‹ La pensée et la langueChapitre 301 sur 587 · CHAPITRE VI LE NE MODAL (i · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LE NE MODAL (i

Depuis les origines de la langue, ne accompagne le verbe dans diverses propositions, par exemple après le verbe craindre. C'est une syntaxe héréditaire. On trouve dés le Roland des exemples où elle est abandonnée ; pourtant elle s'est conservée jusqu'à nos jours : Je crains qu'elle ne soit malade. Cf. prenez garde qu'il ne tombe ; — évitez qu'on ne le voie : — // s'en est fallu de peu qu'il ne vint ; — il ne viendra pas à moins qu'on ne l'en ait prié. L'analogie a introduit ce ne dans bon nombre de phrases classiques : // me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables (mol., Mar. fore., 2).

Valeur de ne. — Ce ne n'a plus de valeur négative. Quand réellement on veut exprimer là une négation, on se sert de ne pas : Je crains qu'il ne réussisse pas. Ne n'est qu'une sorte de particule modale adjointe au verbe, et dont le sens est si vague qu'elle peut manquer sans dommage dans bien des cas. Ce n'est plus qu'un embarras. Elle est souvent inutile et inattendue, ainsi dans la phrase qui suit ne pas douter et qui exprime par conséquent une certitude. Aussi Madame de Sévigné brave-t-elle la règle : j'entendis crier... cm feu, et ces cris si près de moi... que je ne doutai point que ceiût ici {Lett., cxxxvii).

Il en est ainsi, à vrai dire, depuis des siècles. Vaugelas a donné, en maintenantneaprès je^ne nie pas, un mauvaisexemple, qui n'a été que trop suivi (2). Avec il n'est pas impossible, au XVII'^ s., la proposition secondaire prenait toujours le ne modal : il n'est pas impossible qu'il ne survienne des accidents (malh., Épit., xiii) ; — N'étant pas impossible que Jansénius n'eût pris un sens pour l'autre (rac, P.-R., 603). On a légiféré là-dessus, sans aboutir à contraindre l'usage : quelle que fût mon opinion sur sa doctrine, je ne pouvais pas nier qu'elle fût orthodoxe (assol., Champdeb., 114). On peut presque dire que ne est un mot gâché. Nous le retrouverons cependant dans divers chapitres.

(1) V. TOBLER, Verm. Beitr., iv, 26.

(2) " Quand la négative ne est devant nier, il la faut encore repeter après le mesme verbe , par ex. : Je ne nie pas que je ne l'aye dit... Sans la négation, c'est françois, mais peu élégant » (i, 104). L'Académie a sanctionné cette opinion. On écrit donc : Je ne doute pas que vous ne le trouviez à votre goût.

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