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DÉFAILLANCE DE L'IMPARFAIT DU SUBJONCTIF COMME TEMPS

Un événement linguistique important, survenu au XIX^ s., a achevé de réduire les ressources du subjonctif en formes temporelles, c est la disparition de l'imparfait. On peut dire sans exagération qu'il est à peu près inconnu à une grande partie de la France du Nord, au point que les personnes de culture médiocre ne comprennent pas ce qu'on veut dire quand on s'en sert, et que des gens qui ont « fait leurs classes » auraient peur de j^asscr pour des pédants, s'ils l'employaient en parlant (1).

Il n'est pas besoin de fournir des exemples de l'imparfait. Il y en a partout dans les livres, les journaux. On en entend sans cesse dans la bouclie des gens qui parlent l)ien.

Mais comme le présent a pris sa ])lacc dans la langue courante, on trouve fréquemment ce présent, dès le Iff tiers du XIX^ s., cliez les écrivains qui reproduisent la langue du peuple. Peu à peu, il s'est introduit un peu partout : // n'a pas attendu que je lui dise : <; je pars pour Florence » (g. sand, Elle et L., ch. ix) ; — Peut-être y avait-il sous ce don le secret espoir que le traître se blesse et qu'il en meure (a. daud., Tart. Alp., 46) ; — l'héritage royal le suivait dans les âges, sans qu'ils aient jamais à s'inquiéter si quelque mendiant ne le leur volait pas en route (zola, Cont. à Nin., 67) (2).

Au temps d'A. Dumas fds, c'était encore un présent employé hors de propos

(1) J'ai entendu une dame dire à sa donieslitiiic : /<> immlrais que vous fissiez le lit tout de suite. Sur quoi la domestique riposta : je ne eoniprends pas ce que Madame i>eut dire.

Voici à ce sujet un document irréfutable. A l'aris, en mai 1919, 44 aspirantes au Brevet élémentaire avaient à conjuguer l'imparfait du subjonctif du verbe offrir.

15 y ont commis des fautes assez lourdes pour montrer qu'elles ignorent les formes de ce temps.

5 donnent l'imparfait de l'indicatif : f offrais,

8, tout en donnant correctement les 3 personnes du singulier, écrivent le pluriel de l'imparfait de l'indicatif : nous ocrions.

2 autres vont même jusqu'à nous off riions.

5, avec les formes exactes du singulier, donnent au pluriel les formes du passé sinii>lc de l'indicatif, nous offrîmes, vous offrîtes.

4 écrivent que j'offris, que tu offris.

1 ne commet que la faute qu'il offrisse. — 1 écrit le présent du subjonctif : que f offre ; 2, le passé : que j'aie offert (1 ayion.s) ; 1 le passé : que j'eus offert.

On pourrait donner cent autres documents semblables. Le 11 Octobre 1918, sur 352 aspirantes au brevet, il n'y en a que 219 qui connaissent que tu puisses, 44 ignorent l'existence de l'imparfait, 133 ignorent la 2« pers. que tu pusses, 65 écrivent que tu puisses. II y a des puisusscs, pou vâmes, puississes, etc. V'oilà où en est l'usage chez des jeunes filles ayant fait des années de grammaire et que la loi autorise à enseigner le français.

(2) Cf. ce matin même, il a fallu que j'aille dans le bas-Diauvillc pour une vache qui avait l'enfle (FI.AIB., Bov., 124).

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qu'on pouvait signaler aux spectateurs (1). Aujourd'hui, c'est le subjonctif qui produit çà et là un effet de cocasserie. Que vous le sussiez, que je l'enveloppasse semblent grotesques : que tu visses, que vous vous assissiez sont incompréhensibles. Il n'y a que les 3e personnes : qu'il mourût, qu'il aimât, qui passent encore. En somme l'imparfait, mis dans une bouche d'homme du peuple, fait contresens : chez un homme instruit, mais qui parle à des gens du peuple, ou bien qui parle familièrement aux siens, il paraît prétentieux et sent le magister. Aussi est-il naturel qu il devienne rare au théâtre. Ceux qui cultivent le genre de Courteline l'ignorent et doivent l'ignorer. Tristan Bernard était dans la stricte vérité de son genre quand il l'a solennellement abjuré.

Il se survivra plus ou moins longtemps dans les discours solennels et dans les livres. Nul n'est plus en droit de l'imposer, et nul ne l'aurait osé avant l'époque de purisme afYecté,où, dans leur ignorance de la marche du langage, certains conservateurs prêchent la sainteté de toute tradition, quelle qu'elle soit. Des hommes de goût, si prudents, c[u'ils pussent être, comme Stapfer (2), s'étaient résignés, comprenant que tout vaut mieux qu'une doctrine qui prétend assujettir le langage d'aujourd'hui à des formes d'autrefois, et qu'on risque de déconsidérer la notion même de la règle en se tenant à des préceptes qui ne seront jamais plus appliqués.

Conséquences de cette disparition. — (Cf. p. 516). Du reste cette disparition de rim])arfait du subjonctif est une perte sérieuse. Où le dommage commence vraiment, c'est quand le verbe cpii devait être à l'imparfait du subjonctif a sa date propre. On mesurera l'importance de la perte en considérant quelques phrases : La chose me paraissait très simple à moins que l'intéressé n'eût des objections de principe; — qu'Wyen eût deux ou trois, qu'est-ce que ça pouvait me faire? — Bien que M. Combarrieu eût beaucoup de choses à répondre, il s'était gardé d'engager une discussion (h. malot, P. chois.. 217) ; — Quoiqu'il écorchât impitoyablement ses clients, il n'était haï de personne (id., Ib., 41) ; — ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière y disparût (flaub., Bov.. 121).

J'ai fait tous mes préparcdifs de façon à les terminer avant qu'il /u' rentrât, évoquait une action faite dans le passé, et qui avait son but dans le passé, contrairement à : j'ai fait tous mes préparcdifs de façon à les terminer avant qu'il ne rentre, où l'action a bien commencé dans le passé, mais en vue d'une fin placée dans l'avenir. Comparez : Nous avons voulu voir le domaine avant qu'il soit restauré (gér. de nekval, Boh. Gai., 84). Grâce à l'existence de l'imparfait, point de doute, la restauration dont il est question au présent est encore dan.s l'avenir.

(1) Catherine, s'essuyant les yeux. Ah ! il était temps que nous arriviez ! — Renionin, à part. i7 faudrait : - qi.e vous arrivassiez >, mais elle (st si émue ! {Étr.. ii, 4).

(2) Voir o. c, 4S ; cf. remy de goirmont. Le probl. du sti/le. 25,3-2.') 4.

786 LES RELATIOXS CHRONOLOGIQUES

Voici quelques exemples, où, faute d'imparfait, le contexte marque seul dans quelle période de temps se place l'action : Au moment de la grande grève... Balbine a trimé ferme pour que je mange de la viande à tous mes repas, pour que je SOis toujours propre (l. bénière, Papillon, dit Lyonnais le Juste, III, 11). Rien n'indique plus s'il s'agissait de nourrir Papillon au moment de la grève, ou bien au moment où il parle. Comparez : ces 45 ballons sont partis en des endroits différents de l' Allemagne et à des heures différentes, de façon que leurs expériences puissent se compléter. Les a-t-on complétées, les expériences, ou les complètera-t-on ?

Toutefois, il ne faut rien exagérer. Si on compare : il avait ordonné que je prenne cette potion hier, mais je ne l'ai pas prise, à : il avait ordonné que je prisse cette potion, on s'aperçoit que le temps n'est plus exprimé dans l'objet. Soit I Mais est-il nécessaire que mode et temps soient exprimés toujours dans l'objet ? Lorsqu'on emploie un infinitif, qui, lui, n'a ni mode ni temps, ainsi : // cuirait fallu prendre, il m'avait ordonné de prendre cette potion. l'idée manquc-l-elle de clarté (1) ?

Le plus-que-parfait du subjonctif. — Le plus-que-parfait est peut-être un peu moins atteint, parce que les formes des auxiliaires, toujours les mêmes, eas.sp et /usse, sont plus faciles à apprendre que les formes variables de l'imparfait (2). Son existence est néanmoins bien compromise aussi.

Mais comme il reste un passé, la perte est beaucoup moins grande. Ou s'en rendra compte en considérant cette phrase de Loti : un long chapitre que je n'ai consenti à livrer à cuicune revue, de peur qu'il ne tombât sous les yeux de gens quelconques sans que j'aie pu les avertir (Pitié, Avert.). Cf. A ta place, j'aimerais mieux qu'WsSiient acheté du Rio (a. flajii:nt, Le Masque. se. 1).

(1) Un seul exemple : Je sais bien, jxirbleu ! ce qu'il faudrail que je fasse, ce qu'il vaudrai! mieux que je vous dise (uerviku. Flirl, l'.i). On pourrait dire ce qu'il faudrait faire.

(2) Cf. p. 519. Les aspirantes dont il a éU' question plus haut ont fait sur le plus-que-par.'ait des erreurs aussi grosses que sur l'imparfait :

5 écrivent : que j'eus offert.

2 — - que j'eu offert,

;} — que j'aurais offert,

2 — que j'aie offert,

1 — que j'avais offert.

1 — que je soie offert... soi/ ion .s,

1 — que j'offre.

Avec le singuliOT : que j'eus (ou j'eu) ofl-.-rl, on trouve souvent le pluriel régulier : que nous eussions offert.

2 candidates confondent complètement le plus-quc-parfait avec le passé simple de l'indicatif, et écrivent : que nous eûmes... eûtes, eurent offert.

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