LE NOMINAL ET LE REPRÉSENTANT OBJET
Histoire soixunaire de l'accord. — L'histoire, si complexe. deTaccord du participe passé employé avec avoir peut se résumer en trois parties.
10 Pendant une première phase, comme on le verra à la formation des temps composés, il n'y a pas eu en réalité de forme verbale composée, l'unité de sujet n'étant pas définitivement réalisée. Dans : (/')«' leires escriies, la personne qui a écrit n'est pas nécessairement la même qui a les lettres. Escriics est une épilhète, elle s'accorde avec letres.
Néanmoins, même à cette époque, le participe passé ne s'accorde pas toujours. C'est une question d'ordre des mots. En a. f., quand le déterminé précède son déterminant, il arrive qu'il reste invariable. Donc : escrit aij letres se rencontre.
20 Ensuite l'unité qui résulte de la composition de l'auxiliaire avec le participe est faite. Même séparés, participe et auxiliaire constituent une forme qui n'a plus qu'un sujet, celui de l'auxiliaire.
L'accord a lieu encore, suivant la tradition. Mais les cas où il ne se fait pas se multiplient. On a là le résultat de l'instinct qui fait accorder une forme vecbale avec son sujet, et, en second lieu, l'efTet de l'ordre des mots dont j'ai paiîlé plus haut: escrit U*)ai leires.
1>BS néacUons ont été notées. Au XIII^ et au XIV® siècles, il semble que rrhabitude de faire l'accord devienne plus constante (u. l., i, 477).
Puis les choses reprennent leur cours, et au XV« siècle, le participe reste presque invariablement au masculin singulier dans : j'ai escrit lettres et : escrit j'ai lettres.
11^3^ Naissance de la règle moderne. — Au XV I^ siècle, un incident se produisit, qui devait avoir une portée immense, étant donné qu'on commençait à imprimer du français, et que la langue allait devenir une langue lue en même temps que parlée. Le roi François !«', ayant eu la fantaisie d'être informé sur la variîrtion du participe, s'adressa à Marot. Celui-ci, s'appuyant de façon naturelle, mais malencontreuse, sur l'italien, donna la formule : M* amour vous ay donnée.
Voilà lia force que possède
Le féminin quand il précède.
... tous pluriers n'en font pas moins ;
UNE S UR VIVANCE : L'ACCOHI) DU PARTWIPE PASSÉ DU VERBE 305
Il fault dire en termes parfaictz :
Dieu en ce monde nous a faicti,
Fault dire en parolles parfaictes :
Dieu en ce monde les a f aides (h. l., ii, 468-470). Le meilleur des grammairiens du temps, Meigrct, eut beau protester contre ces « lourdes incongruités » (66 r^) (1) ; la commodité d^ avoir une règle remporta. On apprit par cœur ces vers dans les ateliers d'imprimerie, et le mal fut fait. Le développement normal de la langue était arrêté. Malherbe d'abord, Vaugelas ensuite complétèrent Foeiivre. Le dernier^ en proclamant qu'il n'y avait rien en toute la grammaire française de plus important, a établi le préjugé moderne. Et cependant, en avouant en même temps qu'il n'y avait « rien déplus ignoré » , il reconnaissait qu'il n'existait pas d'usage établi qui s'imposât (h. l., ni, 601).
n posa deux règles fondamentales : L J'ai reçu les Mires; — II. Les lettres que fai reçues. C'était la doctrine de Marot, fondée sur Toydre des mots (2).
Réserves. — Il ne faut pas oublier toutefois que Vaugelas ne poussait point jusqu'au bout. A cette époque, non seulement un féminin tel que prise était distinct de pris, mais le féminin rendue, avec son u long, ne se confondait point avec rendu. Même observation pour sentis, qui, tout aussi bien que sentie, avait la voyelle longue, tandis que senti l'avait brè\'c. Or il est probable que cet allongement n'était perceptible que devant une pause. Quand au contraire le participe était suivi immédiatement d'autres mots, l'allongement ne se faisait pas.
Vaugelas ne s'en est expressément expliqué que pour un cas : Le commerce Va rendu puissante ; mais d'après les réserves de certains de ses successeurs, on aperçoit fort nettement que le sentiment de cette différence phonétique a empêché temporairement, autant et plus que les considérations logiques qu'on allègue, la généralisation de la règle.
Quoi qu'il en soit, auteurs et théoriciens du XVIP s. laissaient le plus souvent le participe invariable quand il ne terminait pas la proposition.
1° La peine que m'a, donné cette affaire ;
2^ première partie, que tous les Pères avoient exposé en Vhonneur de Jesus-Christ (gar., Rab. réf., 82) (3) ;
30 Cyest une fortification que y'ay appris à faire ;
40 Les habitants nous ont rendu maîtres de la ville ; — Le commerce /'a rendu puissante ;
50 Je les ai fait peindre (h. l., m, 603).
(1) Les auteurs du XVI» s., après comme avant Marot, en usent à leur gré : ^figm)nne nUons iHtir si la rose Qui ce matin avolt deselose Sa robe de pourpre au soleil.., (bons., Od^,. ul7).
(2) ivlle s'applique aussi au cas désormais exceptkmnel : J'ai Iê9 ieUtms refoa*
(3) Les autographes de nos classiques ont en général le participe In variable ? Je mmi» enuaUà toutes fins, copie des attestations que Mad. Guuon a eu de moi (boss., Let. au/., 14Jull. 16ft8);— Mandez-moi bien quelle réception vous aura fait celte belle reine (sftv., l^tt., xli).
328 PORTÉE DE L'ACTION
formes. De la forme tonique venait sei (depuis : soi); de la forme atone, se. Aujourd'hui lepersonnelréfléchiemplbyédevant le verbe est exclusivement se, qu'il s'agisse d'un complément d'objet direct : ton frère se compromet, ou d'un complément d'objet indirect : il se nuit, elle se nuit, les menteurs se nuisent.
La concurrence de se et soi. Coup d'œil historique. — La forme soi ne s'emploie plus qu'après le verbe : Chacun pense hsol. Ce n'est qu'après une longue évolution que les emplois se sont ainsi répartis. Jusqu'à l'âge moderne, il y a eu concurrence entre les réfléchis et les personnels d'une part, de l'autre entre les réfléchis .s^ et soi.
Dès les origines du français, on trouve le pronom se devant les verbes pronominaux. La Chanson de Roland en offre de nombreux exemples : se drecet (218); — s*esi for/aiz (608) etc. Mais, en a. f. soi se mettait fort bien aussi devant le verbe : Ki traisty hume, sei ocit e altrui (RoL, 3959). En m. f., c'était l'usage de mettre soi (comme moi, toi, eux) devant l'iniinitif ou le participe, c'est-à-dire devant les formes verbales non personnelles : La dame ne faici rien que^ mignoter et soy plaindre. Au XV P s. l'emploi de soi était encore général : les magisires /cirent veu de ne soy descroter jusques à ce que... (rab., i, 75, M.-L.).
Puis le réfléchi léger se tendit très nettement à prendre uniformément place partout devant le verbe : le premier refuge est SOy retourner à Dieu... et se humilier devant luy (coMM., I, 370, M.) ; ...exécuterait ses promesses pour se ester de péril (i, 236).
A la fin du XVP s., la forme atone avait visiblement presque chassé l'autre. Montaigne l'emploie constamment.
Au XVII® s., c'est chose définitivement acquise. Se, placé devant le verbe, a éliminé soi à l'objet. Il s'est formé une sorte de conjugaison pronominale avec se, qui s'est étendu à tous les modes et à tous les temps. Reste un témoin de rf>ncien usage, l'archaïsme soi-disant.
Se fait corps avec le verbe. — Dès lors, le réfléchi se tend à rester conjoint à son verbe et à ne plus bouger d'auprès de lui. Dans les temps composés, et aussi avec un demi-auxiliaire, Vaugelas préférait encore le mettre devant l'auxiliaire, comme en ancien français : Hum ki là voit repair ter ne s*en poet (RoL, 293) ; — le soleil... tous jours se va craclier sous ronde (theoph., ii, 77). Mais déjà Patru était d'un avis opposé. Et si l'usage littéraire hésitait encore, l'usage courant était bien décidé en faveur de : elle va se baigner. Elle se va baigner a pourtant survécu. On l'écrit.
Concurrence des réfléchis et des personnels. — Comme le verbe réfléchi utilise les personnels ordinaires à la 1'^ et à la 2^ personnes ; me, te, nous, vous, il devait se produire de bonne heure une tendance à employer aussi les personnels à la 3^ personne.