INTRODUCTION XV
voit l'infinitif paraître comme nom verbal, en qualité de sujet, d'objet, puis servir de complément de temps, de but, puis devenir une forme d'hypothèse, puis prendre le sens de l'indicatif, celui de l'impératif, ainsi de suite. Bref, c'est une syntaxe à transformations qui défile, où une même forme, grimée de vingt façons, se montre dans les rôles les plus divers, sans que les paragraphes soient ni puissent être reliés par un lien quelconque, et dans laquelle tout se trouve, sauf le fait fondamental qui justifierait la présence de l'infinitif parmi les modes, à savoir une valeur modale qui lui soit propre.
Avec le subjonctif, la démonstration serait plus facile et plus concluante encore, car tantôt celui-là marque des relations logiques, tantôt il marque des modalités, tantôt il n'est qu'un simple outil de subordination. Et dans chacune des catégories, les espèces sont si éloignées les unes des autres, que pour les réunir dans une étude d'ensemble, il faut parcourir la série des propositions. Mais prenons un mode aux emplois plus restreints, dont le domaine, semble-t-il, est plus compact et mieux défini : l'impératif.
C'est, dit-on, le mode du commandement. Il faudrait d'abord y regarder de plus près. Quand Bébé dit < Maman, donne-moi un bonbon », il ne commande pas, il demande. La différenciation peut se faire. Soit ! Seulement l'impératif n'a-t-il point d'autre rôle ? Ainsi n'entre-t-il pas dans des hypothèses : Faites ce que vous voudrez, vous ne retrouverez pas la confiance du public. Est-ce qu'il y a là un ordre, une demande, un conseil ? Si on en trouvait un, implicite, ce serait justement celui de ne rien faire, exactement le contraire de ce que signifie proprement la forme employée.
Je ne voudrais plus donner qu'un exemple, mais qui fasse réfléchir. Arrêtons-nous un instant au mot que. Il est à la fois pronom, adverbe et conjonction. Admettons qu'on arrive à faire exactement le départ entre la première de ces fonctions et les deux autres, et il ne semble pas que la chose soit si aisée, puisqu'un de mes collègues les plus expérimentés, professeur dans un grand lycée de Paris, s'y est mépris.
Restera à distinguei^g-Me adverbe et-que conjonction. Si on y parvient, il n'y aura plus qu'à examiner les cas où on emploie chacun. Voici l'exposé des rôles de la conjonction. Je l'emprunte au meilleur des Dictionnaires français, œuvre d'un homme justement fier de son esprit logique et épris de classifications, A. Darmesteter. L'article du '/Dictionnaire Général ». se résume ainsi :
Que 1° Conjonction relative. Je désire qu'il vienne. Par analogie, vu que, attendu que...
2° Formant avec un antécédent une locution conjonctive : depuis que, bien que, de même que, de sorte que, avant que de.
30 Résumant l'antécédent sous-entendu : Que chacun se retire ; Qu'on (il faut que) l'adore, ce Dieu ; Qu'est-ce que tout cela qu'un (si ce n'est un) avertissement ? Sors vite, que (de peur que) jf'e ne t'assomme ; Venez ça tous que (pour que) je vous distribue mes ordres ; Que bien (tant bien) que mal elle arriva ; On n'entend que (rien autre que) des cris ; Il n'est que (il n'est telle chose que) de jouer d'adresse en ce moîide ; La douce chose que (que c'est) d'aimer ; Que (s'il arrive que) le bon soit toujours camarade du beau ; Sans que (sans cette circonstance que) tnon bon génie au devant m'a poussé ; Que (j'ajoute que) si son rang la distinguait.
En tête d'un chapitre, pour en indiquer la matière : Que (on y montre que) notre désir s'accroît par la malaysance.
Imaginons qu'on corrige dans cet article toutes les explications arbitraires et les inventions sans fondement, quel désoriir<^-dans cet ordr-er quelle débandade d'observations s'en allant en tous sens, et de nature à donner à celui qui lit l'impression que la conjonction que s'emploie à tort et à travers, pour tout dire ou tout cacher !
Or il en est de même à chaque chapitre, à chaque paragraphe, qu'on regarde un temps comme l'imparfait, une préposition comme de, un conjonctif comme qui. Et il ne s'agit point là de dépassements accidentels, qu'une remarque ajoutée à propos sufRrait à indiquer, mais de débordements, si je puis dire, réguliers, de discordances fondamentales entre les signes et les choses qu'on leur donne pour fonction de signifier. Cela est naturel. Les formes du langage, si nombreuses qu'elles soient, sont toujours en quantité bien moindre que les formes de la pensée. Chacune des premières est donc employée à divers offices. Ceux qui ont étudié l'histoire des langues savent qu'il y a d'autres causes encore.
Quoi qu'il en soit, si on comprend que des linguistes puissent s'accommoder de ce plan, s'y plaire même parfois, parce qu'il leur révèle l'origine, et le caractère des mouvements divers dont l'ensemble constitue une évolution, quelle pédagogie fonder sur ces ribambelles d'observations sans suite^ qui dispersent l'attention et la perdent ? Où chercher son centre d'intérêt, comme on dit au Jardin d'enfants ? Partir de la valeur première, choisir à l'ancienneté ? Ce sera se conformer à l'histoire, et la chose a son prix. Mais si la valeur première a disparu, comme dans mais, ou bien si le sens primitif est devenu rare et négligeable ?
PartLr^de- la -valeur- principale, choisir d'après l'importance ? C'est se régler, semble-t-il, sur la pratique. Mais alors on retombe dans tous les embarras signalés plus haut. Quel est l'emploi fondamental de que ? Si on le trouvait, croit-on qu'il en résultât beaucoup d'ordre ? L'incohérence hiérarchisée n'en est pas moins l'incohérence.