‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 190 sur 586 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LA PROPOSITION INFINITIVE, CONCURRENCE AVEC LA PROPOSITION CONJONCTIONNELLE

Origines. — La construction conjonctionnelle de l'objet est depuis longtemps en concurrence avec la construction latine, où Tobjet est exprimé par Tinflnitif : je le vois venir ^ je r entends courir.

Très étendue en latin, cette construction inflnitive n'est pas une construction commune en tout ancien français, sauf avec des vçrbes comme faire, voir : En Sarraguce fait saner s«s taburs (Roi., 852) ; — Caries verrat sun grant orgoill eadeir (/&.. 578). Elle ne se développa qu'ensuite, avec un certain nombre de verbes, tels que laissier, esteveir, deveir, saveir, etc. (H. L., I, 249 et II, 453).

En m. f., l'influence du latin contribua singulièrement à l'étendre. Quand les Anglois apperceurent les Françoys estre desia entrez dedans icelle ville... (j. chartier, Clwon., ii, 132) ; — il entendait et connaissait beaucoup de choses aller contre poil (g. chastel., Chron., i, 14).

Au XV P s., on la trouve partout. Le sujet est tantôt un nom : Et d'autant plus que MarSy belliqueux dieu. On dict traiter quelque amour en ce lieu ; — tantôt un personnel : Monseigneur, vostre gracieux langage, qui VOUS monstre avoir quelque compassion de moy (s^ gel., m, l'îtô).

Le sujet est, soit un démonstratif t J*estime celuy dire le mieux qui me loue le plus (reine marg., Mém., i) ; — soit un conjonctif : M. de la Noue qu'on disoit avoir quitté le parti et religion des huguenots (lest., Journ, de H. ///, 36, 2).

En langue moderne, l'emploi de l'infinitif avec un sujet nominal s'est beaucoup réduit. Il reste fréquent avec les verbes tels que faire, laisser, voir, regarder, sentir : je ne puis voir deux amants soupirer Vun pour Vautre, qu'il ne me prenne une tendresse charitable (mol., Am, méd., m, 3).

On est un peu surpris quand on trouve cet infinitif en dépendance avec des verbes synonymes ou approchants de ceux-là : quand elles apercevaient venir de loin les acquéreurs (ren., Souv. Enf., 36).

Progrès de l'infinitive. — Déjà Oudin trouvait lourdes des constructions comme celle-ci : Pleust à Dieu qu'on m'eust conseillé que j'eusse poursuivi mon affaire; pleust à Dieu qu'on m'eust deffendu que j'eusse pris cette resolution. Il vaudroit mieux dire, remarque-t-il : qu'on m'eust conseillé de poursuivre... qu'on m'eust deffendu de prendre (1632, 203). Des expressions

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PORTÉE DE UACTIOS

tcllesi que commander de faire, prier de venir, charger d'écrire, étaient déjà d'usage. Dire de fut longtemps rejeté par les grnmmairiens. Il a été employé par Molière : Vous m'avez dit d'aller là dehors {Escarb., 6), et il est devenu

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Choix entre l'infinitif et une proposition introduite par un con-* jonctif. — Il arrive très souvent que le verbe dont dépend l'objet est indus danii une proposition conjonctive: Cet enfant sans parents, qvL* elle dit qn* elle a ini (rac, a th., 978). C'est là un tour très usuel dès le Moyen- Age.

A la fin du XVI P s., les grammairiens l'ont attaqué, et depuis il est peu en faveur ; il est du reste lourd. Toutefois il se rencontre fréquemment rnc(fre en langue moderne : tout Vamour que VOUS voulez que je sacrifie aux devoirs que vous m'imposez (a. karr. Tilleuls, 122). Il est particulièrenii^iit répandu dans la langue vulgaire : mes effets, qu'on savait que J'avais transportés d'un endroit dans un autre (vidocq, Mém., i, 94). L'accord se fiul normalement dans la phrase dépendante.

Pour éviter cette accumulation de que, on est obligé de se servir de périphrases tout aussi lourdes et peu heureuses : les habits qu'on dit m' avoir vu porter peut passer, puisque voir a ici quelque chose de son sens propre, mais ces effets qu'on dit m' avoir vu transporter d'un endroit à un autre ferait presque un contresens. On peut avoir vu le transfert, mais on peut aussi savoir qu'il a eu lieu, sans l'avoir vu.

D'autre part, les tours par l'infinitif sont parfois vraiment barbares : le champ de pommes de terre, qu'elle répéta ne s'être jamids représentées smis cet aspect (herv., Flirt, 50) ; — chez eux qu'il avait crus le comprendre (flaub., Ed, Sent., 301).

Parfois, pour garder la conjonctionnelle, on remplace le relatif que par dont : vous ne voudrez pas m' avoir infligé de ces émotions dont je sens qu'<?//e.s me tuent (bourget et basset. Un cas de conscience, i, 4). On comprend le rôle rie ce dont. Il signifie au sujet duquel, et ne peut dès lors convenir que diin^ certains cas (V. au C4omplément de propos, p. 403).

H se présente encore une difficulté particulière de construction, lorsque î^ij)jct représenté par un conjonctif est l'objet d'un infinitif construit avec préposition. On trouve des phrases comme les suivantes : Je ne savais que répondre à mes connaissances, lorsqu'on me proposait'quelque partie, que, dans une situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser (b. const.. Ad., IV, 32) ; — H y a des choses qu'on est long-temps sans se dire (Id., Ib.. 37).

(les constructions ont quelque chose de forcé. La langue populaire ferait du que une ligature, et mettrait un pronom complément : // y a des choses qu\?n est longtemps sans se les dire. Pour vulgaire que ce tour puisse paraître, iJ est bien supérieur à l'autre.

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