FORMES DES PASSÉS
En langue nxodeme. — En langue moderne, les progrès du passé composé au détriment du passé simple ont été très grands. Le passé composé s'est introduit dans beaucoup des emplois où le passé simple était usité autrefois. Le passé simple est en train de devenir un temps exclusivement littéraire ; on ne l'emploie plus guère dans la conversation, sauf dans le Midi de la France (1).
Il faut distinguer cependant entre l'action isolée et le récit.
A) Actions isolées. — Pour l'expression d'un fait isolé, quel que soit le point où il se place dans le passé, on emploie exclusivement le passé composé, surtout quand on parle. La phrase de Montaigne : je vis hier une chose assez singulière se traduit aujourd'hui par : j'ai vil hier une chose assez singulière. Cf. le mal dont j*ai souffert s'est enfui comme un rêve (musset, Nuit d*Oct,) ; — dimanche soir en me couchant, 1*91 eu un frisson de fièvre ; — la commission executive du parti a dé^gné M. X comme candidat. C'c^t pour obtenir des effets de cocasserie que les auteurs comiques emploient pour l'expression des faits isolés le passé simple, surtout à la l'« et à la 2^^ personne du pluriel : Pas une fois vous ne franchîtes le seuil de mon modeste logement.
Au contraire, le passé composé entre dans une phrase isolée. Il exprime:
10 une action -point : le train est parti.
2^ une action limitée : nous /'avons attendu deux ans.
30 une action illimitée : Les hommes ont toujours vécu en société.
B) RÉCITS SUIVIS. — Les grammaires disent que là il faut considérer si la période du temps dont on parle dure encore ou non, et que le passé simple n'est possible que si cette période est écoulée : le lundi de la Pentecôte de l'année I86I9 à quatre heures du matin, le compagnon Limouset sortit de chez lui (l. frapié, Marc. Gay., Anth. des pros. f . du XIX^ s., 485) (fig. 1) ; — Quoi qu'il en soit, lecteur, voilà ce qu'il advint à mon ami Mardoche, en l'an mil huit cent vingt (muss., Mardoche) ; — l'orateur regrette l'équivoque qui sépara pour un temps les diplomaties en négociations, jusqu'au jour où la question fut nettement posée sur le terrain des compensations (Action, 12 déc. 1911) (fig. 2).
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lundi d« la (intacte
(1) La région du passé simple commence dans l'AUier, la Creuse, la Vienne. Il se retrouve en Normandie. On ne peut pas faire la géographie de cet élément en se fondant sur les patois, car tel individu emploie le passé simple dans son patois, qui ne s'en sert Jamais en français.
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En gros, cette règle est exacte ; le passé simple ne peut être employé que pour les actions-points ou les actions limitées qui se placent dans un passé sans relation avec le présent.
Le passé simple est une forme de langue savante. Elle rend la succession d'actions tombées dans le passé, une fois qu'elles sont accomplies : La barrière de bois s'ouvrit ; un homme rentra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puisse mita japper en signe de joie. L'homme cria : A bas ! Finot ! Le chien se tttt. Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces de paysans. L'homme demanda : Comment qu'y va ? La femme répondit : M'sieu le Curé dit que c'est la fin, qu'il n'passera pas la nuil. Ils entrèrent tous deux dans la maison (maupass., Cont. Chois., 230, dans RVDLER et berthonneau, Lect. et récit., 1'*^ an., 168).
D'une façon plus générale, le passé simple traduit toute une série d'événements passés. Voilà pourquoi c'est le temps usité en histoire : La Révolution gâta tout. Elle écarta durement le voile gracieux qui couvrait la ruine publique. Le voile arraché laissa voir le tonneau des Danaïdes. La monstrueuse affaire du Puy Paulin et de Fenestrange, ces millions jetés... par une femme insensée dans le giron d'une femme, cela dépassa de beaucoup tout ce qu'avait dit la satire (michel., Rév., Introd., p. 112).
Mais il ne faut pas aller jusqu'à dire : en pareil cas l'action passée s'exprime toujours par le passé simple ; cela serait faux. Même dans un récit, même quand il s'agit d'actions passées dans un temps écoulé, le passé composé tend nettemen^t à prendre la place du passé simple en langue usuelle, et il arrive fort bien qu'une série de passés composés soit substituée à la série des passés simples, pour peu qu'on imite la langue parlée. Voici un récit de paysans : Dans le pays des hommes allaient, frappant de porte en porte !^^ Les uhlansl les uhlans! sauvez-vous In Vite, vite, on s'est levé^on a attelé la charrette, habillé les enfants à moitié endormis et l'on S 'est sauvé par la traverse avec quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher a sonné trois heures. Us se sont retournés une dernière fois (a. daud., Cont., Les pays, à Paris.
Il ne faudrait pas toutefois commettre l'erreur de croire que seule la langue littéraire soignée use encore du passé simple. Il figure dans le plus banal des échos ou des faits-divers : Une pierre de taille tomba. L'énorme masse vint s'abattre sur le sol ; on organisa immédiatement des secours ; on
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transporta les blessés, dans une pharmacie voisine, d'où on les conduisit à V Hôpital Broussais. Au reste le récit peut continuer au temps composé : l'interne de service a donné les premiers soins, il a heureusement constaté peu de blessures graves.
Pourquoi cette décadence ? Laideur phonétique ? nullement. Comparez les âmes à lésâmes, prîtes à frites, assîmes à cimes, etc. Le passé fait même joli effet dans certains vers : l'église où nous entrâmes. Est-ce qu'on ne sait plus conjuguer ce temps des verbes ? Assurément beaucoup de Français seraient fort embarrassés de mettre au passé simple, luire, coudre ou extraire. Mais les passés de la l'« conjugaison sont bien connus, et ce sont eux qui forment la masse. 11 y a là un fait d'ordre général, qui est commun à plusieurs langues, et qui est dû au développement de l'esprit d'analyse (1).
(1) Cf. Meiixet, Sur la disparilion des formes simples du prétérit iE.xXr, de Germ. Roman, Monalschr.).