HORS DU TEMPS
L'idée d'une action ou d'un état n'est pas nécessairement Hée à une idée de temps ; quand on parle de la rotation de la lune autour de la terre, ou qu'on dit que la lune tourne autour de la terre, on ne rapporte pas ces faits à une époque particulière, passée ou présente. Dans ce cas se trouvent non seulement les « vérités éternelles » , mais toutes sortes d'énonciations : dogmes, articles de lois, croyances, observations de toutes sortes : L'articulation est Vensemble des parties par lesquelles les os sont unis erttre eux ; — L'analyse spectrale a pour but de déterminer la nature chimique des corps à l'inspection des spectres des lumières fournies par ces corps portés à l'incandescence ; — la façade principale du château de Fontainebleau est composée de cinq pavillons principaux, à toits aigus, reliés entre eux par des corps de bâtiments formés d'un rez-de-chaussée et d'un étage; — les topinambours sont d'une culture facile. Ils poussent n'importe où on les plante ; — Tout fait quelconque de l'homme qui porte préjudice à autrui entraîne une réparation égale au p éfudice causé.
Chaque fois qu'on veut exprimer une action et qu'on n'a pas besoin de la situer dans la durée, cette forme réapparaît. Les exemples en sont innombrables dans les textes : Dès que nous remontons aux premiers principes, il ne nous reste qu'à avouer notre ignorance (s'® beuve. Lundis, vu, 463) ; — elle disait, en effet, qu* on ne Joue bien qu'en jouant avec son cœur; elle professait que pour exprimer fortement une passion, il faut l'éprouver, et qu'a est nécessaire de sentir les impressions qu'on doit rendre (a. frange, Hist, com., 31).
Si l'action est dans un nom ou un infinitif, rien ne marque qu'elle est située hors du temps : Haïr est un mal. Si elle est dans un verbe conjugué, aucune forme spéciale n'existe non plus pour ces actions hors du temps. La langue se sert du présent, ainsi qu'on l'a vu dans les exemples. Le présent s'oppose, en cette qualité, à des formes marquant des temps particuliers : Je finirai par ressembler à Marat ! qui est une belle binette, quoique ce ftit un rude imbécile (flaub., Corr., 4® sér., 2) (1).
(1) Cf. Bien qu*au mois cTAoùl les travaux de la culture retiennent aux champs Us oillageois, il n*g eut guère de maisons qui ne déléguât l'un des siens pour aller féliciter de son retour Monsieur le Supérieur . (Barrés, Coll. insp.. V).
Mais si ce présent s'oppose bien à un passé ou à un futur, il s'oppose assez mal à un présent véritable : Les Français sont d'humeur gaie. Mais en ce moment ils ont bien des sujets d'inquiétude ; — Le Docteur reçoit de deux à quatre, mais aujourd'hui il est absent.
Il en est de même au subjonctif. Le présent a les deux valeurs : // faut qu'une expérience comme celle-là soit faite avec soin ; on ne considère pas que ce laboratoire soit actuellement en mesure de la faire.
Si l'action est éventuelle,c'est le conditionnel présent qui sert à l'énoncer, en dehors de toute idée de temps : Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare et dur qui saoroit ce qu'on lui demande et ce qu'il refuse (ROUSSEAU, Emile, éd. Hach., 49). Là encore, la forme est la même que dans le cas d'une action actuelle : Je voudrais bien le voir.
En principe, on devrait user des temps qui marquent des faits hors du temps, chaque fois que l'idée sort de la « catégorie » du temps. Mais il se produit souvent des dérogations. Les temps s'attirent, et on abandonne l'expression rigoureuse. Dès le xvii« s., il y eut des contestations entre grammairiens à ce sujet. Nous en reparierons au chapitre de la Correspondance des temps.