CHAPITRE VI RAPPORTS ET DIFFÉRENCES ENTRE ADJECTIFS ET ADVERBES
Réalité et convention. — On traite d'habiLiide à part de la manière de qualifier le nom et de la manière de qualifier le verlic. A l'un l'adjectif et ses substituts, à l'autre l'adverbe et ses tenant -lieu.
Il est bien certain qu'il y a dans cette distinction quelque cbose d'exact. Si on considère d'abord les moyens employés, ils ne conviennent pas tous indifféremment au nom et au verbe, tant s'en faut. La proposition relative, par exemple, d'un si grand usage avec le nom. n'a point de lieu auprès du verbe.
Inversement prenons le verbe parler. Toutes sortes d'expressions caractérisent l'idée qu'il renferme : parler allemand. chrétien: parler à mots couverts, avec feu, à bâtons rompus, d'abondance, en maître. Aucun ■ de ces locutions ne convient au substantif parole
D'autre part si on considère le rôle j ué par les caractéristiques données à un objet, à un être d'une part, à une action de l'autre, on s'aperçoit qu'il y a parfois une différence qui peut aller jusqu'à la contradiction.
Il arrive en effet que l'adjectif accolé ^u ncm représente une manière d'être permanente de l'être ou de l'objet, tandis que l'adverbe accolé au verbe exprime une caractéristique d'une action passagère : M. Wilson. homme essentiellement pacifique, est intervenu dans le conflit mondial, militairement ; — un homme vertueux, d(ms un moment de faiblesse, agi! malhonnêtement ; — un ouvrier adroit fait une chose maladroitement, et ainsi de suite.
Et ce n'est pas seulement un acte isolé et éphémère qui peut s'opposer à des dispositions durables. Comparez : ils travaillaient seuls à cet ouvrage, et ils travaillaient seulement à cet ouvrage. Le rôle de seuls est tout différent de celui de seulement.
Très souvent l'usage a créé des locutions dont le sens varie considérablement, suivant qu'on se sert d'un adjectif ou d'un adverbe auprès du verbe. A parole, expression basse, correspond parler bassement : à voixbasse correspond parler bas. Mais parler hautement, c'est parler en nmître. avec hauteur, tandis que parler haut, c'est parler à voix haute.
Il faut ajouter que le latin faisant usage de qualificatifs pour marquer la manière, il n'en fallut pas plus pour qu'à certaines époques, les écrivains français se missent à brouiller adjectifs et adverbes : Pour, deuôt n'cwoir satisfait A ses honneurs (roxsard. Odes, i. 1) ; — Las ! ce qu'on void de
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mondain Jamais ferme ne se fonde (id.. Ib., x, 3). Du Bellay recommande formellement ce procédé : Use des noms pour les adverbes, comme : Hz combattent obstinez, pour obstinément, il vole léger, pour légèrement iDef. et ///.. 1. II. ch. 9).
A lépoque de Malherbe, les exemples sont encore fréquents : reçoy favorable De ces tristes présens l'offerte pitoyable (bert., 145, dans brunot, Doclr.. 361). Mais Malherbe fut très sévère pour ce latinisme. Il barra : Si vous voulez immortelle durer, et même : Elle flotte incertaine en celte extrémité (iv, 299 et 389) (1). La mode passa avec l'abus. L'usage resta.
Les exemples fourmillent dans les textes de toute époque. A certains endroits, on pourrait mettre des adverbes : La Reine impatiente attend votre réponse (rac. Atli.. 983). x\illeurs, non : La lourde berline allemande roulait lente et funèbre (michf.l.. név.. m. 108) ; — Quelle âme avait clumté sur des lèvres plus belles. Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés ? (lec. de LisLE, Po. ant., Hypatie) ; — la clarté Brillait sereine cui front du ciel inaccessible (v. H., Lég., Le sac. de la F., i).
Il se présente une foule d'occasions où les caraclérislifjues de l'action et de l'être se mêlent ou se confondent. Dans : T/? membre du parti de l'ordre, véridique Et grave, me disait (v. h.. Chat.. Par. d'un cons.). le caractère général du porsonuage est visiblement donné pour que le lecteur retende à la circonstance particulière.
Si l'être a des caractéristiques permanentes. Laction i)eut être aussi sans durée limitée ; de même l'état. Voici une phrase : la mansarde si pleine de fleurs, et de lumière, et si haute, si haute dans le ciel, que parfois on entend les anges causer sur le toit (zola, Cont. à Nin., 30). Supposez qu'on ait dit : s'élève si haut, si haut. Où serait la difTérence ? (2) Si l'action est d'une durée limitée, la caractéristique du sujet peut l'être également. Il n'y a aucune difTérence entre : Elle se montra généreuse en cette occasion, et : elle en usa généreusement en cette occasion.
De sorte ([ue théoriquement on arriverait déjà à celte conclusion (pie les caractéristiques du nom cl du xtihc doivent en certains cas coïncider : Le malade dort tranquillement ou tranquille ; — mon idéal serait de vivre paisible ou paisiblement à la campagne.
. Or, en fait, il arrive bien souvent cju'on ne sait ])as dans une phrase si on doit ra])porter une caractéristique à l'être ou à l'action : Un enfant a'ure dizaine d'années, l'allure pleine de hardiesse et de vie... marchait délibérément (loti, Mat., 6). Sans doute l'enfant avait en ce moment-là cette allure dans sa marche, mais elle lui était peut-être habituelle, cela est même probable. Est-ce qu'on va pouvoir distinguer ce qui appartient à l'action et ce qui appartient à son auteur, dans : Vis. amassant Crime sur crime, en proie (Uix
(2) Elle serait complète cnlre : /</ fcnèlir est lutute, c'cst-;\-flire (/ iitic (jrande dimension ditns le sens verlieni, et la fenêtre est haut, c.-;i-ci. plaeée à une grande hanlenr.