‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 239 sur 586 · LES DIVERSES POSITIONS · texte numérisé non relu

LES DIVERSES POSITIONS

XI. Entre deux lieux. — Dans la formation des mots, on se sert de entre y inier: entre-^/e^ entrevoie y entrelarder, entrecroiser, intersyndical ^ïnterparlementaire.La préposition essentielle est entre: entre Loire et Seine ; — entre ciel et terre ; — entre quatre murs. On dit aussi rfans/'z7i/er«^a//erfe. Mais cette locution s'applique surtout au temps. L'idée précise de au milieu s'exprimait autrefois par emmi: Li princes fu iousdroisen mi sabaronnie(cuv£L., Du Guesc.y 13488, G.). Emmi a disparu; parmi est resté, avec un sens vague assez voisin de celui de dans. Il était très classique : Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire (rac, Andr,, 289) ; — // faut, parmi le monde, une vertu traitable (mol., Mis., 149). Il ne se dit plus guère quand le nom est abstrait, ni au singulier : Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère (corn., PoL, 193).

XII. A l'opposé d'un lieu. — Dans la formation des mots, on se sert de contre : eontrepente, eontrepointer (piquer à l'opposé avec du fil).

Dans la construction des compléments, on dit surtout : à l'opposé de, en face de, vis-à-vis : la poste est située juste en face de la mairie; — la maison en face de vous (1). Au figuré, on emploie contre : travailler contre ses intérêts. On disait aussi à rencontre de : il redoutait quelque lâche et subtile machination à l 'encontre de la jeune comédienne (gaut., Frac, ii, 63).

XIII. Le long de — A côté d'im lieu. — En a. f. on se servait de alonc (rare), selonc (selon), le lonc, du lonc {tout — ) ; Montés sor un ceval, fait il, s'alés selonc ccle forest ebanoiier (Auc, 20-22). Il n'a disparu en ce sens qu'au XV I« s. Il y a plusieurs moulins à vent, selon le rivage dudit lac (belon, Sing., i, 69, G.). Nous disons le long de, au long de.

XIV. Jusqu'à im lieu. — Pour la limite. Ta. f. se servait de très que et de jusque, qui seul est resté: Très qu'en la mer cunquisi la 1ère aliaigne {RoL, 3) ; — Et jusque dans VÉpire il les peut attirer (rac, Andr., 228). On se sert aussi de dans la limite de, sans dépasser.

XV. En deçà, au delà d'un Heu. — Dans la formation des mots, on se sert de cis, trans, ultra, outre : eismontain, transalpin, nltrsLviolet, outrepasser, ontre^mer, ouiremonts. Les prépositions sont au deçà, au delà, qui ont remplacé deçà, delà et outre, autrefois courants : Ainz (avant) que j'aille outremer (couci, ch. vi, str. i).

Plus outre se disait encore au xvii® s. : Encore un peu plus outre et ion heure est venue (corn., PoL, 1129 ; h. l., m, 365).

(1) On dit aussi aujourd'hui : en facelt ministère; en face est devenu une véritable préposition simple. Cf. vis-à-ois moi.

LES MOUVEMENTS

Espace et mouvement. — Les mouvements se classent en trois grandes catégories :

10 Le mouvement tend vers un point, c'est la direction : aller vers Paris. 2° Le mouvement part d'un point, c'est le point de départ : venir de

Paris,

3° Le mouvement passe par un point, c'est le passage : passer par Paris.

Les moyens d'expression peuvent être intrinsèques : traverser une ville^ atteindre la Marne ; ou extrinsèques, on se sert alors de prépositions : vers Paris, de Paris, etc. Ces prépositions de mouvement se combinent avec les termes qui servent à indiquer les lieux. Ex.: Une infirmière est VkVLpTès du malade. Pour exprimer qu'elle quitte cette place, on se sert d'une combinaison obtenue en ajoutant à auprès la préposition qui marque le point de départ, la séparation : ne vous approchez pas d'elle, elle vient d'auprès d'un malade. On dira de même : je viens d'avec lui ; — elle arrive de chez sa tante, relever de par terre; — vous sortez de dessous terre. De même, dans d'autres cas, on combinera par avec d'autres prépositions, pour marquer le passage par la position que ces prépositions indiquent : sauter par dessus la palissade^ passer par chez moi.

L'idée de mouvement n'est pas exprimée. — Ces combinaisons ne sont pas en nombre considérable. Vaugelas ne les aimait pas. La langue moderne en fait peu d'usage. Souvent l'idée de la position particulière dans l'espace subsiste seule, et on néglige le mouvement. Par ex. : entrez dans le salon ; — prenez du sucre dans le sucrier.

11 faut observer ici que la direction surtout n'a souvent aucunement besoin d'être marquée. Dans: il vient ici ^ous les jours, ici est le même adverbe

I que dans : // est ici. On dit: plusieurs chemins y conduisent comme :y existent.

I On dit : aller en Amérique, entrer dans la tranchée» comme : être dans la tran-

chée. Cf. mon âme chez les morts descendra la première ; — une échappée sur un coin de verdure ; — excusez-moi auprès de lui ; — être précipité sous

I un Joug rigoureux. Ainsi l'idée de mouvement, non seulement n'est pas

exprimée en français par des formes spéciales, mais souvent ne l'est pas du

I tout. Ce qui achève de donner à ce changement son importance, c'est que,

dès les origines, les formes verbales spéciales qui marquaient la direction, comme le supin, avaient aussi disparu. C'est l'infinitif qui y supplée, tantôt avec une préposition : inviter à dtner, tantôt sans préposition : allez-vous

LES MOUVEMENTS 431

asseoir ; — venez goûter, mes enfants ; — f accours vous chercher, toi et ta maisonnée (fabre, Af °»e Fuster, 178) ; — Le jeune prince menait gaiement toute VEurope .souper à Paris (michel., Rév., m, 33-34). Les écrivains contemporains développent beaucoup cette construction : notre philosophe se jetait dans un train et volait apporter la bonne nouvelle à Paris (f. fabrf., jVf me Fuster, 177). Ce caractère de la langue est d'autant plus remarquable que ridée de mouvement prend dans la science contemporaine une ampleur extrême.

I. Le point de départ — Moyens d'expression intrinsèques. — L'idée de sortie, de provenance, est très souvent contenue dans les mots euxmêmes. Elle y est introduite par diverses formes du préfixe ex, es, e : rexpatriationy extraire du charbon, effeuiller des roses. Dans la formation des mots entrent d'autres éléments, qui sont dis, des, dé : débarquer, déshabiller ; et aussi en, qu'il ne faut pas confondre avec le en de encercler, empourprer. Ex. : emmener, emporter, s'enfuir, s'en aller, s'en retourner.

Moyens extrinsèques. — Les compléments se construisent avec des verbes : parler de sa place ; avec des noms : voyage de Paris à Rouen ; avec des adjectifs ou des participes: cousin issu de germain.

De. — La préposition essentielle est de : s'enfuit de la eontrede( AL, 38 b); — mon mal vient de plus loin (rac, Phèd., 269) ; — né ^e parents inconnus ; — un homme de votre pays ; — ce livre est de Victor Hugo ; — Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche? (rac, Phèd., 206) ; — on n'apercevait d'en bas que de hautes murailles (flaub., P. chois., 183, SaL). De Tidée de point de départ dérive l'idée de séparation, d'éloignement, de privation : se séparer de son mari ; — ôte-moi d'un doute ; — délivrez-nous du mal ; — s'abstraire de ses préjugés; — préserver du froid ; — exempt d'impôts ; — veuf de Marie- Louise Jacquet ; — quand nous débarrassera-t-on de sa présence ? (1).

A (2). — Ele prent congié a Aucassin (Auc, xvi, 6) ; — Mon pied fixé s'arrache au sol où mon cœur reste (i.am., Joc, 2 août 1795). S'informer à quelqu'un était encore classique. On a dit ensuite s'informer auprès de. Pendre ses habits à un clou est en concurrence avec après un clou. J'ai dit plus haut qu'on a discuté le second, de plus en plus répandu : // se cramponnait après elle.

Depuis. — La France s'étend depuis le Rhin jusqu'à l'Océan.

A MÊME. — On dit : boire à la cruche même, d'où : à même la cruche. — // ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau de vie placée devant lui (e. sue, MysL, i, 8).

(1 ) De cette même idée du point de départ sont aussi issues toutes sortes d'idées dérivées, dont nous parlerons ou avons parlé en leur lieu. Pour de marquant la provenance, la matière, Tinstrument. vin de Saumur^ table do chêne, frapper d'un bâton, voir à La Caractérisaiion, liv. XVI, ch. ni, iv. Pour de marquant l'origine de l'action passive : battu dos flots, voir à L'Objet, p. 371. Pour de dans : il est honteux do mentir, voir à L' Impersonnel, p. 289. Pour de marquant la cause, voir aux Rapports logiques : Les Causes, Uv. xx, ch. iv.

(2) V. au chapitre L'Objet secondaire, pour demander à, arracher à.

432 CIRCONSTASCES

Le point de départ est représenté. — Pour représenter de et son complément, on se sert de en et de dont : j'en arrive ; la maison dont je sors, d'où je sors. Dont et d*où avaient la même prononciation en a. f. n faut arriver jusqu'à Vaugelas pour qu'on les distingue (h. l., m, 505). Encore Racine écrit-il toujours : Ménélas trouve sa jemme en Egypte, dont elle n'étoit point partie (Andr., 2® préf.). Et Molière : en se retournant du côté dont // sort (Av., v, 2) (1).

II. Le lieu de passage. — ^Dans la formation des mots, le passage s'exprimait autrefois par très, tré : trépasser. Nous nous servons maintenant de trans : iTB,nssibérieny transborder, transposer.

Par. — La préposition usuelle est par : La route de Paris à Strasbourg passe par Chftlons ; — elle est sortie par la porte du parc ; — on devrait les jeter par la fenêtre ; — regarder par la lucarne ; — Jusqu'au soir, au hasard, j'ai marché par les mes. Comme un fou (v. h., Ruy-Blas, v, 1). — D'où les adresses : Larcouest par Ploubazlanec.

A travers. — Il y a d'autres locutions : à travers, au travers. On regarde par une fenêtre ouverte, on observe à travers un rideau. L'idée est qu'il y a non seulement un point à passer, mais un obstacle à franchir. Les grammairiens ont prétendu réserver ce sens à au travers. La vérité est que l'on ne fait cette distinction que bien rarement: Les religieuses cloîtrées vous parlent à travers un ou au travers û*un grillage. Littré reconnaît que l'usage n'a pas accepté les règles qu'on a prétendu imposer.

Via. — II est tout nouveau, c'est une expression de messageries : via Petit- Croix.

III. La direction. — On interroge par où : Où allez-vous? vers quel endroit ? Pour quelle direction ? Sur quoi tirez-vous ?

Moyens d'expression intrinsèques. — Les indications de direction sont souvent dans les mots eux-mêmes : BTriver, c'est venir à la rive ; s'sttabler, c'est s'approcher de la table.

L'a. f. avait un adverbe ça, qui a vécu jusqu'à l'époque classique : or ça, - venez ça. Il indiquait la direction vers le lieu où on se trouvait en opposition avec ci, qui marquait la position. De ça venait ça bas, qui a disparu à l'époque malherbienne, condamné pour avoir ressemblé à sabbat.

Moyens d'expression extrinsèques. — Les compléments de direction se construisent :

(1) V. au chapitre La Représentation, p. 180.

LES MOUVEMENTS

1° avec des verbes : marcher sur Verdun ;

2° avec des noms : la marche sur Verdun ;

30 avec des adjectifs : attentif à ses moindres signes, utile à ses intérêts.

A. La préposition essentielle est à ; je vais à mes affaires ; — mener à l'échafaud ; — aller à la ehasse ; — se rendre à son poste ; — suivre son mari au tombeau ; — envoyer aux provisions ; — A moi ! au secours !

A a perdu quelques emplois : Mathilde, quoy qu'elle s'en retournasi à sa patrie (scud., Math., 81). Nous dirions vers ou dans (h. l., m, 635). En revanche à tend à s'étendre ailleurs. Malgré les anathèmcs des puristes, on entend souvent : partir à Paris au lieu de : partir pour Paris.

Dès les origines, le à de direction s'employait dans une foule de cas où le mouvement n'est pas un déplacement dans l'espace : A Deu at son talent (Alex,, X, 50). Depuis lors, ces emplois n'ont fait que s'étendre en tous sens. D'où : la paresse conduit à tous les vices ; — passer à un autre exercice ; — porté à la boisson ; — se remettre à son problème ; — prêt à toutes les capitulations ; — s'habituer à vivre de peu ; — sourire à un enfant, etc. Les exemples seraient superflus.

C'est à cette habitude de marquer par à la direction qu'il faut attribuer ce fait que, depuis l'âge roman, d est en possession d'exprimer le complément d'attribution : donner aux pauvres ; — verser de l'argent au bureau de bienfaisance ; — funeste au pays ; — dédaigneux au pauvre monde (1). C'est par là aussi que s'explique l'introduction de à comme ligature devant les infinitifs : aimer à travailler.

Les autres prépositions de direction sont poiir, sur, vers.

Pour. — Je pars pour Bruxelles ; — voici une lettre pour vous; — le train pour Lyon, s. v. p. — Au figuré, les emplois de pour sont très nombreux: bon pour la fièvre ; — Il a pour tout le sexe une haine fatale (rac, Phèd., 789) ; — J'ai conçu pour mon crime une juste terreur (Id., Ib., 307) ; — la tendresse pour toute vie (michel., La Mer, 388). La lutte entre à et pour a été souvent très longue et le choix très tardif ; destiné à, destiné pour se disaient encore également au xvn« s. De même, au ûgviTéy s' intéresser à et s'intéresser pour.

Sur. — La ruée sur Calais; — cette fenêtre donne sur la rue ; — on se replia sur Chftlons.

Vers, envers. — De là la route se dirige vers Chftlons ; — on a député vers le roi. Envers a été longtemps en concurrence avec vers. Jusqu'à l'époque classique, on usait très largement de vers: Ce compliment n'est banque vers une maîtresse (corn., Veuv., 370, var. 4). — Vau gelas a attribué à vers le sens matériel et à envers le sens de à l'égard : poli envers moi (h. l., m, 646-7). Soupirer vers a cédé à soupirer après.

(1) v. à V Objet secondaire, p. 379.

434 CIRCOXSTASCES

On trouve de = vers : Rouie de Paris (cf. route d* Amiens à Paris). De sorte que ie train d'Italie, c'est aussi bien le train qui se dirige vers l'Itftlie que celui qui provient de ce pays.

Il y a enfin des locutions prépositives : dans la direction de, en direction lie, par abréviation : direction Paris.

Endroit a disparu. Mais on dit encore à r endroit de. Des auteurs du XIXe s. ont essayé de le rajeunir : // n*était point tendre El Pendroit des . rébellions et il se montrait d'une générosité asiaUque en fait d'étrivières (gaut., Frac, i, 140),; — Comme e veillais avec Vidée de quelque embûche à l'endroit de notre Jeune amie (Id., Ib., u, 65). La faveur est plutôt à vis-à-vis : une attitude hostile viS-à-vis de l'Église. Ce sens figuré de vis-à-vis est récent. Voltaire protestait contre cette nouveauté.

On se sert également de avec : Pourquoi êtcs-vous si méchant aveC ÙlOi ? 11 n'y a plus là à proprement parler que l'idée d'un rapport général.

Directions particulières. — Pour marquer la direction vers le haut et lu bas, l'a. f. avait les expressions amont et aval, conservées dans en amont, en aval : guardez amunt par devers les porz d* Aspre (Roi., 1103) ; — De sanc vermeil taint Verbe aval la praerie (garin, lo ch. xix. G.). Ils ont été courants jusqu'au xvi^ s. Aujourd'hui on ne comprend plus guère à vau Veau (aval l'eau, en descendant l'eau).

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