MOYENS D'EXPRESSION DU PASSIF
eonseil à poigne» la guerre est déclarée aux socialistes, aux syndicats (Documents du Progrès, i, 1910, 14).
Substituts du passif. — 1^ L'actif pour le passif. — Au lieu d'exprimer sous la forme passive une action subie, on tourne par l'actif. Ainsi, au lieu de dire : cette étoffe est beaucoup portée en ce moment, on dit : On porte beaucoup cette étoffe. Ici rien d'illogique. Il ne s'agit que d'une préférence. Il n'en est pas ainsi quand un infinitif actif a Talr de tenir lieivd'un passif comme dans : Maison à vendre ; — ceci n*est pas à faire. — De la toile à laver, c'est de la toile qui sert à laver, mais c'est aussi de la toile qui doit être lavée.
On explique la plupart du temps ces expressions en les considérant comme passives : agréable à porter équivaudrait à : agréable à être porté. C'est là une fausse analyse. Sauf par imitation du latin, on n'a jamais écrit ni parlé de la sorte.
Les infinitifs actifs ainsi construits sont en particulier tout à fait communs avec les adjectifs : avantageux à acheter, bon à manger, bon à tirer, commode à résoudre, curieux à voir, dur à apprendre, facile à admettre, long à reproduire, raide à monter, superbe à voir ; — Ma main est jeune, frère, et rude à sentir (muss., D. Paez, ii) (1).
Si on a besoin de preuves qu'on est bien ici en présence d'un actif, qu'on considère :
10 Les phrases où l'infinitif est accompagné d'un complément d'o])jet, qu'un passif ne saurait avoir : Que de gens à qui il n'en faut pas tant pour les guérir !
2^ Les phrases où le verbe est subjectif ou intransitif : Bête à pleurer, ennuyeux à périr, triste à mourir. C'est ainsi qu'on afllche : des occasions à profiter, du terrain à bâtir. C'est un style de réclame, mais il met en évidence l'interprétation du tour. Il serait en effet absurde de supposer que l'infinitif actif profiter doit se traduire par être profité, que jamais depuis un siècle bouche française n'a proféré.
Enfin il faut ici se souvenir de l'histoire. Or ces façons de parler ne sont pas nouvelles. Dans l'ancienne langue, le rôle du passif est très souvent tenu par l'actif : El plait ad Ais en fut jugiez a pendre (Roi., 1409). Au XV I*' siècle encore, on trouve des substitutions très hardies et très caractéristiques : Me voyant digne d'estimer (marg. de nav., iv, 134) (2).
C'est encore le même sujet indéfini on qu'il faut suppléer dans : j'ai vu démolir cette maison. (Les auteurs du travail ne sont pas en cause, c'est l'action seule que l'on veut signaler). De même : J'ai entendu parler de lui ; i7 se sentit frapper.
(1) Cf. avec les nom!* : Un projet à étudier.
(2) H. L.. T, 231); II, 43.3. On dit en a. f. : N'en puez partir senz les membres trenehierccoR. l., 1539). Cela sifçninp non pas: sans trancher i>os membres, niai««, sans qu'on vous tranche les membres (Cf. TOBLEH, .V/^/.. 116).
368 PORTÉE DE L'ACTION
Cependant, sitôt qu'on veut indiquer l'auteur de l'action, on ajoute un complément d'agent. J'ai vu démolir cette maison par des ouvriers de votre chantier ; — Cette impression si aisée à recevoir par un peuple timide (la rocpef., II, 116) ; — Par les traits de Jéhu» je uis perew le père ; Vous avez vu les fils massacres par la mère (rac, A//i., 151) ; — Le sénat chaque jour et le peuple^ irrités De s* ouïr par ma voix dicter vos volontés (Id., Brit., 1241).
Les fervents de la logique ne manqueront pas de triompher. Comment un verbe actif pourrait-il construire comme un passif son complément d'agent, désignant l'auteur de l'action ? Tout simplement parce que le verbe, n'ayant pas de forme passive, on emploie la forme nominale, savoir l'infinitif, à la façon des autres noms, avec une valeur où la voix n'est pas distincte. On dirait fort bien : j'ai vu votre percement, il est bien fait' (sen& actif) ; et : j'ai vu le percement de Panama par les Américains (sens passif). De même : j*ai vu percer l'isthme par les Américains,
Il faut marquer ici, quelque répugnance que la logique puisse inspirer pour cette constatation, que l'esprit s'accommode très bien de la construction commune de ces infinitifs-objets qui s'interprètent tantôt par l'actif, tantôt par le passif. On dit : Je l'ai laissé attaquer, et cela peut vouloir dire : je l'ai laissé se livrer à une attaque ; mais cela signifie aussi : je l'ai laissé subir une attaque. De même je l'ai vu frapper ; je l'ai entendu appeler (1).
Un bon écrivain évite les équivoques. Il s'abstiendra de dire : ce qui fait vaincre la France, mais dans une foule de cas, l'infinitif actif suffit au sujet parlant (2).
29 Le pronominal pour le passif. — On emploie très souvent, an lieu du passif, la forme pronominale : Cela se porte beaucoup ; il faut que la récolte de Vannée dernière puisse se vendre.
L'emploi du pronominal à sens passif était inconnu au tout ancien français. Il apparut au XIV« s., et devint commun au XV® : // n'est dueil que au bout de quelque temps ne s'appaise (J. de Par., 38) ; — et se peut lors COngnoistre le bon vouloir qu'il avait,,, envers son maistre (comm., i, 210, m. ; H. L., I, 464).
Au XVI® s., sous l'influence de l'italien, de l'espagnol et des dialectes du Midi, ce tour devient très fréquent. On le considère comme une mode : « la soupe se mange, c'est pindarlser, dit Béroalde de VervîUe ; je cuidois dire : On mange la soupe y^ (Moy, de parv,, ch. ii). En réalité, ce pronominal est chez tous les écrivains, italianisants ou non ; il est dès lors entré dans la langue (n. l., ii, 434 ; m, 383).
(1) A noter les réfléchis : se faire craindre, se faire estimer, etc.
(2) Il ne Hert de rien de dire que l'accord du participe, suivant qu'il est fait ou non, différencie les deux tours. D'abord il n'y a point de variation au masculin singulier. Et ensuite la vérité est qu'il faut se livrer d'abord à l'interprétation pour appliquer la régie d'orthographe.