‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 174 sur 586 · VERBES OBJECTIFS SANS COMPLÉMENT · texte numérisé non relu

VERBES OBJECTIFS SANS COMPLÉMENT

Dans un grand nombre de phrases, il ne serait pas possible de s'arrêter après le verbe, sans lui donner le complément d'objet nécessaire : Cet incident me rappelle... ; — Hier à l* Académie de Médecine, M. X. a eommilniqné... ; — Pasteur a découvert... ; — On voudrait connaître... ; — Le poète a mis... ; — Les événements actuels ont détourné... ; — En me promenant. J'ai rencontré... Tous ces verbes ont besoin d'un objet précis.

Mais très souvent le sens de la phrase s'accommode d'un verbe objectif sans complément. Ex. : Uhomme propose et Dieu dispose ; — L'alcool abrutit ; — Des actions qui rapportent.

Cette absence de complément s'explique et se justifie de plusieurs manières. 1° Le verbe peut avoir un sens général : J'attends, je regarde, elle coud, nous lisons ; — un ouvrier tourne, rabote, lime, peint, /orge auprès de nous ; — une grand* mère tricote, ravaude, repasse, lave ; — le chien est dangereux, il mord; — Naoh guettait, dans les ténèbres, les crocs qui coupent, les griffes qui déchirent (rosny, G. du Feu, 12).

Un homme consacre sa vie aux lettres, il écrit. Il n'est pas obligatoire de dire ce qu'il écrit, si ce sont des romans ou des pièces de théâtre. Si on exprime exactement sur quoi porte son travail, quel est le genre de ses productions, on arrive à empêcher le verbe écrire d'envelopper toute la vie de cet homme, parce qu'on a l'air de limiter à des productions qui ont un terme, qui n'occupent qu'un certain temps, un verbe qui doit embrasser sa vie tout entière. De même, dans la langue religieuse, le mot prier, A quoi occupez-vous vos fournées, ma sœur ? Je prie. N'allez pas demander ni qui la religieuse prie, ni ce qu'elle demande dans ses prières, si elle prie Dieu, les Saints ou les bons Anges du Paradis ; l'important n'est pas de savoir à qui elle s'adresse, mais comment elle sanctifie sa vie. Un homme est retiré des affaires. Il est installé sur une berge de la Marne. Que fait-il là? Il pêche à la ligne; // pêche du poisson signifierait qu'il en prend, tandis que pour le moment il trempe du fll dans l'eau, avec un espoir vague. Quand la Reine dit à Ruy- Blas dans la fameuse scène : Je soulevais le coin de la tapisserie, elle ajoute : Contemplant ton esprit qui veut» juge et résout. Qui résout quoi ? aurait dit Malherbe : qui résout tout : qui juge quoi ? qui juge tout.

2^ L'objet reste parfaitement déterminé, mais il n'est pas exprime, parce qu'il est suffisamment indiqué par le contexte, par les circonstances, le lieu où l'on se trouve, le personnage à qui l'on parle, de qui l'on parle. Ex. :

PORTÉE DE L'ACTJOX

L'infanterie tirait (il s'agit naturellement de coups de fusil). Je commande : Ouvrez. Ce qu'il s'agit d'ouvrir est déterminé par l'endroit où je me trouve. Un candidat se rend à la Sorbonne. // passe à 2 heures. Il passe évidemment un examen et la personne à qui on parle sait lequel. Madame dit à la bonne : Servez. L'heure indique de quel repas il s'agit (1).

Il faut bien prendre garde que l'on ne peut pas toujours dire : Voilà un verbe qui se passe de complément. Il s'en passe dans un milieu où l'on sait de quoi il est question, non ailleurs. Une fille aspire. Au couvent, la phrase a un sens précis ; hors du couvent, non.

Par suite, il se trouve que certains verbes changent de sens, suivant le milieu où on les emploie. Charger pour un cuirassier, c'est mettre son cheval au galop et sabrer l'ennemi ; pour un fantassin ou un artilleur, c'est mettre une cartouche ou une gargousse ; pour un cocher, c'est prendre un client ; pour un conteur, ou un dessinateur, c'est exagérer ; pour un employé des postes, c'est mettre le pli dans les « valeurs déclarées » .

L'emploi des verbes objectifs sans complément déplaisait à Malherbe. Trouvant dans Desportes : Père de toutes choses..., qui conduis, gui disposes; « Qui conduis quoi ? qui disposes quoi » dit-il. (Comm. s. Desp., iv, 420). Il ne se rend pas compte qu'il y a précisément beaucoup plus de force dans l'idée exprimée avec sa généralité ; Desportes aurait eu beau dire « qui conduis le monde, qui dispose l'univers » , rien ne rendrait la toute-puissance universelle de Dieu aussi sensible que ces verbes sans complément. L'Académie, à son tour, condamne dans Le Cid : Je le remets au tien pour venger et punir (272 ; cf. h. l., m, 542). C'était méconnaître un des droits de la pensée.

D'abord cette faculté de taire l'objet favorise certaines décences : Bébé fait. On se souvient des vers de Racine, si pleins de délicatesse. Phèdre avoue d'abord à Hippolyte sans préciser : J'aime. Ce n'est qu'ensuite qu'elle ajoute : Ne pense pas qu'au moment que je t'aime. Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même (Phèd., 673). Pouvait-elle, toute décidée qu'elle fût à se déclarer, débuter par là ?

Ailleurs il semble qu'en ajoutant un objet, on alourdirait bien inutilement ou même on affaiblirait l'expression : Le devoir aujourd'hui est de vaincre ; — Quand elle était assise, ses pieds dansaient sur le parquet. Elle frottait, nettoyait, rangeait, battait, secouait, lavait sans repos ni trêve, toujours à l'ouvrage (gong., G. Lac, 38) ; — Des hérons guettaient, au bord des criques roussâtres (rosny, G. du feu, 7) ; — La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue et extermine (v. h., Mis., Cosette, i, ch. xiii) ; — La femme s'occupe alors... convoque les avoués, préside les notaires... vend, achète, règle, j'ordonne, promet et compromet, lie et résilie, cède, concède et rétrocède, arrange, dérange, thésaurise, prodigue (v. H., Mis., Marins, ii, ch. v).

(1) Cf. ce marcheur allonge (le pas) ; vaux).

- je ne crois plus (à la religion); — il mène bien (ses che-

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