CHAPITRE IV L'ACCORD DE L'ÉPITHÈTE
L'application de la règle générale est simple el incoiitesléc, tant qu'on reste dans les cas ordinaires. Néanmoins il en est beaucoup où, pour des causes diverses, l'accord se trouve troublé.
A. l'accord avec ux seul nom. dérogations
10 La forme féminine fait défaut. — Grand. Malgré l'entêtement de Mademoiselle de Gournay. qui semblait disposée à élargir l'emploi de grand invariable, l'ancien féminin grand ne se maintint que dans un petit nombre de locutions consacrées : à giB^A" peine, grand'p^^r. grand 'merci; grand' rue, etc.. Mais 11 y existe encore, nous l'avons dit (h. l.. th. 276).
20 Influence de l'ordre des mots. — En ancien français il était d'usage assez fréquent de ne pas accorder l'adjectif ou le participe, quand les mots auxquels il se rapportait n'avaient pas été énoncés. Les épithètes comme les attributs demeuraient alors invariables. D'où les adjectifs devenus prépositions, tels que sauf (Cf. p. 409).
Mais on ne saurait donner ce caractère de préposition à : supposé deux droites : — passé huit heures ; — témoin leurs demandes extravagantes ; — non compris ou y compris les dépenses de camionnage.
Il faut donc poser ce i)rincipe que la syntaxe ancienne n'a pas disi)aru (1).
Cependant, dès l'ancien français, ces adjectifs ou ces participes i)résents ou passés, ont tendu à être ramenés à la règle commune (2) (h. l.. i. t. 'il). On trouve: exceptés les cas de crime (beaum., Coust., 27, 104); — veue la déposicion d'aucuns tesmoins {Ord. de 1298. dans est. boil.. Liv. des Mest., 457). Aujourd'hui encore, il y a hésitation pour plusieurs d'entre eux : Étant donnée ou donné son inconstance.
Ci-joint, ci-inclus. — Les expressions ci-joint et ci-inclus, comme tous les participes passés, s'accordent avec le nom, quand elles le suivent : La déclaration ci-jointe, ci-incluse, les documents ci-joints. En cas contraire, pas d'accord. Il n'a pas semblé aux logiciens que les contradictions fussent sufTisanles et ils y ont ajouté de nouvelles dinicultés.
(1) A quoi bon semble n'être plus qu'une formule invariable : A quoi bon ces démcircbes ?
(2) Nalmellement il y a accord, lorsque le nom précède : Les dépenses non comprises ; — Irais hommes exceptés ; — Veux-iii parier que je résume le tout en vingt mots, signature comprise î
i: ACCORD DE L'ÊPITHÈTE
D'après eux. lorsque ci-joint, ci-inclus sont employés dans le corps d'une, phrase, il faut dislinauer le cas ou l'objet qu'ils annoncent e«t déterminé du cas où il ne l'est pas. Ou fait varier ces expressions dans le premier ca's^ on les laisse invariables dans le second :
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Rôle de l'influence phonétique dans la îornnation de la règle. —
Nu. — Au moyen-âge, l'adjeclif nu s'accordait avec le nom, quelle que fût la place de cet adjectif. Le XVIe s. accordait encore généralement : Où le Comte de Scherosberi/. nuë teste, aveeques ses compagnons, lui/ fit récit du commandement exprés qu'ils avoienl reçeu (pasquier. Rech.. vi. 15). Mais lorsque Ve fut devenu sourd, nu ne varia plus devant le nom, quand il ne portait pas l'accent tonique, ainsi que cela a été expliqué plus haut. Desportes écrit : les pieds et les bras nus(= nïï) nu(d)-tête (EL. n, La Pyrom.). Son adxcrsaire, Malherbe, recoinmandail d'écrire ainsi : nu tête. Il se rendait probablement compte cfu'on ne sentait pas là d'allongement (îi. L., lii, 467). Vaugelas étendil l'obserx ation au pluriel. Il \eut qu'on supprime non seulement l'(', mais l'.s- (r. 141). (k>tte opinion fut confirmée par l'Académie.
Bien que Racine écri\(' : ce petit homme qui va toujours nuS'pieds{Banq. de Plat., S. l'am., iv, 4.14), et au contraire : elle y cdla liU-'piéÛS. comme toutes les religieuses (id., P.-R.. iv, 509), on peut considérer que l'usage du XYII^ s. est déjà l'usage actuel. Le sentiment de la fonction adjective semble s'être à peu près perdu dans ces locutious. Xu cesse d'y être épithète,' et 'devient un véritable préfixe, mais seulement devant les noms -.tête, pieds, jambes, bras (1).
Demi. — ■ L'accord de demi a été intluencé comme celui de nu par des raisons ])honétiques.
L'a. f. faisait varier demi : Palsgrave le considère encore comme mot variable. Mais au XVIP s.. \'augelas posa la règle moderne (ii, 56); il fut approuvé par Th. (Corneille et l'Académie.
Quand l'adjectif denu' est placé après le nom, on considère qu'il se rapporte à un nom du singulier et du même genre que le nom précédent, il se met donc au singulier et au genre du nom exprimé : deu.v heures éfdemîe ;'trois kilogs et demi. Tous les grammairiens de second ordre ont suivi Vaugelas (2).
(1) On tolère dans les examens l'orthographe nue tête, nus pieds (Arrêlé du '26' Février 1901). On remarquera que dans les expressions où on laisse nu invariable, cet ■adjectif n'est <pas
précédé de l'article qui devrait accompagner le nom qualifié. Dans les expressions où l'article reparaît, l'adjectif nu varie, bien que précédant le nom : le vieillard garda la-nue -propriété de ses biens.
(2) On dit : une douzaine et demie, une heure et demie, etc. mais: une iemï-heure, Hne*demidouzaine {a. ue s' m.\urice. Rem., 38) ; Demi devant le nom est indéclinable : une demi-/i<?»re (A. niî B., Réfl.. 164). Dans les examens, on tolère aujourd'hui : un demie heure (Arrêté du 26 Février 1901).
Cf. mi : Ançois la mie nuit laiens entrèrent (Aiol, 784); la mie partie dou péage de Byanionf. {Ch. de compt de Dole. g.). IMais : Mi ooie de Vost le roij vindrenl. Sas un mares setrez se tindrenl
Cependant on trouve encore en langue classique un assez grand nombre d'infractions à la règle. Balzac écrit ûeTtà-douzaine (i, 118), demi-journée (i, 227), mais demie-heure (i, 45. cf. 55, 73, 296. 341). Cf. Molière : je l'ai étudiée une bonne grosse demie heure (Pourc., i, 2) ; — Racine : // n'avoil plus qu'une demie heure de temps (Let., xxii).
Feu. — L'adjectif feu signifiant défunt, ne se place guère que devant le nom et ne s'emploie à peu près jamais au pluriel. Autrefois il s'était toujours accordé avec le nom. Encore au XVIe s. : Feue sa femme (pasquier, Rech.,\i. 11).
Sur son accord en genre, ni Malherbe, ni Vaugelas ne se sont prononcés. Mais le Père Bouhours entendit que cet adjectif restât invariable {Rem., 553) (1). Ménage, au contraire, tirait feu de felicem, et pensait qu'il devait varier : la feiie Reine Mère. Il citait le Cardinal d'Ossat : feuë Madame de Parme, tout en remarquant que Gombaud avait dit : Élégie sur la mort de feu Madame d'Orléans (0.. i, 561) (2). D'après ses Remarques posthumes, Vaugelas opinait au contraire que feu est un mot indéclinable, qui n'a ni genre ni nombre (ii, 394).
On connaît la règle moderne. Si l'adjectif feu est précédé d'un article, d'un adjectif possessif, il garde sa valeur d'épithète. et s'accorde avec le nom qui suit : la feue reine, ma feue tante. Dans le cas contraire, il n'est qu'une sorte de préfixe, et reste invariable : feu la reine. On peut juger par l'historique du crédit à accorder à ces inventions.
Influence de la fonction. — En théorie, les adjectifs adverl)cs ne s'accordent pas. Xous en parlerons plus loin.
Toi T. — Tout est du noml)re de ces adjectifs. Mais alors que cet adjectif exprime la totalité, il s'aci-orde comme les autres adjectifs : Ils sont tOUS venus, elles sont toutes venues ; — rien n'a été cassé, les porcelaines sont toutes entières, et cependant la maison était toute en feu, et l'incendie avait gagné le premier étage. Les personnes qui ont vu cela ont toutes été surprises ; — les aventures de ce voyageur formeraient toute une histoire.
Le nom en dépendance. — fo il dépend d'un nom collectif. — L'accord doit se faire logiquement, c'est-à-dire selon que l'épithète est rapportée au collectif ou au complément de collectif : // y avait là une collection de tableaux tout à fait complète ; — dans ce lieu, croissaient une multitude de plantes aquatiques.
I G. GUi.\RT, Roy. tigiuige. G.). Il est possible qu'il y ail ou une influence analogique de composés devenus invariables comme : emmi, parmi. Semi est un véritable préfixe, qui, comme tel, ne s'emploie que devant quelques noms : une semi-consonne, une semi-pieuue.
(1) Chapelain et Palru tiennent aussi pour l'invariabilité. De même P.cniiud dans Manière de parler, 563.
(2) A. d. B. suuLicnl de même (ju'on dit feu au masculin et /eiie au féminin ( Héfl., li:i<l\