CHAPITRE IX MODALITÉS. L'HYPOTHÈSE PURE ET SIMPLE
Observations générales. — La modalité ne peut pas être marquée très exactement avec toutes les formes qui expriment la donnée. On va voir que souvent le mécanisme linguistique ne permet pas, même après si, de faire usage du mode qui conviendrait. Ce chapitre est cependant un de ceux où on a remarqué le mieux le rôle de la modalité.
Il suffit du reste, pour en être frappé, de comparer ces trois formes :
a) si le passage n'est pas bien défendu, ils passeront ;
b) si le passage n'était pas bien défendu, ils passeraient ;
c) si le passage n'avait pas été bien défendu, ils passaient, ils auraient j)assé.
a) Dans la première phrase, c'est l'hypothèse pure et simple. Au cas où la donnée se réalisera, la conséquence se produira.
b) Dans la seconde, l'hypothèse est présentée seulement comme jvossible. Nous sommes dans le potentiel.
c) Dans la troisième, les faits sont au passé; si la donnée s'était réalisée, la conséquence se produisait. Mais elle ne s'est pas réalisée. Nous sommes dans l'irréel.
Ce sont là les trois grandes catégories de la modalité hypothétique. •
L'hypothèse pure et simple et si. — En a. f.. on rencontrait le subjonctif après si : En Franee irai pur Carlun guerreier : S'en ma mercit ne se culzt a mes piez. Et ne guerpisset la lei de ehrestïens, Jo li toldrai la curune del ehief (Roi., 2681).
En f. m., on se sert toujours de l'indicatif : Si vous allez dans les Vosges, vous y trouverez la fraîcheur.\auge\as disait encore : si c'est qu'o/î .se veuille moquer de la personne à qui on le dit, alors il est bon.
Le temps. — 1) L'hypothèse pure et simple peut ne se rapporter à aucun temps précis, être générale : si celui que vous avez à me montrer ce soir ressemble à ces trois-là. ce n'était pas la peine de me faire venir (DvrR., Uniss., .39-40).
2) Elle peut se rapporter au présent : Si votre intention est aujourd'hui de faire un accord, j'y consens de mon côté : — je suis .Jean d' Aragon, roi, bourreaux et valets ! Et si vos échafauds sont petits, changez-les ! (v. h., H(rn., IV, 4).
3) L'hypothèse pure et simple peut aussi se rai)porler au passé : La
fusiice... eul-elle ce soupçon ? S'il en fut ainsi, l'imagination de ses représentants se heurta au point indiscutable (boirg.. Corn., 27).
4) Elle peut se rapporter au futur :
A — D'abord avec une donnée dont le verbe est au présent et dont l'action est en réalité hors du temps, ou bien avec une donnée dans le présent : s'il est fort de tempérament, il résistera: s'il est faible, il mourra ; — si le train est maintenant à Fontainebleau, // arrivera dans une heure.
B — Ensuite avec une donnée dans le futur : si VOUS arrivez à deux heures, vous le trouverez en train de jouer au tennis.
C — Avec une donnée dans le passé : s'il l'a, fait, // s'en repentira.
Une servitude grammaticale. — Exclusion du futur avec si. — Quand la donnée était dans le futur, l'a. f. usait du futur derrière si ; Ja n'iert sanes la plaie, se par lui ne sera (Déesse Venus, 154 d). Au xvi© s., on trouve encore le futur dans la donnée hypothétique : Si ce mien labeur sera si heureux que de vous contenter, à Dieu en soit la louange (amyot, Préf., xxvii, 55) ; — si vous serez sage et prudent, vous appaiserez votre fureur (j. louveau, K. de Strapar., i, 78).
La langue moderne a abandonné le futur avec la proposition construite par si. Il y a des exceptions apparentes. D'abord les formules classiques comme : Dieu soit maudit si, le diable m'emporte si. En réalité il n'y a point là d'hypothèse. Nous sommes en présence de formules toutes faites destinées simplement à renforcer une afTirmation (1).
Mais il est incontestable qu'il est parfois besoin de marquer'expressément le futur dans une donnée, et que des auteurs contemporains se sont laissés aller à l'employer : tant pis, ma foi, si d'autres vivront ! En voici un exemple : Nous disons : « A quoi bon l'âtre sans étincelles ? A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas ? A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes? Qui donc attendons-nous, s'ils ne reviendront pas ? « (v. h., Cont., Au b. de rinf., vin). Il ne s'agit nullement d'affirmer que les disparus ne reviennent pas, comme le ferait : puisqu'ils ne reviendront pas. V. Hugo, qui croit alors au spiritisme, ajoute en effet : Mais ils sont revenus, et c'est là le mystère. Donc, sans qu'on soit absolument en droit de considérer la phrase comme hypothétique il semble bien ([u'ellc signifie : ,s'//.s ne doivent pas revenir.
Utilisation de périphrases. — Dans les cas ordinaires, on échappe à la difTiculté en se servant d'auxiliaires. L'usage de ces auxiliaires est ancien : Par voz saveirs se m'puez acorder, Je pî/.s durrai or argent ase:{Rol., 74); — Si le feu bondissant luit de cimes en cimes, Si mes yeux vont revoir le Maître qui m'est cher. D'où vient celle terreur? (lec. delisle, Po. trag., bZryin., iv).
La langue, forcée à analyser, décompose l'idée du futur, en cherchant
(1) Cf. autrefois : Et hi forte /levrc m'cspoiisc Si scraij deux foys marijé ! (A. th. fr., I, 56).