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LE NOM COMME SIGNE

Les noms se trouvent ainsi perpétuellement renouvelés par des changements-qui vont jusqu'à l'oubli du sens propre. De toutes les figures la plus essentielle est la métaphore.

Les dénominations par images. Rôle de la métaphore. — Il suffit de regarder autour de soi les premières choses venues pour apercevoir l'essaim serré des métaphores, de lâjeuille de zinc qui couvre le toit au soupirail de la cave, du nœud de l'embrasse au gland du cordon de tirage, de la .main, de papier qui est sur la table, aajiifid^de cette même table, ou au becde-cane de la porte. Si au lieu d'errer au hasard, et d'attendre les rencontres, ^J^esprit„se concejitrje siit^ une idée, immédiatement, à côté des noms dits propres, elle lui apparaît avec les noms imagés, que la masse anonyme ou bien le génie de quelque créateur a inventés pour elle. Un simple chapeau devient un casque, un boisseau, un tuyau de poêle, un melon, une galette, un camembert ; écrasé, c'est un accordéon, etc.

L'eau porte vingt noms. Pendant que le pharmacien la déguise sous l'appellation scientifico-commerciale de protoxyde d'hydrogène, l'ironie populaire l'afïublc de sobriquets caustiques, de sirop de grenouille à Châleau-la-Pompe.

En revanche, les noms relatifs à l'eau entrent dans une quantité de locutions qui ont été ou sont encore des images : une onde sonore, un flot de paroles, une vague de froid, le tourbillon des afîaires, la source de bien des difficultés, un fleuve de sang, une rivière de diamants, un torrent de larmes, une cascade de péripéties, une grêle de pierres, une pluie de fleurs, une larme de café, un déluge de paroles, passer par le canal de M. un tel, un bain de mercure, un océan de maux, les mares stagnantes du Parlement (1).

SouventJUiS-images n'éclatent plus aux yeux, on ne sait plus pourquoi le panier à salade désigne la voiture qui transporte les inculpés ou les condamnés (2). Aucune troupe ne porte plus le casque à mèche ; le nom reste pourtant dans l'usage, attaché au bonnet de coton. La langue fourmille d'images usées, qui sont demeurées des noms (3).

Les manières d'être de l'homme sont si fréquemment exprimées de cette façon qu'on remarque à peine les images auxquelles elles ont donné lieu. On en relèverait des milliers d'exemples chez les auteurs : ce tigre altéré de tout le sang romain (corn., Cin., 168); — Et que dans votre sein ce serpent élevé Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé (rac, Andr., 167) ; — Et lions au combat, ils meurent en agneaux (corn., PoL, 1442); — Vous êtes mon lion superbe et généreux ! (v. h., Hem., m, 4).

(1) On peul comparer Vnrbre : un arbre généalogique, la racine d'une dent, le dernier rejeton d'une famille, une branche d'études, ime feuille de lôle,un homme très bon sous sa rude écorce, la sève généreuse d'une race, le fruil d'un long travail, etc.

(2) Il était autrefois à claire-voie.

(3) Tl n'est que de considérer le mot chandelle. C'est un produit presque hors d'usage, au moins dans les villes : on n'en continue pas moins à pnrler de brûler la chandelle par les deux bouts, d'économiser sur les bouis de chandelle, de voir Irenle-six chandelles. Et tout à coup, une de ces expressions pousse un rejeton. Ainsi, du tennis, faire une chandelle passe à l'aviation.

La langue populaire abonde en transpositions de cette espèce. Chaque jour ce sont de nouvelles trouvailles. Un homme volage est un papillon ; étourdi, une girouette; grand, une asperge; très long, un gratte-ciel; simple d'esprit, un niais (faucon au nid), un béjaune, un serin, une moule, une huître ; ignorant, un âne ; vaniteux, un paon ; prodigue, un panier percé : une femme sotte est une oie ; prétentieuse, une pintade. Des milliers et des milliers d'exemples pourraient être apportés (1). Or, quand un ouvrier appelle poire, en raison de sa forme, l'appareil où est le bouton d'une sonnette électrique, quand l'homme du peuple baptise roue de derrière une pièce de cent sous, l'un et l'autre emploient exactement le même procédé d'esprit que le poète qui crée une image.

Coup d'oeil sur l'histoire de la métaphore. — Dans la langue littéraire, les métaphores ont été tour à tour en faveur ou décriées. Jusqu'au XVIIe s. elles foisonnaient dans les textes, imitées ou créées ; pendant la période classique on devint plus sobre, les uns par goût, les autres pai contrainte. Les théoriciens examinent les métaphores, les discutent et le'^ pèsent, aussi se comptaient-elles : une nouvelle image était comme un nouveau mot. elle passait par les ballottes. Au XYIIP la sécheresse fui. extrême, la langue tournant à l'abstraction et au raisonnemefli— pur ; mais par un«-4»usqLie révoluJicui,-j£s JBUimanliques,- voulaiTmt -la, langue ])lastique et pittoresque, ont restauré la liberté. La victoire û'Hernani a été la vicloire de l'iniage.

C'était, (lisent cerlaiiis. un recul, puisciuc. en éveillant deux idées ])Our établir un rapport entre elles, on affaiblit l'expression. Erreur insoutenable et contraire aux résultats les plus évidents des recherches linguistiques. I^ métaphorisme est une nécessité liltéraire en même temps qu'une nécessité de la vie ordinaire du langage. Prenons un seul exemple, la fin de Booz; il est frappant. En éveillant l'idée d'une faucille et d'un champ d'étoiles, l'auteur non seulement peint la lune, mais il la peint comme doit la voir dans son rêve la femme qui est une glaneuse et qui vient de travailler aux champs. L'image rapporte le rêve à l'ensemble du sujeL

Usage et abus. — Il faut dire pourtant que l'abus de l'image est une source de trouble profond pour la langue, et qu'un peu de discipline volontaire conviendrait. La mode est un peu courte, les noms en faveur s'usent trop vite. Le « poilu tel qu'on te parler' , en offre des preuves certaines. L'obus, le café ou le capitaine y portaient des noms qui changeaient chaque mois. Ce n'est plus un mouvement, mais un tourbillon. Là aussi on « tourne » , mais si ce kaléidoscope donne la sensation de l'animé, il est loin d'arriver à la

(1) Un homme sandwich, une coquille de noix, une branche d'études, le rejeton d'une famille, r œ'û-de-bwuf du Iroisiàme, la clef de voûle du si/stème :

A priori pourrait-on dire, telle appellation est destinée h être supplantée, ainsi les chemins de fer à noie âlroile : tacauds, loiiiltards, remplace it la lourde désignation administrative.

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