‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 148 sur 586 · A. ACCORD AVEC UN SEUL SUJET · texte numérisé non relu

A. ACCORD AVEC UN SEUL SUJET

10 Accord avec le sens. — Il arrive d'abord que la forme du sujet n'est pas en rapport exact avec le sens. Un singulier peut éveiller une idée de pluriel, nous l'avons dit à propos du singulier d'espèce. Il y a d'autres cas, qui se rencontrent dés l'a. f . Ainsi gent entraîne souvent un verbe au pluriel : 5/ s'en commurent tote la gent de Rome (Alex., cm, 1). Cet accord avec le sens, et non avec la forme, se rencontre encore au XV I^ s. : et le trèfle [/ croissoient par les pastis herbeux (am. jam., ii, 213) ; — Ne tay que leur

(1) On ne peut pourtant pas, ù proprement parler, dire qu'il y a accord en personne entrele verbe et le sujet, puisque les pronoms sujets sont là pour marquer la personne. En tous cas, personne du verbe et personne du sujet vont ensemble, commandées par l'idée, 11 y-a accord.

bonté royale Ont ouvert la main libérale (baïf, ii, 459). Cette « syllepse » , classée comme figure, et qui est commune en latin, ne déplaisait pas à Vaugelas, malgré son amour du régulier.

L'époque moderne n'a pas complètement abandonné cet usage : En vain le jour succède au jour. Us glissent sans laisser de trace (lam., Médit., 8). Le mot four est' bien employé au singulier dans la première proposition, mais comme il est répété, il suggère l'idée du pluriel qui apparaît dans la 2® proposition.

Inversement un pluriel peut évoquer une idée de singulier : Cinquante domestiques est une étrange chose (sév., Lp//., dcccx). Voici une phrase de S'-Simon tout à fait irrégulière, mais fort juste : les dive^rses façons qu'on leur donna (aux billets de loterie) fit r amusement du roi (vu, 140).

Le sujet peut être un nominal de quantité ; la plupart, peu, beaucoup ; alors le verbe se met d'ordinaire au pluriel : Les hommes devraient tous travailler à leur perfectionnement moral, la plupart n'y pensent même pas, beaucoup y échouent, peu se montrent persévérants (1).

Avec plus d'un, il se produit des hésitations bien compréhensibles (2). La forme sent le singulier, le sens est incontestablement un pluriel. L'usage a hésité : Plus d'une Pénélope honora son pays (boil., Sot., x) ; — Plus d*un guéret s'engraissa Du sang de plus d'«ne bande (la font., Fab., iv, 6) ; — Au contraire : Plus d'une parmi elles sont sorties du monastère comme j'en sors aujourd'hui (muss., éd. Lem., m, 296). (3).

2^ Le sujet est accompagné d'un nom en dépendance. — Il arrive fort souvent que l'idée de pluralité est éveillée par un nom en dépendance du sujet : Quand le dos escumeux des ondes empoullécs S'enflent (ronsard, iv^ 118 et 389) ; — L'aspet de Mercure et Saturne Me firent prompt (baïf, ii, 460 et 470). Cette syntaxe du XV 1*^ s. n*est pas étrangère à la lan^e contemporaine : Aucun des gens qui étaient là ce soir ne sont nos amis (don., La Patr., i, 1).

Le sujet est un nom ou un nominal de quantité. — Le cas le plus fréquent est celui où le sujet est un nom ou un nominal collectif

(1) Au contraire : Ainsi V officier pour les pièces d'honneur était vraiment inutile: beaucoup de eier§es valait mieux / (Fiaub., Édue., II, 245) Sur toutes les dilTlcuItés d'accord, voir bastin. Le verbe dan* la 7. /r., St Péte^sb., 1896.

(2) Jusqu'au XVII* s., on hésita aussi entre : vingt et un cheval et vingt et un chevaux (n. l., iu, 475).

(8) Dértgatlom i PaeeorA i eante d*aii tnflnftlf qui suit. Après Tamuissement de e, on disait : elle est venut avec un u long, elle est venu chercher son enfant, avec im u bref. Vaugelas voulait donc que le participe restât invariable. Ménag:^ et d'autres Jugèrent qu'on compliquait inutilement les clwses en imposant : elle m* est venu voir (o., i, 58 ; cf. Vaug., u. 281 ; A. de B., Re/1., 352; Bouh., «Suif., 347). Beaucoup d'écrivains classiques laissent le participe invariable, ce qui expHque l'opinion de Vaugelas : Combien avot^s-n^tus... de noms illustres que la fortune n*a point mis entre les mains du peuple^ mais qu'elle même est allé quérir sous terre. (Malh., JE^il. de Sën., Lxxix, n, 615) ; — Quelques mousches qpii estaient venu troubler son repos (Balz., Œuv„ n, 360> — fine est marie à Auteutl, dans la maison d'un maître à danser, où eUe était venu prendre Voir (Rac, Lea., clxxx, note Î7).

ACCORD DU VERBE AVEC LE SUJET

suivi d'un nom en dépendance au pluriel : une foule de gens étaient partis ; une partie du pain était mangé. Sur ce point Vaugelas avait donné une règle générale : Taccord devait se faire avec le nom en dépendance. Le vrai sujet, à ses yeux, n'est pas le collectif, mais l'expression complète, collectif et complément. Toutefois, même après Vaugelas, l'usage des auteurs présente une grande incertitude : ce peu de chrétiens métis,., fut bientôt exterminé ou réduit en servitude (volt., Ess. s. les Mœurs^ lviii) ; — J* estime qu'une douzaine d'années suffira pour changer en hommes ces automates DiDonts (fourier, Œuv., I, 67) ; — cette intime dépendance où l'ensemble de nos conditions propres tant intérieures qu* extérieures retient inévitablement chacune de nos études positives (comte, Ksp. pos.y 21) ; — Un torrent de pensées me roulait dans la tête (lam., Jor., 26 sept. 1800); — un bataillon de verres à moitié pleins couvrait le plancher (flaub., Éduc, i, 214).

Les pluriels, bien entendu, abondent dans les textes : une foule d'officiers de tout grade arrivaient chaque jour en poste (michel., Rév., i, 370) ; — Tout ce que je vois de personnes de bon sens entrent plus dans ses raisons que dans les vôtres (boursault, Let. nouv., i, 167) ; — Un nombre infini de filles ravies ou séduites font les hommes beaucoup plus mauvais qu*Hs ne sont (montesq., Let. Pers., lxxxiv) ; — bien peu d'idées, de façons de sentir leur étaient communes (p. et v. marg., F. nouv., 75) ; — peu d'amis la regrettèrent (flaub.. Un cœur simple, 30).

Mais il y a des cas où l'expression de quantité est l'idée importante. L'accord se fera donc dans ces cas avec l'expression de quantité : Le peu de connaissances qu'il possédait a déterminé son échec. L'échec est dû non pas aux connaissances y mais à leur petite quantité (cf. : Le peu de connaissances qu*il possède lui ont été très utiles. Ce sont les connaissances qui ont été utiles, et non pas le petit nombre). D'après cela on comprend qu'on puisse dire : un trop grand nombre d'enfants ne se rendent pas compte des sacrifices de leurs parents, et que Pascal ait écrit : un trop grand nombre d'enfants peut ruiner une famille.

Mais ces distinctions, trop rigoureusement logiques, ne sont pas toujours observées, loin de là, au XIX*^ s. (1). A côté de : Le peu de meubles qui se trouvent dans les habitations espagnoles sont d'un goût affreux, on trouve : Le peu d'ouvrages dont je me suis pénétrée, depuis que j'existe, a développé les quelques qualités que Dieu m'a données (g. s and). Cf. // a vendu le peu de biens qui lui restait (dumas, Monte-Christo, i, 254, dans bastin, o. c, 8).

L'accord avec un des. — Dans une plirase comme : une des misères des gens riches est d'être trompés en tout, aucune contestation, il faut le singulier. Mais quand le déterminant est suivi d'un relatif, le verbe doit-il être au singulier ou au pluriel ? Dans l'ancienne langue, l'accord était libre. Au

(1) L'arrêté du 26 Février 1901 autorise indifféremment : un peu de connaissances su/fsl ou ati(Jisen(. Cf. les exemples réunis par les grammairiens hétérodoxes, tels qu*AUBERTiN. Gra. mod. de» écrivains français, 4» éd., 1861, 427 et suiv.

XV IF s., on ne parvint pas à établir une règle générale, et les grammairiens ont par la suite essayé de faire une distinction, suivant que le relatif se rapporte à un ou au déterminant. La distinction n*est pas toujours facile, et l'Académie accepte : U astronomie est une des sciences qui a fait ou qui font le plus d* honneur à l'esprit humain Cf. Une des femmes d' Angleterre qui a le plus d*esprit (volt., Let, PhiL, xi) ; — C'est une des plus charmantes femmes qui se puissent trouver à votre cour (sardou, Af ™« Sans Gêne, m, 103) ; — C/esi une de mes poésies qui a le plus de retentissement, dans Pâme de mes lecteurs (lam.. Comment, de la i4« Méd.) ; — Rousseau est un des auteurs qui a eu le plus d'esprit (duch. de choiseul, dans lanson. Lettres du XVIII^ s., 400) (1).

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