‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 172 sur 586 · CHAPITRE V PASSAGE DU SUBJECTIF A L'OBJECTIF · texte numérisé non relu

CHAPITRE V PASSAGE DU SUBJECTIF A L'OBJECTIF

facilité des échanges. — Une erreur très répandue consiste à considérer 102» verbes objectifs comme une classe fermée. I^a différence entre les verbes ol:> jectifs et les autres n'est pas une différence de nature, mais d'emploi.

Un même verbe a souvent les deux emplois Ex. : l'eau monte dans le l^M, i^t, la mer monte, la voix monte. Dans ces cas, monte n'est pas objectif. ;5V^^a.is il Test dans une foule d'autres phrases : monter un cheval rétif, monter II r^ magasiny un rayon, monter une horloge, monter un moteur, monter iz^n^ pièce, monter les prix,

Historiquement, l'erreur est aussi grave, car, loin que les verbes restent p>ai*qués dans l'une ou l'autre des deux catégories, on en voit constamment et ù toutes les époques qui deviennent objectifs ou qui cessent de l'être. I^â volonté de les enfermer dans des classes bien distinctes remonte à Vauf^elas, qui condamnait: croître des malheurs, (i, 436); tomber quelqu'un (11, 397); sortez mon cheval, bouger quelque chose (11, 37) (1) ; prospérer les ffens de bien (ii, 381); pencher (/wf/çu'wn (11, 444); dériver un mot (11, 385) (2).

^a.çoxis de passer d'un emploi à l'autre. — Le passage d'un emploi ^ ï 'autre se fait de bien des façons.

1^ Le verbe devient objectif en prenant la valeur factitive, ce qui signifie ^u'au lieu d'exprimer une action qui a lieu, il signifie : faire qu'une action ^*^ Heu. Je sonne une cloche signifie : Je la fais sonner, je fais qu'elle sonne, *^^ tnême pour une foule d'autres verbes : ^^sser, je le rends objectif en disant : cesser le travail ; ^ùrir, — mûrir un projet ;

^^fitter, — rentrer du foin ;

^^ouer, — échouer un bateau ;

^^^espérer, — désespérer quelqu'un ;

^^ftiber, — tomber un adversaire.

Voici des exemples pris aux textes : deux eunuques... prêts à expier dans ^^n sang l'affront de la regarder (montesq., Ars, et Ismén., 367) ; — ^^utenanl le front que la mort pflme (lam., Joc, 7 déc. 1794, min.) ; — On * îi entré dans l'église (flaub.. Par les champs, 87) ; — Le grand air qui

(1) Vingi-deux chariots A qwdre roues ne C auraient foniais pu tottgtr de lu (rac. Hem, s. Otiys.}. (^ Picique toutes ces remarqiies n'ont pas été publiées de son vivant. Afalherbe avait du ^^edéjà essayé de maintenir le caractère « neutre ■ à courroucer Ov, 467) et à crouler (iv. 39 »t

PORTÉE DE L'ACTION

dérangeait les cheveux, les envolait au-dessus du front (a. daud., Sapho. ch. Yi, 147) ; — A peine s'il la sortait de loin en loin (gonc, G. Lac, 14) (1),

2° Un certain nombre de verbes, dont nous aurons à reparler plus loin, prennent la valeur objective pour signifier qu'on donne à l'objet la qualité exprimée par le radical, ainsi : vieillir une dame, c'est lui attribuer, lui faire avoir un âge qu'elle n'a pas réellement ; — Le crépuscule blêmissait son beau front (v. h., Mis., 1. v, ch. vi) ; — ce coin d'humanité souffrante dont la faim enrageait les appétits (zola, Déb., 445).

30 On donne à un verbe un objet exprimant l'idée nominale contenue dans son radical : pleurer des larmes de sang. Les types de cette expression, sont : dormir son sommeil, qui est classique, ou vivre sa vie, qui est moderne. I/idée de l'objet est déjà incluse dans les verbes dormir et vivre, mais de façon générale ; l'objet précise en restreignant : on dort son sommeil, on vit sa vie ou une vie quelconque, qui est indiquée : vivre une vie de galérien ; — Vous avez pleuré des larmes de joiee/ des larmes-de désespoir (muss., On ne bad. pas avec Vam., 11, 5) ; — qu'ils boivent dans cette goutte L'oubli des pas qu'f/ faut marcher (lam., Joc, 16 mai 1801) ; — Sans vous laisser dompter, souffrez votre souffrance (s*® beuve, Po., 264) ; — (II) pirouetta une gambade (v. h., N. D., 1. vu, ch. vi, 11, 53).

40 Par une extension très compréhensible du tour précédent, l'objet, au lieu d'être l'objet contenu dans le radical du verbe, est autre. Au lieu qu'on sue de la sueur, ou suera du sang : Je suais sang et eau. Par une nouvelle extension, on prendra un autre objet dans un autre ordre d'idées. Comme des condamnés suaient leurs agonies (lam., Joc, 6 août 1795, soir). De même, au lieu de dire : pleurer des larmes, on finira par pleurer son cœur. On commence par: courir une course,., un steeple, puis on en vient à : courir sa chance.

Vivre offre un développement très intéressant en ce sens : vivre ses vers, son œuvre, des heures difficiles ; — Les chefs mâles ne vivaient plus que la guerre (rosny, G. du feu, 19).

Voici d'autres exemples : Georgette jasait. Ce qu'un oiseau chante, un enfant le ]ase (v. h.. Quatre-vingt-treize, liv. m, ch. i) ; — Où le Jacque en haillons, plus vil que l'animal. Geint lamentablement sa pitoyable vie (lec. de LisLE, P. tr., Les siècles maud.) ; — un orgue poitrinaire qui toussait les débris d'une polka démodée (coppée. Coup., 21) ; — Leurs poitrines qui hurlèrent l'agonie (rosny, G. du feu, 7) ; — Goûn parla sa pensée et celle des autres (Id., Ib., 124) ; — un petit monde de souffrants qui hurlaient leur douleur (zola, /)«• Pasc, 123). ,

5' Au lieu de se servir d'un complément exprimant le temps, la manière, la cause, etc., on fait de ce complément l'objet même du verbe. Type: fouir sa douleur. Supposons quelqu'un qui dort à un cours, si on dit : i7 a dormi

(1) La « faute * obsaver à ([uelqu'im pour lui faire observer n*est donc peut-être pas impardonnable. Nous verrons plus loin que la langue use aussi du verbe faire suivi de l'infinitif pour se composer des factitifs : faire venir son beurre de Bretagne.

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