CHAPITRE VI LA PHRASE COMPARATIVE
Coordonnées. — II arrive souvent qu'on compare en se servant de propositions coordonnées : autant je l'estimais jadis, autant je le méprise maintenant.
Compléments de comparaison. — Mais on se sert ordinairement de compléments ou de propositions suljordonnées : je iwiis respecte autant qu'elle ; — je le méprise autant que je l'estimais jadis.
De ET que dans le complé:\iext. — L'ancienne langue construisait le complément du comparatif avec de : meillurs vassal n'ont en la curt de lui (Roi., 775) ; on retrouve cette consiruction jusqu'au XV- s. : plus grandes d'elle (coMM.. i. 338. éd. Mand.) ; — nul n'est moindre de toy ( Intern. eons., 127) ; — nul mieux de toy (nr bellay, ii. 419).
Elle est surtout fréquente avec mesme : ils s'aident des mesmes raisons des atheistes (vigoh, Serm. cathol.. 249 = que celles des athéistes).
Aujourd'hui encore on dit avec les noms de nombre : plus de vinq. moins de douze (1).
Sauf cette exception, on construit le complément du com])aratif, quel qu'il soit. nom. adjectif, proposition, avec que : plus grand que moi, moins habile qu'heureux ; — Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme, Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, .1 bsorbe dcms son sort le sort du genre humain ? (v. h.. Chants crép., Nap. II); — Folle qui prétendais à de meilleurs destins Que de servir de proie aux riches libertins (aug.. Aik, II, 8).
Comme et que. — L'existence de la ligature comme faisait cjne les mots exprimant similitude tendaient à se faire suivre de ce comme. On se souciait peu dn pléonasme. D'où aussi comme, ainsi connue, qui ont été en usage jusqn'au XYIP siècle.
En voici quelcjucs exemples classiques : Le crime qu Alcidor a fait contre sa foy Vous offense... aussi bien comme moy (racax. i. 74) ; — Berger aussi parfait comme il est malheureux (id.. i, 34). Les grammairiens d'alors condamnèrent en général ainsi comme (vai'g., i. 381; ii. l.. m. 610).
(1) Avec à demi, n nt<)ilié,\a langue hésite : plus d'à moilié fondue ou plus qu'à moitié : el mort plus qu'à moitié (v. ii., Lég., Après la Bat.) ; — La journée était plus d'à moitié écoulée (KARR, Tilleuls, 18).
782 RELATIOS'S A'O.V LOGIQUES
Jusqirà la même date, on a dit aussi autant comme : Qu'il fasse autant pour soi comme /> fais pour lui (corn.. Pal.. 912) : — ■ Ce beau feu vous aveugle autant comme // vous brûle (id.. Rodog., 979). Dans la deuxième moitié du siècle. Corneille remplaça en plusieurs endroits autant comme par autant (jue. Et que Tulle vous plaint autant COmme il vous aime (Hor., 14(iS var. ) de\int en 1660 : Et que je vous en plains autant que je vous aime
X<ius disons aujourd'hui ainsi que. autant que, etc. Là. vous m'avez fait grâce, ainsi que dcms un rêve (v. h.. Le roi s'am.. i. ô) ; — Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les fenvnes et les filles du prophète... furent de grandes cuitorités (ren.. Jés.. ch. ix) : — // me dit bien encor que son mal est e.vtrême. Mais il ne le dit plus de même Qu'// me le disait autrefois (destîoi'l.. L.) ( 1 ).
Composition du complément. 11 faut rappeler ici ([ue nous comparons tenue a terme a\ee beaucoup plus de rigueur c|u"autrefois. Avant que celai eût pris i)ossession de son rôle moderne, on disait, comme en latin : Ses raisons sont meilleures que ses adversaires, ou bien : sont meilleures que de ses adversaires. Vaugelas et ses successeurs trouvèrent là trop peu de régularité, et demandèrent d'abord la répétition du nom. et ensuite, comme cela était lourd, le démonstratif celui. On commença donc à écrire : meilleures que les raisons de .ses adversaires, ])uis finalement : ^//r celles de ses advers(iir<'s. (^'esl notre usage (ii. i... m. 197).
Cependant, considérons encore une jobrase comme la suivante : on sent que la sève coule dans les arbres, et que les herbes poussent (wec la même force et le mçme rythme que les pierres s'écaillent et que les murailles s'affaissent (flaub.. Par les Champs, ch. m. C'est encore la syntaxe ancienne. Sinon. il y aurait : que celle (wec laquelle les pierres, etc.. On évite ainsi d'insupportables lourdeurs.
Ne dans les propositions compléments de comparaison. — Dans les phrases qui marquent une inégalité, on \o\\ apparaître le ne dont nous avons parlé déjà, ancienne négation. Maudis ([u'on écrit : Pierre est aussi riche que Paul, ou que peut l'être Paul : on dit d'autre part : Pierre est plus riche que n'f.s/ Paul. Ce ne est très ancien, il vient très certainement d'une opération de l'esprit qui se comprend assez bien ; que n'est Paul signifie que Paul n'a pas atteint le même degré que Pierre. En somme, on affirme en faveur de l'un, on nie aux dépens de l'autre. On arrive ainsi à la conception suivante : Pierre est plus grand et Paul n'est pas si grand. Ce n'est pas là du tout un artifice des grammairiens, une « analyse « ; le ne n'a pas été inventé et imj)osé par une volonté extérieure, le tour est vieux comme la langue (2) (h. I... m. 624).
(1) Pour .s(, lanl, marquant un liaul dpgrc. voir à la Caraclérisation, p. 691.
(2) C'est la môme conception qui tait que. lorsqu'il n'y a pas de verbe, et esl remplacé par ne (ni) en a. f. : Plus se fuit /icrs que Icun ne li-iiixirz (Ko/., 1111),