‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 261 sur 586 · FORMES DES PASSÉS · texte numérisé non relu

FORMES DES PASSÉS

Les passés des pronominaux, réfléchis ou non, ont tendance à se former avec avoir dans la langue du peuple : tout cela a été brisé, puisque je m'en ai fait des castagnettes (scribe, V. garç., 9). Il faut bien, pour appliquer la régie courante de l'accord que nous avons critiquée plus haut, analyser : la jambe que je me suis cassée par: que je m'ai cassée. Mais cette invention, créée pour l'orthographe, ne doit pas rejaillir sur la langue (1).

RÉPÉTITION DE l'auxiliaire, — Jusqu'au XVIe siècle, on considérait qu'un seul auxiliaire suffisait pour plusieurs formes composées, même si le second verbe ne se construisait pas avec le même auxiliaire que le premier.

La langue est devenue plus exigeante. On peut se contenter d'un seul auxiliaire, mais à condition que les divers verbes forment corps : // a examiné, fouillé, retourné, disséqué cette proposition.

Ne pas tenir compte des phrases imitées de l'ancienne syntaxe : des recherches souvent compliquées qui, suivies en grand, l'auraient tenu /ïors de sa maison, éloigné d'elle et rompu ce permanent accord d'esprit (michel.» Am., Intr.).

Emploi du temps simple et du composé en a. f. — Il ne peut être question d'examiner en détail l'emploi que l'a. f. faisait du temps simple et du temps composé. La distinction ne paraît pas avoir été très rigoureuse, ainsi que le prouve le mélange constant des formes : Vinc en Jérusalem por Vamistet de Deu, La croiz et le sépulcre sui venuz acrer (pel., 154) ; — Blancandins ad tut premerains parled E dist al rei : Salvez seiez de Deu (RoL, 122). Cependant, au fur et à mesure qu'on avançait, l'usage se délimitait un peu mieux, au moins en prose, et les grammairiens du XV I« s. purent chercher à donner des règles (2).

L'âge classique. — Après eux, Oudin et Maupas ont à peu près déterminé l'emploi des deux temps (h. l., m, 582). Leurs successeurs (Port- Royal etChifTlet) ne feront guère qu'ajouter quelques observations de détail à la théorie générale du début du XVIJe s. La doctrine était la suivante :

10 On emploie le passé simple ou le passé accompli, selon que l'action se place dans un temps du passé plus ou moins éloigné du présent. Le passé simple exprime un passé lointain ; le passé composé exprime un passé plus proche du présent (3).

2° On emploie le passé composé, si l'action se place dans un temps qui dure encore : cette semaine, cette année, depuis l'ère chrétienne. Au contraire

(l)Cf. p. 334.

(2) Us n'étaient pas bien sûrs de les avoir trouvéei. H. Estienne convenait « qu'il y avoit un secret caché' sous cest aoriste, quant à son nayf usage >, dont lui-même « n'estoit point jusqu'à présent bien résolu i (Conf.^ 108).

(3) Henri Estienne distinguait déjà : fay parlé à luy et luy ay fait response de: fe parlayàlui et luy fei response : la première forme marquant que l'action a été faite le jour même dont on parle, et la seconde que l'action a été faite auparavant, sans qu'on puisse juger combien de temps est passé depuis (Conf., 107 ; Hgp., 190 et suiv.).

le passé simple « infère tousjours un temps piéça passé, et si bien accompli y> qu'il n'en reste rien à passer. Aussi Maupas demande-t-il toujours une notation de temps pour que le passé simple soit possible : L'an mil cinq MDS quatre-vingts et dix le Roy obtint victoire de ses ennemis; — Nous partîmes hier de Paris i neuf heures du matin. Le passé composé vient en usage, lorsque nous signifions bien une chose passée, mais non si éloignée que nous ne nommons point le temps quand elle est passée, ou bien, si nous le nommons, ce temps reste encore « en flux », il en reste quelque chose à passer; Ainsi : Le Roy a obtenu victoire de ses ennemis, puis leur a pardonné (293 et s.). En résumé, a) quand la période où se passe l'action n*est pas écoulée tout-à-fait, on emploie le passé composé. P) Lorsqu'elle est écoulée, si el e se trouve déterminée, on emploie le passé simple ; si elle n'est pas déterminée, on peut employer indifféremment l'un ou l'autre passé : on peut écrire : au commencement que je m'appliquai ou que je me suis appliqué. Ces règles sont à peu près celles des grammairiens classiques. (1).

L'usage des écrivains les confirme, au moins sur le point essentiel. Le passé simple s'emploie pour une chose tout à fait passée, sans lien avec le présent et avec indication de temps: Je m'en retourne demain à St- Germain prendre congé, ce que Je ne pus faire dernièrement (malh., Let, 4 août 1611).

On se conforme aussi à la théorie d'après laquelle le passé indéfini s'emploie pour exprimer une action qui n'est pas dans un passé totalement écoulé : j*y ai travaillé toute cette année.

Sur un autre point, les dérogations sont très nombreuses. Le passé simple élait réputé être le temps du passé lointain. U l'est en effet dans certains cas : N'est-ce pas cette même Agrippine Que mon père épousa jadis pour sa ruine ? (rac, Brit,, 307) ; — Par tes traits de Jéhu Je vis percer le père ; Vous avez vu les fils massacrés par la mère (Id., Ath., 151). Mais les exemples contraires foisonnent : Comme il sonna la charge, il sonne la victoire (la font., Fab.^ II, ix). Il y a des passés simples dans le récit de Thèramène : Le flot qui l'apporta recule épouvanté (rac, Phèd., 1524), comme il y en avait dans le récit de bataille de Rodrigue : Le flux les apporta ; le reflux les remporte (corn., Cid, 1318). Or il s'agit là d'événements qui n'ont pas un jour de date.

En somme, même dans la langue classique, le passé composé tend déjà visiblement à empiéter sur le simple. Chifflel formule même qu'il « se peut dire de toute sorte de temps passé» (Gr., p. 101). Au XVIII^ s., le passé composé continua à gagner du terrain, malgré les efforts des théoriciens qui n'hésitaient pas à en reprendre 1' « abus » jusque chez Bossuet.

(1) ALC. DE s* MAUR., Rem., 98, 102 ; regn. desmar., Gram.^ .354; grimarbst. Dise, sur la l.f., 255. Il est à remarquer que la terminologie des théoriciens au XVI* et au XVII* s. n'est pas unif«rme. Pour certains, le passé indéfini est notre passé simple, pour d'autres, notre passé composé. Pour H. Estlenne, le passé simple est un passé indéfini et non limité. De même pour les grammairiens de Port-Royal : « L'action indeterminémenl faite, est exprimée par le passé simple, que pour cela on nomme indéflny ou aoriste ; comme f écrivis, fallag, je disnag (Gr. 0en., p. 103). Quant au prétérit défini, il marque la chose précisément faite comme fay eâcrit, j*ay dit.

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