il vienne. Dans la première phrase, le fait dont il s'agit n'est nullement assuré, et cependant on a l'indicatif. Dans la seconde, le fait peut être tout à fait certain, on le rendra tel en ajoutant : car sa venue ne fait aucun doute. Qu'il vienne reste cependant au subjonctif.

-^ Pour que l'emploi des modes fût logique, ou psychologique, il faudrait qu'il fût réglé sur les seuls besoins de la pensée. Or une première observation montre combien la forme linguistique est importante. On dira : Il peut se faire que ce soit .son frère, soit est au subjonctif, et cela est ])ien. Mais si l'idée contenue dans il peut se faire est renfermée dans la locution figée (il) peut-être, c'est fini du sui^jonctif. et l'indicatif reparaît: PenZ-é/n- est-ce... Peut-être que c'est son frère. I.c mode a clumgé. quoique la moc'alilé soit restée invarial)le.

Même observation ])oiir une modalité d'ordre sentimental: Conii)arcz : A mon grand regret, il n'est pas venu, et :/'az un grand regret qu'il ne soit pas venu. A vrai dire, cette dernière phrase dissocie renonciation du fait et celle (lu sentiment. L'un reste ce])endant en rapport avec l'autre. Le changement suffit pour entraîner un autre mode.

L'usage du subjonctif est devenu si mécanique qu'on le trouve après ne pas nier, et que Vaugelas,qui discute sur l'adjonction de ne au verbe sul)()rdonné. ne conteste pas sur le mode : je ne lui nierai pas même que je n'aie bien cru (la rochef., it, 467) ; — Je ne nierai pas cependant qu'il ne fût homme de très grand mérite (boil., Réfl. s. Long., i). ^•vUn seul exemple fera éclater aux yeux les illogismes de l'emploi des modes : Je doute que cela soit vrai exprime un doute ; Je ne doute pas que cela ne soit vrai n'en exprime pas. Et cependant le subjonctif se conserve dans la seconde phrase comme dans la j)remière (1).

Influence d'une principale négative. — La règle générale des langues romanes est qu'on met le subjonctif après proposition négative. Type : Je ne vois pas pour niai Que le cas soit pendable : c'était déjà la règle de l'a.f. : N'i ad castel ki devant lui remaignet (Roi., \) ; — N'i ad celui ki mot sunt ne mot tint (Ib., 411).

Maupas donnait à ses élèves une règle très générale : En termes négatifs... l'optatif y est plus vif et de meilleure grâce (315). Les observateurs qui ont suivi ont confirmé cette règle (2), l'usage classique également : // ne

(1) Voir sur ces coniradictions, Ferd. Brunot, L'cns. de la l. /., 48.

(2) Il faut dire : Je ne savais pas que ce fiist et non que c'estoit voslre mère : le contraire dans d'autres cas est affaire d'usage et d'oreille (mén., Obs., i, 264). Andry est plus brutal : .\> vous imaginez pas que tout va bien, est regardé par lui comme une faute. Il falloit : que tout aille bien, parce que la proposition est négative (Suit., .347). Cf. une remarque posthume de Vaugelas (n, 402).

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faut pas dire que VOUS m'ayez vu sortir de là (mol., G. Dand., i. 2) ; —

Ce ne sont point... des maximes que j'aie VOUlu écrire (la br.. Car., i. 111). La négation peut être implicite, c'est le cas des phrases principales, telles

qu'/7 ignore, évite; il est mcdaisé, impossible, invraisemblable : Jusqu'à.

l'instant du bal le conde ignorera que vous soyez au château (be.\um..

Fig., II, 5).

En particulier derrière la locution impersonnelle // n'ij^a, ou une autre proposition impersonnelle, le subjonctif est d'usage : II n'y a que trois positions que mon nom me permette ; soldat, évêque ou laboureur. Choisissez (aug., g. de M. Pair., ii, 1) ; — II n'y a guère de romans.... où l'on n'ait rencontré autant d'épithètcs au bout de trois pages (muss.. Dup. et Cot., l"lett.)(l).

Mais rien n'eut pu être plus destructif du sens syntaxique que l'application, en cette matière, d'une règle brutale, qui n'eût tenu aucun compte du sens. On comprend très bien l'influence d'une négation dans des cas donnés. Soit la phrase : La mère ne se souvient pas du mal que ses enfants lui ont fait. Comparez cette phrase de G. Sand : Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait ! (Elle et /.. iv. 76). L'idée cette fois est qu'il n'est nullement sûr qu'il y ait eu du mal fait. Il s'agit de jeter cette incertitude dans la pensée.

Avec certains verbes comme considérer, réfléchir, la présence d'une négation n'ôte rien du caractère positif contenu dans le fait subordonné : Ne considérez point que je suis votre mère (rac, Théb., 1079). Racine a employé le mode de la réalité positive, il ne pouvait faire autrement. Il écrivait de même ailleurs: Je ne vous nierai point. Seigneur, que ses soupirs M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs (Brit.. 55.3).

Avec d'autres verbes, il faut laisser la liberté de donner ou d'ôter le caractère d'un fait à renonciation : Ce pauvre garçon ne peut se résigner à l'idée que sa femme est morte, ou bien : Ce pauvre garçon ne peut se résigner à croire que sa femme soit morte. Cf. Je ne te raconte pas qu'il prend tout dans ce magasin (c'est un fait dont on n'informe pas l'interlocuteur) et r/c/îf dis pas qu'il prenne tout dans ce magasin. Le fait n'est nullement affirmé (2).

En langue moderne, la pensée tend à se dégager des contraintes, ce qui est une façon de suivre la vraie et bonne tradition. A vrai dire, on rend ainsi au subjonctif de la valeur : Malheur à l'homme qui, dans les premiers momens d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle (n. const.. Ad., 29). Allusion est faite à une croyance ferme. Un subjonctif jetterait un doute. Voici au contraire une phrase de Chateaubriand rQïïeÏÏe (h justice et quelle absurdité de penser que nous soyons tous punis de la faute de notre premier père I (Gén., i, 27). Pourquoi le sub-

(1) II n'est point resté au fond du calice une goutte de lie qu'il n'ait fallu èpui.'ter (G. Sand, Lélia, I, 26) ; — vous pouviez dire tout ce que vous voudriez, ce n'était encore que chez Voisin qu'on pût manger un salmis de bécasse (coppée. Les vr. Biches, 84),

(2) Eh bien ! je ne di.s pas que je prenne tout (Balz., Biroll., i, 160).

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jonctif soyons ? Parce que pareille chose ne peut pas être. L'idée que la pensée est absurde l'écarté (1).

Peut-être le subjonctif a-t-il plus pâti que profité des règles rigides qu'on a prétendu imposer. En l'exigeant derrière une principale négative sans considération du sens, on en réduisait l'emploi à un fait de pure subordination grammaticale, on vidait le mode de sa valeur réelle, et on en préparait l'abandon.

(1» Il faut reconnaître du reste qu'il y a certaines hésitations : -Ve crois pas que l'esprit du poète descend (V. ii., Cont., i, Aur., v). On attendrait descende. Il n'y cwait que les étrangers qui pouvaient eroire que ce vieil hôlel allait s'effondrer (H. m\.lot. Sang bleu; dans Robert, o. c, 309, où on trouvera d'autres exemples) ; — Comment se faisait-il que Frédéric ne demandait pas en retour un peu de tendresse ? (flaub., Édac, ii, 27 i. — • L'indicatif s'explique, il ne s'imposait pas. Et ici il ne s'agit pas d'éviter un imparfait comme dans la phrase suivante : Il n'y a pas de désert, pas de précipice ni d'océan que je ne traverserais aoec loi (Flalb., Bov., 220).

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