PASSAGE DU SUBJECTIF A L'OBJECTIF
ce conrSj on indique qu'il Ta passé tout entier dans un sommeil qui Va pour ainsi dire embrassé. L*effet de style est visible : Madame de Pocancy chaque matin, en peignant ses cheveux au miroir, baillait d'avance sa journée... (de RÉGNIER, Le bon plaisir, éd. Mod. Bibl., 15) ; — Puis, ils causaient le plan, arrêtaient ensemble les grandes scènes (zola, Romane, 239) ; — Alais non, qu'on potine tout simplement ; c'est vrai, on devrait pouvoir dire : potiner quelqu'un. S'il y a un verbe actif, c'est bien celui-là (donn., La Pair,, I, 1).
Un bon nombre d'expressions de ce genre sont maintenant reçues : grelotter la fièvre (à côté de : grelotter de fièvre), bramer la faim, causer une valse (pendant une valse) au lieu de la danser.
Le peuple va tout aussi loin que les stylistes dans cette voie. Au lieu de dire : dîner de lentilles, il dira : dîner des lentilles, ce qui signifie qu'on en compose tout son dîner.
Remarque. — Le passage se fait fort souvent par le participe passif. Pascal parle de Jésus... rejeté, méconnu, trahi, souffleté. Il intercale craché (Pens., éd. Molin., ii, 8). Cf. une lettre répondue : Sur cent lettres de ce genre, vingt étaient toujours répondues (vidocq, Mém., i, 143).
Voici quelques exemples : Basse-cour où le roi mendié sans pudeur, A tous ces affamés émiette la grandeur (v. h.. Hem., iv, 1) ; — Comme on sentait son regret désespéré de la vie, dans les mots tremblés annonçant la naissance de l'enfant ! (zola, D^ Pascal, 385) ; — c'était un bruit piétiné, chuchoté (a. daud., Sapho, ch. ix, 233).
Rareté des verbes qui répugpient à devenir objectifs. — Par ces
différentes routes, presque tous les verbes arrivent à prendre quelque
emploi objectif. Les exemples que fournit l'histoire de la langue sont
innombrables.
Mourir : Mort as mun filz par le mien escientre (Roi., 3591) ;
Arriver : Cil qui nous conduisaient en la galée, nous aiiverent devant une
her berge (joinv., 228 B) ; Démordre : La constance... jamais ne démord ce qu'une fois elle a résolu
(malh., Épit. Sén., lxvii) ; Fermenter : Il inventa... le levain pour fermenter la paste (rab., Pantagruel,
1. IV, ch. LXi) ; Tarder : A des cœurs bien touchés tarder la jouissance ; Croître : C'est infailliblement leur croître le désir (malh., Poés., lxxiv) ; Ecouler : Et surtout de voir les jours écouler ma vie sans vous et loin de
vous (sÉv., Lett., DXLViii) ; Déborder : C'est la Seine en fureur, qui déborde son onde Sur les quais
de Paris (malh., Poés., lu. Mort de Henri IV) ; Consulter : Mais pourquoi consulter des choses résolues ? (rotrou, Beli-
saire, ii, 5) ;
PORTÉE DE VACriOX
Pencher : Son qu'une folle ardeur de son calé me penehe (corn ., Cid, 1 701 ) ; Rôder : Depuis plus de vingt ans, Je rôde l'univers (regn., liai, 10) ;
Germer : C'est une semence illustre, vive et forte, Qui de nouveaux martyrs germe une ample moisson (corn., ix, 609, Hymnes, 11). D'autre part, tel verbe qui n'est plus objectif dans un sens, Test resté dans un autre, on ne dit plus : un fleuve déborde son eau, mais : une troupe déborde l'ennemi.^
Subjectifs irréductibles. — Pour que le changement soit impossible, il faut que l'idée exprimée soit immuablement subjective. Or il est réellement peu d'idées dans ce c«ns. Prenons l'idée de mourir. L'a. f. a mourir comme verbe objectif, au moins aux temps composés, nous venons de le voir. Et de nos jours les Concourt ont écrit : Les heures de la vie qu'elle vivait de sang-froid, en se voyant elle-même, en regardant en sa conscience, en assistant à ses hontes, lui semblait si abominables ! Elle aimait mieux les mourir (G. Lac, xxxiii, 74).
Je n'ai pas rencontré naître. Mais, dans certains élevages, il y a des naisseurs, et on imagine facilement une Précieuse voulant éviter le mot accoucher, et parlant de naître les enfants, ou un poète parlant de l'homme qui, par la mort, naît une deuxième vie. Malherbe a dit de même éclore : ce n*est pas à dire... que la nature ne soit capable rf'éclore... quelque accident qui n'ait encore jamais été vu (ii, 83).
Les verbes vraiment rebelles à l'objectivité semblent être ceux qui n'expriment pas d'action proprement dite, mais qui marquent un rapport entre un être, une chose et une qualité; tels sont : demeurer, devenir, être, paraître, rester, sembler, qui sont proprement des copules.