CHAPITRE X LA CONTEMPORANÉITÉ DANS LE PASSÉ (î
Observations générales. L 'imparfait. — Dans des propositions, unies ou non à laide des conjonctions de subordination ou des conjonctifs, on peut marquer la simultanéité en mettant les actions au même temps du passé :
10 Tout le Icmps que le train manœuvra, l'uulo stationna devant le passage à niveau.
20 Tout le leiups que le train a manœuvré, l'autu a Stationné.
On peut obtenir le même résultat a\ec des propositions coordonnées, en ajoutant aux verbes des compléments : Le train a manœuvré longtemps, l'auto a stationné pendant ce temps-là. Mais sitôt que ces compléments disparaissent, la contemporanéité n'est plus marquée. Dans la phrase : le train stationna, l'auto manœuvra, les temps absolus marquent des actions qui se sont succédé, aussi bien que des actions contemporaines. En effet, si le maître de l'auto sou{)çonne son Avattmann de s'être mis en retard, il lui dira : Le train a manœuvré entre 11 h. et 11 h. 1 /4; Vous, vous avez stationné entre 10 h. 1/2 et 11 /;. Pouniuoi ? Il n'y a ici aucunement coïncidence des deux actions dans le temps.
11 en est tout autrement quand on emj)loie l'imparfait : Le train manœuvrait, l'auto a dû stationner, a stationné. La coïncidence est marquée par la forme verbale (2).
Il y a des formes de i)hrases où cet imparfait ne saurait être remplacé : Je me suis arrêté devant le train qui manœuvrait ; — // la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame (\. rp.ANcr,, Hist. com., 119). On peut la figurer ainsi :
Application des ^
cataplasmes ^
Qui mit serait imposîiil)le ici.
La contemporanéité dans le passé est donc marquée essentiellement par
(1) I.a foiileniporani'itô dans le futur n'est pas marciU'C par inio forme spéciale. On met les deux actions au futur : Un jour viendra où vous sourirez d'auoir pleuré : El moi qui /'aimerai comme une unique amie. Quand les dieux irrités m'ôteront Ion dénie. Si je tombe des cieu.r, que me répondras-tu ? (mi ss., X.d'Aoùl) ;- tant que le Lion f/'or vivra, ou y viendra (flaub., 7io('.,81).
(2) Ceci ne veut pas dire qu'on ne pourrait pas employer l'imparfait pour marquer des actions successives, ainsi que nous l'avons vu cl le verrons. Ainsi on pourrait dire : le train a manœuvré enlre 11 h. cl 11 h. 1/1 ; }'ous. l'ous stationniez entre 10 h. 1/2 et 11 h.
LA CONTE MPORANÉITÉ DAXS LE PASSÉ 113
l'imparfait. Elle peut l'être, suivant les cas, de plusieurs façons. L'action A et l'action B sont toutes deux à l'imparfait : La mère se mourait, les cnfanls jouaient dans la cour.
L'action A peut être à l'imparfait, l'action B à un passé : La mère se mourait, les enfants accoururent pour la voir encore.
L'action A |)eut être au passé, l'action B à l'imijarfait : La m^T^' mourut, les enfants jouaient toujours.
Formes de l'imparfait. — Au commencement de la période française, l'imparfait présentait des formes très variables, suivant les dialectes. La première conjugaison avait, dans l'Est et le Nord-Est, ime forme en eve, eues : chanleve ; dans l'Ouest une forme en ce, ces : chanioe. Peu à peu la forme en eie, eies, eit, eient, qui proprement appartenait aux autres conjugaisons, envahit la 1''", et on dit ameie, comme rompeie et saveie. A la l^^^ et 2e personnes du pluriel, les désinences étaient en tiens, iiez(u. l.,i, 202-203).
Vers le XIII^ s., eie passa à oie. puis à ivée que l'on écrivait oie. L'e sourd final se fit entendre jusqu'au XVe s. Mais dès lors les deux formes oie et ois sont en concurrence. Au XV P s., la lutte continua. Les théoriciens étaient partagés. Palsgrave, du Wez. Robert Estienne, Meigret, Ramus sont pour oye. Pillot, Abel Mathieu, Henri Estienne veulent ois. Dans les impressions s est déjà fréquent : ie /îi'alloys eueniant (tahur., ii, 27, son. 33) ; — i'êstoys un soir (iD.. 6.5, son. 57; h.l., ii, 329-332). — La forme la plus rare est en oi, sans e ni s. La langue s'imprimait, on n'avait plus la même raison de tenir à l'y, cher aux maîtres d'écriture. Visiblement oie est aussi en décadence. Cependant Ronsard recommandait (pour la commodité des vers) de ne pas l'abandonner.
Au XVIIe s., il n'y a plus qu'une question d'orthographe en jeu ; tous les imparfaits s'écrivent par une s, ce qui évite l'hiatus : je parloys. On garde la faculté à la rime d'écrire oi (oy) ; on évite ainsi de rimer toujours avec des pluriels : je serroy : Roy (h. l., m, 320).
Le rôle de cette forme temporelle n'a cessé de grandir. Dans l'a. f., pour présenter un fait comme contemporain à une action passée, on employait surtout le passé simple : Li reis Marsilies en fut mult esfreez : Un algier tint ki d'or fut enpenez {Roi., 438). De même dans les descriptions : Un faldestoed i out fait tut d'or mier (Ib., 115). L'imparfait existait, mais dans la chanson de Roland par exemple, du vers 1 au vers 500, on en trouve seulement trois exemples. Dès le XIP s., l'état des choses commence à changer : l'imparfait entrait peu à peu en possession de son rôle de présent dans le passé. Ses progrès se sont poursuivis depuis sans interruption: En ce point que li roys estoit en Acre, se prirent li frère le roy ci jouer aus cleiz ; et jouoit li cuens de Poitiers si courtoisement, que quant il avoit gaaingnc, il fesoit ouvrir la sale et fesoit appeler les genlishomes et les g entis femmes, se nulz en y avoit, et donnoit à poingnies (joinv., 276 ; cf. h. l., i, 241). On a le sentiment dès lors que l'imparfait représente une action qui dure, tandis que
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le passé simple exprime une action comme un point ou une ligne close dans le passé : l'oste de la maison tira une bande de ces Liegois et vint assaillir sa maison, oii ledict duc estoit dedans (comm., ii, 161, Mand.) (1).
Malgré ces progrès, même au XYI^ s., il arrive encore qu'on trouve le passé simple jouant dans les descriptions son rôle primitif : Son fouet feut d'œillets, roses et lys Blancs, liez d'or en la France cueillis (forcad.. Op.. p. I, V. 3-4 ; H. L. III, 583).
Au seuil du XVII" s., Maupas et Oudin établirent des distinctions tr( s nettes entre les deux temps : Si deux actions intervenues en même temps sont d'égale durée, elles sont toutes deux à l'imparfait. Si l'une est de longue durée, l'autre de courte, la seconde se met au passé simple, la première à l'imparfait. Oudin donne l'exemple suivant : J'estois hier chez Monsieur et comme iel'entretenois, il me dit qu'il vouloit partir dans peu de fours, ce que fe ne lui conseillay pas (Gr.. 185). Depuis lors, de nouveaux progrès, qui s'expliqueront ])ar rex]K>sé ([ui suit, ont fait de ce temps un élément essentiel de notre systéuu' temporel.
I. Emplois propres de l'imparfait. — A) La contemporanéité étant marquée par l'imijariait. il en résulte que c'est ce tenii)s qui est employé pour noter et décrire les circonstances, la situation, le milieu où une action se produit : J.e soir tombait ; la luttr était ardente et noire. Il avait V offensive... Il tenait Wellington acculé sur un bois... Soudain, foijeu.v, il dit : Grouchij ! — c'était liluchrr ! (v. ii.. Châl.. Expiai.) : — La matinée était belle : les alouettes commerçaient à chanter : quelques lourdes charrettes soulevaient çà et là la poussière ; — C'était l'n de ces beaux matins un peu froids, conuue il fait En octobre. Le ciel secouait de sa robe Les brouillards vaporeu.x sur le terrestre globe (:\irssE'i, Mard., xxiv) : — Il n'y avait encore personne sur la plage, la petite maison du passeur... était fermée, toute ruisselante de brouillard : On entendait dedans des enfants (/ui toussaient (a. daud.. Cont. chois., Le Bac).
B) Pour rapporter les dires, les idées d'un i)ersonnage qu'on fait parler au passé, l'imparfait entre en jeu, naturellement. Dans le style indirect, tantôt les imparfaits sont subordonnés, tantôt ils ne le sont pas. Ils peuvent dépendre d'un verbe ou d'un nom signifiant dire, penser : Etonné, il courut chez son protecteur : mais celui-ci, loin de prendre part à son échec, s'en réfouit tout haut : Francis n'était point fait pour dépenser sa verve dans ces vulgaires restcnirants de l'esprit appelés fournaux, il se devait tout entier au grand culte de l'art. Dieu l'avait marqué du sceau de la poésie, sa muse ne pouvait san.s crime descendre an rôle de femme de ménage (e. souv.. Clair., 57) : — - le magistrat l'interrompit brusquement : Comment ! il avait
(1) Ci. D'!)<nis dciiz i.s.sjy If non Ciiiuz. qui fii leur fis. Qui fit en se joliesse de fortune jus mis. Car il fu en enfunehe desynisez el luislis. El fisl nioull de mervelhz dont il fu moull haïs. Mais de hiaulé estoit par/ailemenl garnis. S'estoit de pleiiseur dames et aniez et chéris, El Huez ij prendrait l'olenlicr rez delis (ii. c.vpkt, :}- 1 ; ii. i.., r, -1(18).
LA COXTEMPORAXÉITJ': DAXS LE PASSÉ "Cy
des fonds compromis dans la déconfiture et il n'agissait pas ! Rien n'était plus simple, il n'avait qu'à déposer une plainte en escroquerie (zola. Argent, 378) ; — les paroles bienveillantes du recteur, tombant sur cette âme enfantine, la firent se fondre tout à coup en plaintes... Oh ! oui. cdlez, elle était malheureuse. On ne savait pas tout ce qu'elle avait souffert déjà pour cet enfant... Eh bien, oui ! le pauvre cher petit être n'avait pas de nom, pas de père ; mais était-ce une raison pour lui faire un crime de son malheur ? (A. DAUD., Jack. 10).
C) Il développe les idées contenues dans un verbe de signification générale : Toute la salle fut émue : les tribunes pleuraient (michel., Rév., i, 196, r) (1). On pourrait dire pleurèrent. Ce serait un second fait qu'on rapporterait, non le développement explicatif du premier. Cf. : Dcms cette torture, une voix faible sortit...! 1 prmitqu'on lui accordât (s'e bkvxk. Lundis, m, 308 R.).
D) De même pour commenter, expliquer un fait quelconque, énoncé dans un nom, un adjectif, un verbe : Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête : c'était Félicité qui tambourinait contre les carreau.v (flaub., Bov., 174) ; — le four vit cet affreux spectacle : on ramenait le cadavre... Derrière marchaient... (MiCHKL.. Rév.. VII. .")](». p.); — L'évéque trouva inoijen d'être généreux. // sacrifiait les droits de chasse (Id.. //).. i. 2U). r.); — Depuis quelque temps, .Jeanlin abusait. Il battait Lydie... et il profitait de la crédulité de Bébert pour l'engager dans des aventures désagréables (zola, Germ.. 301).
Le verbe ou le nom annonçant les paroles, les pensées, peut manquer : Cependant, lorsqu'il aperçut au guichet Etienne et Catherine, il eut un surscnit... puis il se contenta de triompher : ah ! ah ! le fort des forts était donc par terre ? 1,1 compagnie avait donc du bon, que le terrible tombeur de Montsou revenait lui demcmder du pain ? (zola, Germ., 519) ; — Aon, il n'était pas content. Les critiques s'entendaient pour lui casser les reins. Et la preuve ly^^ils étaient coalisés contre lui. c'est qu'Us disaient tous la même chose : ils disaient qu'il avait le masque ingrat (a. frange, Hist. com., 40).
E) Enfin on se sert de l'imparfait pour introduire une réflexion, une observation de l'auteur sur un fait passé : Il se jeta sur le bras qui tenait le coutelas en criant : — « Quasimodo ! » Il oubliait, en ce moment de détresse, que Quasimodo était sourd (v. h.. A'. D.. ii, 173).
II. Gontemporanéité latente. Emplois impropres de l'imparfait.
Ce qui acliève de rendre l'imparfait d'un emploi fréquent, c'est que la nécessité d'exprimer les actions concomitantes avec celles qu'on met à l'imparfait n'est pas absolue, tant s'en faut. Le lien qui les relie existe, il est marqué par le temps employé, mais les actions ne sont pas toujours exprimées toutes deux. Soit la phrase : Xolre voisin doit rentrer ce soir. Son coupé l'attendait à la gare. La présence de l'imparfait s'explique par un
(1 ) R. = Rabhaiowic/. .h' renvoie ici inlenlioniu-ilenienl à des exemples donnés iiai dans sa très bonne étude sur les Temps yGraiumaivc de la langue /r.. Paris, 1SS(>I.
rapport avec une idée implicitement contenue dans ces paroles, savoir : quand j'y suis passé, ou tout à l'heure. Mais il faudrait se garder de croire que ces mots soient vraiment sous-entendus ; il n'y a rien de sous-entendu. Il s'est produit simplement ce qui s'est produit aussi dans le développement du futur dans le passé. Un temps relatif s'étend en dehors de sa fonction propre de relativité, par analogie. D'où les phrases : Il faisait bien beau dimanche (cf. il a fait bien beau): — C'était le bon temps (cf. ce fut un bien beau four).
Et par là l'imparfait convient dans les récits placés dans le passé, où un fait est rapporté à ce temps, précis ou non. Il en arrive donc à s'employer comme dans cette phrase: J'avais une si bonne mère (assurément: au temps où elle vivait). Cf. 3/'ie Murs disait un mot d'un grand sens : — Xapoléon avait pour règle que...
La valeur figurative de l'imparfait. — Le passé simple ou composé semble nous faire regarder les choses d'autrefois du moment actuel. L'imparfait nous les fait voir en nous reportant à leur époque. Il devient ainsi apte à grouper les divers états, les divers actes, comme dans un tableau. Il est figuratif : « En route » cria le surveillant. Les haleurs s'attelèrent à la corde, passant de larges sangles en travers de leur poitrine. Ils donnèrent un vigoureux coup de reins, et la barque se mit en mouvement, avec lenteur. Ils marchèrent. Leurs pieds, retombant en cadence, battaient lourdement les larges dalles du chemin. Leur groupe confus mettait une blancheur vague au fond du crépuscule. Les dos se courbaient; les nuques se penchaient; les échines s'arcboutaient. Attachée au bout de la corde, la grappe Innnaine s'avançait d'un effort pesant et continu (e. moselly, La Vie Lorraine, 43-4) (1).
(1) Nous ne traitons pas ici des emplois modaux dcl'imparfciit, puisqu'ils n'ont pas rapport au temps ; on les trouvera à leur place, l'our la cause, voir à la Caiisulili'. Pour l'opposition.voir à l'Opposition, etc.