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L'ACCORD DE L'ÉPITHÈTE

2° d'une expression de quantité : beaucoup de, la plupart de, assez de, peu de, bien des, etc.. L'accord ne peut se faire qu'avec le nom complément, ces locutions n'étant cjue des sortes de numéraux : beaucoup d'animaux sauvages ; — pas mal de viande fraîche ; — peu de vrai bonheur.

30 d'un nom quelconque : L'accord se fait d'instinct avec le nom ciue qualifie l'adjectif : un chapeau de paille fine, ou un chapeau de paille fin, suivant le sens.

Il n'y a pas en réalité à faire, à ce propos, une catégorie à part. La présence d'un complément déterminatif n'a rien qui puisse fausser ou modifier la notion de l'accord. On dira donc suivant le sens : une pendule d'argent massif, et une pendule d'argent massive ; — une fourrure d'ours gris, une fourrure d'ours un peu lourde.

Cas particuliers. — Nous avons parlé plus haut du cas où plusieurs adjectifs sont épitliètes d'un même nom pluriel, comme lorsqu'on dit : les pouvoirs /é^/sZa/z/ e/ yurf/cza/re. Il est évident que les adjectifs ainsi construits ne peuvent prendre le pluriel, car l'expression équivaut à : le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. Donc, malgré la forme de l'expression, chaque adjectif garde l'accord avec le nom au singulier. Cf. les pouvoirs spirituel et temporel ; — les éléments théocratique, monarchique et aristocratique; — les histoires ancienne et moderne (1).

Accord des noms en épithètes. — L'existence d'une forme spéciale pour le féminin ou le pluriel n'entraîne pas nécessairement la variation du nom employé en épithéte. On dit bien : des esclaves ou courtiers marrons, mais on écrit: des paletots marron. Les grammaires justifient cette dérogation aux règles générales en disant que marron conserve ici son caractère de nom. Cf. des manteaux prune, des rubcms fraise. Il semble bien qu'on viole ici le principe classicjue et général de l'accord suivant la fonction. C'est encore un des cas où il n'y a pas eu moyen de pousser jusqu'au bout dans l'arbitraire.

B. l'accord avec plusieurs noms

Lorsc|u'un adjectif qualifie plusieurs noms, doit-on considérer comme une nécessité de l'accorder avec tous, ou peut-il suffire de l'accorder avec un seul ? Et si les noms qualifiés sont de genres différents, quelle forme prendra l'adjectif ? C'est une des croix de la grammaire française.

Accord avec plusieurs noins de même genre. — L'adjectif prend nécessairement le genre des substantifs. Mais quant au nombre, qui devait être le pluriel, il s'en faut que la règle soit constante. Le XVP s. suit encore fréquemment l'usage traditionnel, qui accordait l'adjectif avec un seul des substantifs. Mademoiselle de Gournay écrit : l'infortune et l'horreur sur le visage peinte (Omb., 965 ; h. l.. m, 468).

(1) On tolère : V histoire ancienne et moderne (Arrêté du 26 Février 1901).

Ce n'était pas d'ailleurs l'avis des théoriciens, et Malherbe condamne cet accord avec le dernier nom seul. Malgré lui, les exemples abondaient encore en langue classique. On cite : C'est une puissance orgueilleuse qui est souvent contraire ci l'humilité et à la simplicité chrétienne (fléchier); — J'ai une estime et une affection pour vous toute particulière (molière) ; — Mes actions étaient mêlées d'une joie et d'une activité extraordinaire (bossuet). — Ces lettres étaient mortifumtes pour la vcmité et la jalousie persane (Montesquieu).

Aujourd'hui l'esprit logique a triomphé ; l'accord en nombre se fait d'ordinaire avec tous les noms, c'est-à-dire que l'adjectif s'emploie au pluriel : la Icmgue et la littércdure françaises ; — cet amour enthousiaste de la vie. de la religion et de la beauté grecques ; — avec une patience et um assiduité félines (Voir robert, o. c, 118).

Que les noms soient juxtaposés, au lieu d'être coordonnés \n\r une conjonction, l'usage reste le même : L'artilleur, le fantassin, le soldat, l'officier. sales et couverts de poussière.

Accord avec plusieurs noms de genre différent. — Là encore, une grande indécision a régné jusqu'au XV 11^' s. Les grammairiens eux-mêmes semblaient n'avoir que des préférences personnelles, dont ils étaient incapables de donner des raisons. Malherbe condamnait l'accord avec le dernier nom seul : pour rendre mon désir et ma peine éternelle (iv, 273 ; BRUNOT, Docf, 305; ii. i... iv, 16S). Vaugelas, au contraire, préférait l'accord avec le dernier nom. Depuis, on a distingué suivant le mode de liaison des noms entre eux.

a) Les noms sont inis par et.^ — En principe, ladjectit se mel au masculin pluriel. Il va, en effet, une véritable addition des idées, la notion de pluriel paraît s'imposer. Quant au choix du genre, c'est une pure convention qui fait préférer le masculin au féminin : Avec une délicatesse et un tact parfaits ; — vous copierez les matières et les sujets inscrits au programme ; — La bouche et le cœur pleins de dégoût (copp.. Vr. Riches, 91).

'Mais on remarquera cjue. dans ces exemples, le substantif masculin se trouve le dernier. Pourrait-on dire, comme Racine : Ces murs, ces voûtes... prêts (I m'accuser ? .Jamais écrivain véritable ne dira ni n'écrira : Avec un tact et une délicatesse parfaits.

La })résencc d'un adjectif masculin à côté d'un substantif féminin -a quelque chose de choquant. C'est une question d'oreille, et ([ui peut avoir assez d'imjîortance pour dicter l'accord. Par exemple :

A) ,S'/ la forme du féminin est identique à celle du masculin, l'adjectif jiourra sans difTiculté être au masculin pluriel. C'est le cas des adjectifs en ihle. able, tre, que, esque, etc.. Un dédain et une haine invincibles. On est alors dans l'impossibilité d'affirmer avec lequel des deux noms l'accord en genre a été fait ; il n'y a pas même lieu de le rechercher.

B) Si la forme du féminin est pour l'oreille identique ci la forme du mascu-

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lin, bien que dUTércnlc pour l'œil, le masculin n'étonne point : le texte et la signature examinés par le tribunal : — un ehapeau et une robe noirs.

Les exemples qu'on en pourrait donner sont nombreux : comme je n'ai pas une idée et un sentiment pareils à ceux des gens qui m'entourent (gautier, Maupin, dans robert. 119) ; — Une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette œuvre de sacrifice et d'abnégation purs (p. et v. marg.. Fem. nouv., 55) ; — Dans les soins et les sollicitudes maternels, elle trouvait l'oubli de ses malheurs (p. borel. Put., ii. 43).

C) Si le féminin est nettement différent du masculin, on revient souvent d'instincl à l'usage du XV 11^ s., et on fait l'accord avec le dernier mot : cet animcd. au nuiseau et à la queue plus courte; — C'était l'impulsion des sentiments et des croijcmces religieuses (guizot. dans rob., o. c., 119) ; — il... continua ses travaux cm milieu d'une distraction et d'un tiraillemenl si cruel (MICHEL.. Am., Int)'.. III, 31).

De même que l'on accorde certains adjectifs avec le dernier nom pour éviter les difîérences de forme que comporte le genre, on agit de même avec d'autres, pour éviter les diûérences de forme que comporte le nombre. Prenons un adjectif comme local, dont le pluriel est locaux. On ne dira guère : L'octroi et la douane locaux, ou bien : les impôts et les douanes locaux. On dit ou l)ien : a) /(/ douane et les impôts locaux ; ou bien : b) l'impôt et la douane locale.

Assurément on pourrait produire de très nombreux exemples qui semblent en centradiction avec ces remarques, ainsi : Les arbustes et les plantes, très particuliers en ce pays. La règle est enseignée comme un dogme où la logique trouve son compte, puiscjue la caractérisation porte sur les deux termes; il est naturel qu'elle ait été appliquée. Il doit être permis pourtant d'enseigner que, sauf le cas de nécessité absolue, il vaut mieux ne pas heurter l'instinct linguistique, et s'arranger autant que possible pour satisfaire à la fois l'esprit et l'oreille.

P) Les noms sont unis par ou. — jEn principe, disent les grammairiens, si les doux noms s'excluent, l'adjectif s'accorde avec le dernier : Le dimanche il porte un veston ou une jaquette claire.

Si les deux noms ne s'excluent pas. l'adjectif s'accorde avec les deux : je voudrais des abricots ou des pommes bien mûrs. Le principe ici encore semble bien rigoureux. D'abord il n'est pas toujours facile de préciser bien nettement si les deux termes s'excluent ou ne s'excluent pas. De plus, les raisons d'euphonie que nous avons remarquées plus haut peuvent jouer, dans ce cas aussi, un rôle important, et l'on pourrait répéter à ce propos les remarques déjà faites. On dit : il voulait donner à son fils un métier ou une situation lucrative. Or, il est bien difficile de soutenir que la règle s'applique ici. Sans doute métier et situation s'excluent dans la pratique. Mais dans la pensée du père, les deux idées ne se réunissent-elles pas ? Ce qu'il veut, ce sont des avantages matériels dans un cas comme dans l'autre.

650 SYNTAXE DES CARACTEBISTIQUES

Y) Les noms sont unis par avec : Laissant sa mère avec sa femme et ses enfants prisonniers. Vaugelas jugeait le tour élégant, quoique peu correct. La :\Iothe Le Vayer approuvait aussi cette construction (h. l.. m. 468). On a discuté après eux. En efïet.ce mot avec exprime parfois une simple idée d'addition entre les êtres, et pourrait être remplacé par et. Dans ce cas, il est naturel que l'accord de l'adjectif se fasse avec les deux noms ainsi réunis : Le pêcheur avec sa femme, attentifs et silencieux, réparaient les filets. Mais souvent avec, tout en marquant que le deuxième être accompagne le premier, le subordonne au premier. C'est à celui-là seulement que se rapporte alors l'adjectif : Œdipe, avec sa fille Antigone, partout repoussé, erra longtemps en maints pays: — Le général, avec ses officiers, immobile et anxieux, attendait le passage de l'Empereur.

S) Les noms sont juxtaposés, sans conjonction. — L'absence d'une particule de coordination ne jieut rien changer au rapport. De sorte qu'on peut accorder l'adjectif avec l'ensemble des noms, (piand l'euphonie n'en souffre pas : Les hommes avaient une gaieté, un entrain, une ardeur inconnus jusqu'alors. On met l'adjectif au masculin pluriel, surtout ([uand le dernier nom est un nom masculin : c'est une coutume, une tradition, un principe consacrés. Ou bien, on accorde avec le nom le plus rapproclié : // a montré un brio, un esprit, une virtuosité extravagante.

L'adjectif , placé après plusieurs noms, ne se rapporte qu'à un seul. - 11 va de soi cpi'un adjectif placé à la suite de ])lusieurs noms, mênie unis par une conjonction, ne se rapporte pas nécessairement à tous ces noms. Le sens de cet adjectif indique, au contraire, assez souvent qu'il ne doit s'accorder qu'avec le derTiier nom : on rit entrer un pai/san et un garçon tout jeune ; de l'or et des pierres précieuses.

L'adjectif précède les noms. L'ri)ilhéle ne suit pas toujours les

noms. Dans le cas où elle les précède, une dilluiilté peut se produire. Quand je clis : des hommes, des femmes, des enfants épouvantés, je connais d'abord les trois sortes d'individus auxquels on fait allusion, et je sais quela qualification d'époî//7an/t. qui suit, leur est rapportée à tous. Mais je ne puis guère dire: de vieux habits, ferrailles, chiffons, parce qu'il m'est impossible d'exprimer une caractérisation générale avant de connaître tous les individus (ou choses) auxquels elle s'appliquera. 11 y a donc ici une difficulté logique. A cette difficulté logique s'ajoute une difficulté grammaticale. Après avoir dit de vieux habits, je suis obligé de répéter l'article partitif devant chacun des autres termes. Je devrai donc répéter également l'adjectif el dire : de vieux habits, de vieilles ferrailles, de vieux chiffons.

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