‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 180 sur 586 · L'ACTION SE RÉFLÉCHIT · texte numérisé non relu

L'ACTION SE RÉFLÉCHIT

Au lieu du réfléchi, se, soi, on rencontre en effet — surtout devant un infinitif — les formes: lui, le, elle, elles, eux : As tables juent pur els eshaneier (RoL, 111) ; — De lui vengier jamais ne H iert sez (Ib,, 1966).

En m. f., le personnel se répand de plus en plus : Sans eulx mesler d'un costé ne d'autre (seyssel, Suc. AL, 15, v^) ; — Et délibèrent d'eulx venger d'Hammon (lem. de beî.g., m, 18).

Au seuil de la période classique, Thésitation est cessée, au moins sur un point. Comme objet préposé au verbe, se est désormais seul en usage.

Ailleurs la concurrence continue. Les personnels éliminent peu à peu le réfléchi.

Au pluriel d'abord, dès le commencement du XVII^ s., soi est hors d'usage.

Au singulier, avec un nom de personne, quand cette personne est déterminée, la langue classique penche peu à peu vers le personnel : cet homme pense à lui, plutôt que : pense à soi.

Ce n'est qu'avec les noms de choses que soi demeure d'un usage fréquent. Les grammairiens classiques préconisaient encore en ce cas l'emploi de soi (BOUH., Rem., 287). Mais là aussi, lui s'employait de plus en plus (1).

Soi réfléchi de T indéterminé. — A la fin de la période classique, quelqu'un prononce déjà que le réfléchi s'emploie quand on parle d'une façon générale, autrement dit quand le sujet est indéterminé (bouh., Rem.^ 287); Cet observateur avait vu juste. D'Olivet a posé le principe que soi ne convient qu'avec des termes collectifs et indéflnis, comme on, quiconque, chacun. i

En eft'et, soi est aujourd'hui exclusivement employé pour marquer la réflexion là où le sujet est indéterminé. On l'emploie :

a) Avec des noms qui marquent une action réfléchie : le respect de soi ; l'amour excessif de soi.

b) Avec un infinitif : s'aimer soi-même; ne penser qu'à soi.

c) Même avec une forme verbale personnelle, dont le sujet est un indéterminé : On ne voit que soi, au lieu de songer au péril commun ; — chacun n'obéit qu'à soi. — Jl ij a plus d'individualités, comme on dit, quand l'individu n'a d'autre fin que soi (ab. herm., Conf. Enf., let. 1).

Il faut remarquer : 1° que lui est possible, si le sujet est chacun, un homme qui, un nom accompagné d'un indéterminant : tout homme qui prétendra n'obéir qu'h lui sera en réalité son propre esclave (2).

(!) Ajoutons que. même hors de Tobjet, la décadence, sans être au.ssi prompte, s'accusait aussi. Voici quelques exemples de soi :

I. Au pluriel : Ce fui alors aux Insubhens à... s'enfuir sans regarder derrière soi (malb., i, 444). Vaugcias, dans ce cas, exclut le pronom soi (sauf dans la location de soi ((ii, 269).

II. Au singulier. «) En parlant de personnes : Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage. Qu'en receuillmt chez soi ce demi personnage (mol., Tort., 145) ; — Charmant, feune. Irainani toiu les cœurs après toi (rac. Phéd., 461).

p) En parlant de choses : Le savoir garde en toi Jon mérits éminent (mol., Fem. sau., 1903). (2) Cf. hors de l'objet : lout auteur qui voudra vivre encore après lui. Doit s'acquérir votre suffraqe (î.a font., h'ab., vu. A Mme de Monlesp.).

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Cependant, à la rigueur, si le sujet du verbe est un nom de chose, on pei. employer soi y même si ce sujet est déterminé : L* aimant attire le fer à se Mais c'est un archaïsme.

Conclusion. — A considérer cette histoire dans son ensemble, elle e ; facile à comprendre. Si l'analogie n'a pas été jusqu'au bout, c'est-à-dire ja qu'à la suppression totale du réfléchi, c'est qu'à la 3® personne, l'empl* du personnel pour le réfléchi eût créé des incertitudes dans le langage, pa fois de vraies équivoques. Gomment aurait-on distingué le cas où le pronoi personnel désigne un être qui est le sujet de l'action, de celui où il désigo un être autre que le sujet ? Cet homme énergique a lutté jusqu'au dernier jou pour le sauver de la misère, aurait dû convenir à la fois au cas où cet homm travaillait pour lui-même, et au cas où il se dépensait pour un autre. Le prc nom se : pour se sauver, en ne s'appliquant qu'au sujet même de l'action cet homme, permet de réserver /e pour le deuxième cas. L'instinct a fait garde 5C, et l'a même généralisé. Il a très heureusement aussi gardé soi. Mais i faut convenir qu'en restreignant ainsi le rôle de soi, la langue moderne . quelquefois perdu la possibilité de traduire certaines nuances de la pensée n y a plus. Les exemples ne manquent pas, où il serait impossible. sans's< reporter au contexte, de savoir la valeur exacte de lui et de elle : Félicité un quart d'heure après, était installée chez elle (flaub., Un cœur simp,, 8) (11

Il ne faut pas manquer d'observer du reste que si les personnels ont pri le rôle du réfléchi, d'autre part les réfléchis ont pénétré dans des phrases oi il n'y a pas à proprement réflexion, mais simplement renvoi à un pei sonnel. On a souvent besoin d'un plus petit que sol (2).

Substituts des réfléchis. Les personnels renforcés. — Aux pei

sonnets ordinaires on ajoute même : toi-même, lui-même, eux-mêmes. Le mots ainsi constitués servent dans une certaine mesure de réfléchis : T ne me trompais pas, tu te trompais toi-même ; — Ne pense pas qu'a moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même (rac Phèd., 673).

Il est évident que c'est là un pis-aller, puisque ces formes peuvent n'avoi aucune valeur réfléchie. // ne faut pas voir son employé, il faut le voir loi même ; — la nature, d'elle-même... se tire doucement du désordre (mol MaL Im,, m, 3).

Soi-même. — Soi-même a suivi à peu près la destinée de soi. Cependani il s'est maintenu un peu plus longtemps que soi pour renvoyer à un noir

(1) La perte est surtout sensible hors de l'objet. On ne peut plus marquer, par exemple, ropp< sition qui est dans les phrases suivantes : Qu'il fasse autant pour sol comme je fais pour V (CORN., Po/., 912). Cf. Ou mon amour me trompe^ ou Zaïre aujourfThui, Pour l'élever à S descendrait jusqu'à lui (volt., Zaïre, i, 1).

(2) Un écrivain a pu dire : (I*esl tellement sol qui souffre.

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