CHAPITRE PREMIER CA RA ( : TÉ RI S A TIONS PA R ÉPI THÈ TES
Les caractérisations sont foi-t souvent appliquées à des noms à l'aide d'épilhètes, c'est-à-dire de mots ou d'expressions rapportées sans l'intermédiaire d'aucun verlje copule : Le cheval traversa le pont de granit brut. Dont saint Jacqiie a posé les premières assises ; Les bons clochers sortaient des brumes indécises ; El Vorjihelin revit son paradis natal (v. h.. Lég.. Pet. r. de Gai., x).
Nominaux caractérisés par épithètes. — Nous avons dit plus haut que, si tous les noms et xerhes peuvent être caractérisés, il n'en est pas de même des nominaux.
Nominaux personnels. — Les caractérisations sont très communes après une pause : Lui, tout penaud, reprit le chemin de la maison ; — moi, fille d'un colonel, jaire un pareil métier ! — Osez-vous Parler de cette sainte autrement qu'à genoux. Vous courtisane, vous menteuse, vous infâme ? {\VG.. Avenl., iv, 5).
Repkésentants possessifs. — On peut ajouter aux possessifs quelques adjectifs : propre, même : le sien propre. Mais l'usage ne s'est pas conservé d'écrire : d'une âme semblable à la mienne parjure (malh., Poés.. m, 328). Ces tours étaient encore communs au XYII© s. Aujourd'hui il est populaire de dire : Tiens, tu as tes habits de Dimanche ! Je vais mettre les miens beaux. Il reste toutefois un tour très correct, l'apposition : Prenez vos harnais. Les nôtres, trop anciens, sont usés.
Représentant démonstratif. Celui. — Celui, celle peuvent être suivis de déterminatifs. personne ne le conteste : ceux de Paris, celles qui meurent jeunes. Mais peuvent-ils être caractérisés ? Dans la langue populaire, ce tour s'est développé depuis bien longtemps : Vous mettrez les pelez, ceux sans peler, et les Cornichons, chacun à part, dans des pots de Grets {Tard, fr., 266).
Néanmoins, les grammairiens se sont toujours élevés contre cette construction. Au XVIIIe s., Féraud prétendait que celui ne pouvait être modifié
par des adjectifs : « On ne peut dire, oijservait-il : Quoique les troubles d' Angleterre encourageassent la France ci entrer dans quelques expéditions... ceux plus considérables qui l'agitaient elle-même...)) La chose apparaît plus choquante encore quand on unit celui à des superlatifs : Elle débite à tout venant... les choses les plus /utiles, et souvent celles les plus ridicules (1 ). Les plus tolérants des grammairiens classiques du dernier siècle admettaient celle avec un participe : celles faites à la main, mais non avec un adjectif. Littré estime encore qu'on ne peut employer celui cjue devant de, ou bien suivi soit médiatement, soit immédiatement d'un conjonctif.
Dans les textes, celui avec des participes se rencontre constamment : il faut distinguer dans les êtres dont nous parlons ici, comme dcms ceux moins élevés encore dont nous avons parlé plus hcait. deux ordres différents de solidarité (LAMENNAIS, EsQ. d'une phil.. IV, 329 n.) ; — .Jusqu'à meilleure explication... je m'en tiendrai à celle donnée par le vieux savcmt (zola, Cent, à Nin., 48). Mais on trouve aussi le démonstratif suivi d'adjectifs :
1° Quand cet adjectif est précédé de plus : Depuis le cercle le plus profondément enfoncé dans l'immensité des mondes de douleur jusqu'à celui plus paisible à la surface duquel nous étions (balzac, El. phil.. 1.S6, Proscr.) ; — il m'a présenté les vieux serviteurs de sa mère et ceux plus jeunes qui lui sont attachés depuis plusieurs années (c. sand. Jacq.. i. 202); ■ — ces fleurs embaumées, mêlant leur arôme à celui plus fort des ifs (a. daudkt, Imm.. 55) ; — Et comparant l'immense univers catholique, .ses parties claires et celles plus mystérieuses, avec ce monde antique (barrés, La grande pitié des égl. de France, 312).
20 Quand l'adjectif est précédé d'un adverbe : Celui, déjà grand, échappé de sa main (s'e b., Pc, 1890, 385) ; — mais ceux vraiment forts se relèvent après une halte douloureuse (champfl., Cunt., 152).
30 On le trouve aussi sans qu'il y ait ni pause, ni nu)t interposé : Quoique les nécessités purement mentales soient, sans doute, les moins énergiques de toutes celles inhérentes à notre nature (comte, Esp. pos., 30).
Xaturellemenl, on ne dit pas : Vous m'offrez deux roses, je prends celle jaune, mais: je prends la jaune, puisque l'article est là pour faire son office, qui est de marquer une détermination ou d'espèce ou d'individu, en sul)slantifiant l'adjectif : Cet homme possédait toutes les vertus, les intellectuelles comme les morales ; — un marchand a raflé indistinctement toutes les antiquités du pays : les laides avec les belles.
Mais ailleurs celui supporte très bien la caractérisation. Il ne faut pas surtout montrer d'étroitesse, quand celui doit être suivi d'un complément prépositionnel. Celui à droite ne peut pas être toujours remplacé par celui de droite. Hugo met des phrases de ce genre dans des bouches populaires : Tiens, dit-elle, c'est celle (la lettre) pour ce vieux qui va à la messe. Au fait, c'est l'heure. Je vas lui porter (Mis.. Marins, 1. viii, iv). On trouve des
(1) La question a été très discutée depuis lors (Voir domeruii:, Solutions, 296 ; bomface. Manuel, 233 ; aubertin, Gram. mod., 238).
CARACTÉRISATIOXS PAR ÉPITHÈTES (535
exemples analogues chez tous ceux qui ont reproduit la langue parlée : Il resta étourdi comme d'un coup sur la tête, car avec celui en fort mauvais étSLÏ, qu'il mettait tous les Jours, c'était le seul pantalon qu'il possédât (\. karr. Tilleuls, 63) ; — elle mêlait des railleries sur son visage à celles sur sa politique (maupass.. Bel-Am., 261). — Les catalogues disent : Pour les motocyclettes, nous ne réparons que celles à notre marque.
Comme le voit très bien Stapfer lui-même, ce serait alourdir bien inutilement la phrase que d'exiger qui et un verbe. Ce serait surtout empêcher un développement normal et utile de celui, qui devient une sorte de support de caractérisation comme de détermination.
Épithète avec autre. — Remarquer le tour : l'autre bonasse attendait toujours devant la porte. Cela ne signifie nullement que la première personne dont on a parlé antérieurement soit aussi considérée comme bonasse. U ne s'agit que de la seconde. On pourrait traduire l'autre, qui était bonasse. Ce tour est particulièrement fréquent dans l'Est. Il n'est pas étranger au parler de Paris.
Nom au pluriel caractérisé par plusieurs adjectifs au singulier.
— Il arrive qu'un nom au pluriel soit caractérisé par des adjectifs au singulier ; c'est qu'en réalité ce nom représente plusieurs objets successivement caractérisés : Les codes civil et militaire, les marines militaire et marchande. Vaugelas (ii, 230) avait fait une vive opposition à cette façon de parler. Il condamnait : les langues grecque et latine. Après lui, on a continué à censurer les tours de ce genre, mais l'usage a été le plus fort : le contrat qu'ils forment entre eux ne vous semble relever que des codes civil et de commerce (PROUD., Rév. soc, 8).