CHAPITRE III ÉGALITÉS
L'égalité, qui joue un rôle si essentiel dans les sciences, est sans doute un élément primitif du langage. Il existait au temps de l'arithméticiue simple, et il a précédé l'algèbre. Toutefois égalité, équation sont des mots récents. Égal lui-même est un mot emprunté — anciennement, il est vrai — Votre talent est égal à celui de votre frère (1). Il y a eu une greffe scientifique sur le parler commun.
Les adjectifs corrélatifs de quantité. — En a. f., on se servait de corrélatifs : tant, quant. Tantôt les deux s'employaient ensemble : tant avoit quant votait; tantôt on se servait de quant seul, en le mettant en relation avec d'autres termes : Or a la bêle Idoine quant que ses cuers devise (audifr. LE BAST., Bel. Id.. G.): — Tôt avenra quanque doit avenir {Les Loher.. G.): — Di quanques tu veulz dire et je t'escouterai (Le Dit de Ménage, 317. G.). On remarquera dans ces exemples la déformation de quant partout suivi de que. Quant, ayant ainsi perdu sa valeur vraie, a disparu au XVI^ s.
Nominaux et adverbes dégalité. — Avec ses numéraux vagues, dont nous avons parlé, la langue s'est fait des adverbes d'égalité, comme de ressemblance : allant > autant : alsi > aussi ; altretarit > autretant. Le dernier, et aussi par si, par tel si sont morts. Il nous est resté les adverbes essentiels : autant, aussi : J'ai autant de droits que lui : — votre Jacques est aussi étourdi que mon Pierre : — Nous ne sommes pas aussi fortes que vous, nous autres femmes (flaub.. Éd. Sent., 143).
On se sert en outre d'une foule de locutions, où les numéraux ont été remplacés par des noms ayant un sens précis : en même quantité, en nombre égal, à parties égales, dans ta même proportion, au même degré, même titre que, à régal de, etc..
Le choix entre autant, si, aussi. — Le choix entre les adverbes s'est fait au XYII*" s., ainsi que la répartition des fonctions (h. l., m, 611). Les grammairiens d'alors exigeaient aussi avec un adjectif dans les phrases affirmatives. Mais ils considéraient que dans les phrases négatives, si était d'un meilleur effet : Si je suis aussi riche, si je ne suis si poly que vous (oudin. Gr., 294-5) ; — Mais de ces soupirants qui vous offraient leur foi Aucun ne vous eût mise alors si haut que moi (corn.. T. et Bér., 193).
(1) On remplace égal en tournant négativement : n'est pas inférieur, supérieur à celui de voire frère.
De même dans les phrases interrogatives : Mais Rodrigue ira-'-il si loin que vous allez ? (id., Cid, 552) ; — Avez-vous jamais oui parler d'une étoile si brillante que celle du Roi ? (sév., Lett., dclxii).
Autant n'était pas exclu. On le trouvait en langue classique, là où nous mettons aussi, près d'un adjectif : D'un jour autant heureux que je l'ai cru funeste (rac, Brit., 1608).
Autant, qui est encore dans Rousseau, a été abandonné au XYIII^ s. La règle est que :
A) Dans les propositions positives, devant adjectif, participe passé, adverbe, on use de aussi (h. l.. ni. 612-613) : vous êtes aussi coupable que lui ; — je lui ai répondu aussi tranquillement que la première fois.
Dans les négatives et interrogatives. on use de aussi ou de si : Elle n'est pas si laide (aussi laide) que tu avais dit ; — Est-ce que je serai jamais si heureux qu'ici avec vous? (loti, Pêch.. 103).
B) Avec verbe et substantif, dans les positives, on se sert de autant : les officiers ont autant souffert que les hommes : — on aime autant la qràce que la beauté ; — il s'y prit avec autant de délicatesse (/u'il Ir put; — elle se contint autant que possible.
On peut se servir indifîérenuuent d'aussi cl (!(////(//?/. ([uand on compare deux qualités : un jardin aussi fertile qu'agréable : — i'n jardin fertile autant qu'agréable. Mais il faut prendre garde à la place de radverl)c.
Dans les négatives, on se sert de autant ou de tant : Jmnais il n'avait montré autant ou tant de bonne volonté.